‹ La fin du paganismeChapitre 32 sur 112 · Contra Symm.j 580 et sq · texte numérisé non relu

Contra Symm.j 580 et sq

LE POÈTE PRUDENCE

étaient comme il les dépeint, s’il ny avait presque plus de païens dans Rome, il ne valait guère la peine d’écrire plus de deux mille vers pour les combattre.

Mais la victoire était, en réalité, moins complète qu’il n’a l’air de le dire. Dans ces clirétiens de la veille, le paganisme n’était pas tout à fait détruit. « Les idoles, dit saint Augustin, quand on les a chassées des temples, habitent souvent au fond des cœurs L )) Prudence ne l’ignorait pas; il a montré dans quelques vers fort agréables comment ces nouveaux convertis conservaient toujours un peu l’empreinte du passé. Les souvenirs de l’enfance protégeaient chez eux les croyances anciennes : celui qui avait vu sa mère porter de l’encens devant les dieux de la maison, tandis que lui-même, de ses petites mains, les couvrait de fleurs et leur envoyait des baisers, ne l’oubliait jamais. Ce qui rendait le mal plus grand, c’est que l’éducation donnait plus de force à ces premières émotions. On a vu qu’à l’école du grammairien et à celle du rhéteur, le jeune liomme n’entendait parler que de l’ancien culte, il ne lisait que des auteurs qui s’en étaient inspirés. L’admiration qu’il éprouvait pour eux s’emparait de son esprit et le prévenait contre la religion nouvelle. Même quand il faisait profession de lui appartenir, il n’arrivait pas tout à fait à se débarrasser de l’ancienne. Quelques-uns s’accommodaient fort bien de ce partage ; chrétiens dans leur intérieur, au milieu de leur famille, et pour les occasions ordinaires de la vie, ils redevenaient païens quand ils entraient dans leur bibliothèque ou leur cabinet d’étude, et qu’ils prenaient la plume pour écrire des poésies ou des pané® gyriques. C’est ce que le christianisme ne pouvait pas souffrir. On comprend qu’il ne lui convenait pas de n’être le maître que d’une partie de l’homme, et de la moins noble; il avait l’ambition naturelle et légitime de posséder hliomme tout entier.

1. Enarrat. in Psalmos, XGVIII, 2. Magis remanseruni idola in cordiis 'paganorum quam in Lot^^s. templorum.

C’était donc une ne'cessité pour lui de prouver qu’il n’est pas condamné à être toujours la religion des ignorants et des pauvres d’esprit, qu’il peut s’adresser aussi aux lettrés et donner à leur imagination les satisfactions qu’elle souhaite, qu’il est capable d’inspirer des écrivains de talent et de créer à son tour une grande littérature. A vrai dire, l’épreuve était déjà faite; après avoir lu des polémistes comme Tertullien, comme Minucius Félix, comme Lactance, des théologiens comme saint Ambroise ou saint Augustin, il était impossible de douter qu’il pût exister une littérature chrétienne, puisque, en réalité, il y en avait une; il faut croire pourtant que la démonstration ne paraissait pas convaincante, car nous voyons que les lettrés continuaient à insulter les chrétiens, à les accabler de mépris, à les appeler des ignorants, des sots, des gens sans esprit et sans connaissances ^ De pareilles injures, à ce moment, paraissent fort surprenantes. On ne peut les expliquer qu’en supposant qu’il semblait à ces païens récalcitrants que des œuvres de polémique ou d’édification n’appartenaient pas véritablement à la littérature, qu’ils tenaient peu de compte de la prose, et que, pour eux, la vraie langue des lettres était celle des vers. C’est ce que nous apprend fort clairement un auteur de cette époque. « Il y a beaucoup de gens aujourd’hui, dit Sédulius, qui, de toutes les études qu'on fait dans l’école, ne goûtent que la poésie. L’éloquence les laisse froids; mais les ouvrages qui sont emmiellés par le charme des vers les transportent; ils prennent tant de plaisir à les lire, ils y reviennent si souvent, que leur mémoire les retient et n’en laisse rien perdre^. »

Ces gens sont ceux auxquels les œuvres de Prudence s’adressent; il écrit pour des lettrés qui sortent des écoles, qui,

1 . C’est ce que dit formellement saint Augustin : « Ubicumque invencrunt christianum, soient insultare, exagitare, irridere, vocare insulsum, hebeteni, nullius cordis, nullius iieritiæ. » {Enarrat in PsalmoSy XXXIV, 4, 0.) ~ 2. Seduliusy première préface.

le POETE PRUDENCE.

ayant lu Homère et Virgile avec passion dans leur jeunesse, sont restés épris de poésie, et que leur goût pour les beaux vers ramène toujours, sans qu’ils le veuillent, vers les grands écrivains païens. 11 se propose de les gagner tout à fait à ses croyances en les leur présentant sous la seule forme qui leur paraisse attrayante. Mais ici un scrupule l’arrête : est-il de force à composer tout seul des ouvrages qui puissent lutter avec ceux des maîtres? Sa modestie l’empêche de le croire; et, pour soutenir la comparaison, il cherche un secours hors de lui. Il choisit, chez les plus illustres docteurs de l’Église, quelque ouvrage important, qu’il se contentera de mettre en vers. Appuyé sur ce fond solide, il ose risquer le combat : c’est ce qu’il a fait notamment pour le discours de saint Ambroise contre Symmaqueh Peut-être n’avait-il d’abord d’autre ambition que de traduire exactement ses modèles; c’était un projet comme celui de Thomas Corneille, qui entreprit de versifier le Don Juan, convaincu que le public ne pourrait pas supporter qu’une comédie en cinq actes fût en prose; seulement Thomas Corneille était un homme médiocre, qui se contenta de paraphraser et d’affaiblir la pièce de Molière. Prudence, au contraire, possédait un talent original qui, quoi qu’il entreprît d’écrire, devait se faire jour presque en dépit de lui-même. Il ne put pas se rédure à n’être qu’un simple interprètre, et mit partout la marque de son génie particulier.

