LES GRANDS SEIGNEURS ROMAINS D’APRÈS LES LETTRES DE SYMMAQUE
Les lettres de Symmaque. — Leur caractère. — Pourquoi elles sont si courtes et si insignifiantes. — Raisons que Symmaque en donne. — Le genre épistolaire et ses lois à cette époque. — A quoi servaient les lettres dans cette société.
Ces gens du monde, ces lettrés, que les poètes chrétiens voulaient attirer à leur doctrine, il faut croire qu’ils devaient être encore nombreux et qu’ils ne manquaient pas d’importance; sans cela, on n’aurait pas pris tant de peine et fait tant de concessions pour les gagner. Il serait donc intéressant de bien connaître ce qui restait de cette vieille société qui résista la dernière au christianisme, et dont on peut dire qu’elle ne fut pas tout à fait vaincue, car elle a laissé beaucoup d’elle-même dans la religion victorieuse. Cherchons s’il est possible de savoir ce qu’elle était, ce qu’elle pensait, comment elle vivait, dans les dernières années du iv® siècle, au moment même où elle allait quitter ses vieilles croyances pour adopter les nouvelles.
Nous avons précisément, pour pénétrer dans la société de ce temps, des facilités particulières; il nous reste toute la correspondance d’un grand personnage, qui a passé sa vie presque
entière à Rome, et qui en a fréquenté tous les hommes importants. Q. Aurelius Symmaclius avait occupé les plus liautes fonctions de l’empire; il avait été questeur, préteur, pontife, gouverneur de plusieurs grandes provinces, préfet de la ville et consul ordinaire. Mais, avant tout, c’était un lettré fort distingué, un orateur célèbre, qu’on mettait à côté et quelquefois au-dessus de Cicéron ^ On le comparait aussi très souvent à Pline le jeune, et lui-même semble l’avoir pris pour modèle. Comme lui, il avait composé des panégyriques, qui passaient pour des chefs-d’œuvre; comme lui, il écrivit des lettres qui faisaient la joie des connaisseurs; on les copiait, on les gardait avec soin, on en faisait des recueils, on les enfermait, comme des objets précieux, dans des coffres de tilleul ou de citronnier^ ; il y eut même des fanatiques qui disposaient des gens sur la route pour les prendre aux esclaves qui les portaient et les lire avant tout le monde ce qui est vraiment pousser l’admiration bien loin. Aussitôt après la mort de Symmaque, son fils Memmius Symmaclius les recueillit, les divisa en dix livres, comme celles de Pline, et, pour que la ressemblance lut complète, forma le dixième livre des rapports officiels adressés par son père aux empereurs'*.
C’est avec la curiosité la plus vive que nous ouvrons cette correspondance ; nous nous rappelons quelles clartés les lettres de Cicéron et de Pline jettent sur la société de leur époque, et nous attendons de celles de Symmaque un service semblable. Quand on songe à la situation qu’occupait l’auteur, aux gens qu’il a intimement connus, aux grandes affaires auxquelles il
1. Prudence. Contra Symm., I, 653 : Romani decus eloqnii, eut cédât et ipse Tullius. — 2. Symm. Epist., IV, 54. Je citerai cette correspondance d’après l’excellente édition d’Otto Sccck, dans les Monumenia Germanise historica. — 5. II, 48. — 4. M. Mommsen pense que les lettres de Pline et de Trajan formaient un recueil isolé et indépendant, mais on voit qu’à l’époque où fut publiée la correspondance de Symmaque, on devait les avoir réunies au reste, et qu'on en avait fait déjà le dixième livre.
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était mêlé, il semble qu’il va nous révéler beaucoup de choses nouvelles ; nous espérons qu’il nous donnera la pleine connaissance d’une époque obscure et nous fera vivre dans un monde qui est souvent pour nous une énigme. Mais notre attente est cruellement trompée ; ces dix livres de lettres sont d’une pauvreté incroyable; jamais on n’a tant écrit pour dire si peu de chose. Comme nous n’y trouvons pas ce que nous cherchions, nous avons peine à les lire jusqu’au bout; aussi en voulonsnous à l’auteur de notre mécompte; pour avoir trop attendu de lui, nous arrivons à lui être trop rigoureux.