Voilà, si je ne me trompe, la tâche que Prudence s’était donnée, et je remarque qu’il était tout à fait propre à l’accomplir. Un lourd fanatique aurait rebuté du premier coup ces gens d’esprit, à croyances indécises, auxquels il voulait plaire, pour

1. Il est vraisemblable que VApotheosis et V Harrnatigenia sont composés comme la réponse à Symmaque, et que le fond en doit être tiré des ouvrages des docteurs de l’Eglise. C’est parce qu’il imitait des auteurs anciens qu’il a combattu surtout d’anciennes hérésies. M. Puech fait remarquer avec raison que, s’il avait tout tiré de lui-même, il se serait attaqué plutôt à des hérésies de son temps, par exemple à l’arianisme.

les arracher à la ST^perstition de l’ancienne littérature. Heureusement il était le contraire d’un fanatique; jamais on ne vit de croyant à la fois plus ferme et plus aimable. Les exagérations, de quelque nature qu’elles soient, lui déplaisent. Il blâme les dévots qui affichent volontiers leur pénitence et ne se présentent en public qu’avec un visage pâle, des joues creuses, une chevelure en désordre et des habits négligés L 11 compte beaucoup sur la miséricorde divine, et il espère que le nombre des damnés ne sera pas très considérable. A ceux mêmes qui n’auront pas évité le feu éternel, sa bonté ménage de courts répits dans l’année. La fête de Pâques doit être partout, même au Tartare, un jour de réjouissance. Il imagine que ce jour-là les flammes seront moins brûlantes, et que, pendant quelques lieures au moins, le peuple infernal se reposera de souffrir^. Sans doute il n’est pas partisan de la tolérance : il n’y avait alors que les vaincus qui la demandaient pour eux, sauf à la refuser aux autres quand ils étaient victorieux. Il trouve qu’en forçant les infidèles à pratiquer la vraie religion on leur rend service, tandis qu’en les laissant libres de croire ce qu’ils veulent on les aide à se perdre^. Cependant il répugne aux violences. Il veut bien qu’on ferme les temples, mais il souhaite qu’on respecte les statues qui sont l’œuvre de grands artistes, et peuvent devenir, comme il le dit, une décoration pour la patrie^ : c’est justement ce que demandait Libanius à Tbéodose. Il félicite les empereurs d’admettre aux honneurs publics des gens de tous les cultes^. 11 comble de respects et d’éloges Symmaque, le dernier des païens, et va jusqu’à placer son éloquence au-dessus de celle de Cicéron, ce qui est vraiment trop généreux; il parle avec attendrissement des beautés de son livre, qu’il réfute, et recommande qu’on n’essaye pas de le faire disparaître ni de porter atteinte à sa renom-

1. Cathem., YIII, 21. — 2. Calh., V, 125, — 3. Contra Symm.^ I 25 — 4. û/., I 504. — 5. /6/., I, 17.

LE rOÈTE PIU]^E^CE.

mée^ Ce qui est plus surprenant encore, c’est que la haine qu’il porte, comme tous ceux de sa religion, à l’empereur Julien, ne le rend pas injuste pour lui. Tout en détestant son apostasie, il reconnaît ses vertus et ses talents militaires : a II a trahi son Dieu, dit-il, mais il n’a pas trahi son pays. ))

Perfîdus ille Deo, quamvis non perfidus urbi^.

A cette générosité dans les sentiments, à cette modération, à cette largeur dans les opinions faites pour attirer les gens d’esprit auxquels il s’adressait. Prudence joignait d’autres qualités tout à fait propres à les retenir. Il avait, lui aussi, beaucoup lu, beaucoup aimé, pendant sa jeunesse, les grands poètes de l’antiquité, et il ne lui semblait pas que sa qualité de chrétien fût une raison de s’en éloigner dans son âge mûr. Également attaché à ses admirations littéraires et à sa foi religieuse, comme il les confondait dans son affection, il se trouvait propre à les réunir dans sa façon d’écrire. Assurément la langue qu’il parle n’est plus tout à fait celle de Virgile, maiselle en a presque partout conservé les dehors. J’ai montré plus haut que les idées nouvelles y sont entrées sans trop en altérer les contours. Quoiqu’on lui fasse dire bien des choses auxquelles elle n’était pas accoutumée, elle a encore l’air latin. Ainsi tombait la dernière objection de ces beaux esprits qui affectaient de regarder les chrétiens comme des barbares : personne n’avait plus de raison de fermer l’oreille à des croyances qui se présentaient sous les dehors de la poésie antique.

On a souvent été sévère pour la poésie chrétienne du iv® siècle. Elle a cette mauvaise chance de déplaire également à deux écoles opposées et qui n’ont pas l’habitude de s’entendre dans leurs affections et dans leurs haines. Les amis passionnés de l’art classique la trouvent trop grossière, et elle paraît trop parée, trop apprêtée, trop artificielle, a ceux qui n’ont de goût que

Page 1