Ce qui devrait un peu tempérer notre sévérité, c’est que Symmaque lui-même, malgré les éloges dont on comblait ses lettres, semble s’être aperçu de ce qui leur manquait pour les rendre tout à fait intéressantes. D’abord il ne les a pas publiées lui-même, comme il a fait pour ses autres ouvrages, ce qui semble indiquer qu’il n’en espérait pas autant de gloire; on voit de plus qu’il prie ceux auxquels il les envoie de les garder pour eux ; et, lorsqu’il apprend qu’ils les font lire à leurs amis, il manifeste une inquiétude qui paraît sincère h II semble donc que, malgré la bonne opinion qu’il avait de son talent, il n’ait pu se dissimuler que ses lettres étaient fort inférieures à celles des maîtres auxquels, malgré lui, on les comparait. 11 y avait d’abord entre elles une différence matérielle qui devait, du premier coup, frapper les yeux les plus prévenus. Tandis que celles de Cicéron, par exemple, sont larges, amples, pleines de développements qui, d’ordinaire, remplissent plusieurs pages, celles de Symmaque, courtes, sèches, tiennent presque toujours en quelques lignes^. Le contraste est si grand que Symmaque a senti le besoin de l’expliquer : il nous dit souvent que les sujets lui font défaut, et qu’il ne convient pas de parler lon-
1. V, 86. — 2. II faut excepter les rapports adressés aux empereurs [lielationes], qui occupent le dixième livre. Là Symmaque était obligé d’être long : il fallait bien entretenir le prince de ce qui se passait à Rome.
guement, lorsqu’on n’a rien à dire; il se plaint que les affaires publiques a soient nulles ou de petite importance* )). « Quant aux événements, écrit-il à son fils, je n’en ai pas à vous raconter, à moins qu’il ne vous plaise d’apprendre qu’une maison s’est écroulée sur le forum deTrajan et qu’elle a écrasé tous ceux qui l’habitaient. ))
Devons-nous croire Symmaque sur parole? est-il bien vrai qu’à ce moment la matière manquât à ceux qui voulaient entretenir leurs amis des affaires publiques? Si nous lisons les historiens du temps, nous voyons, au contraire, qu’il se passait alors des événements graves et dramatiques, dont l’importance était grande pour l’empire; seulement Rome n’en était plus le théâtre. Jusqu’à la fin du ni® siècle, toute l’activité politique du monde semblait s’y être concentrée. Quand l’empereur siégeait au Palatin, non seulement on y ressentait davantage le contre-coup des affaires lointaines, mais les moindres incidents du palais, les intrigues de la cour, les délibérations du sénat occupaient et passionnaient l’attention publique; on les racontait, on les commentait, on les embellissait dans les repas et dans les cercles, in conviviis et circulis; on était toujours tenté de leur accorder plus d’importance qu’ils n’en avaient réellement, et nous pouvons être sûrs que les correspondances de cette époque leur faisaient une grande place. Tout était changé du moment que Rome avait cessé d’être la résidence du prince. Les événements, grands ou petits, qui forment la vie des régimes absolus, se passaient loin d’elle, et, comme il ne lui en arrivait qu’un bruit fort affaibli, elle n’y pouvait plus prendre le même intérêt qu’autrefois ; elle n’en apercevait plus
1. I, 15. Pline aussi trouve que, de son temps, les affaires publiques ont moins d’importance que du temps de Cicéron; mais il en est fort aflligc, et se dépite d’être réduit à demander à ses correspondants ce qu’ils font et comment ils se portent ; « quousqiie ilia vulgaria : Et tu quid agis? ecquid commode vales? » (14, 20). Ces banalités suffisent parfaitement à Symmaque.
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l’importance et il devait lui sembler qu’ils ne méritaient pas la peine d’être rapportés.
C’est ce qui explique la façon dont Symmaque les a traités et la place qu’il leur donne dans sa correspondance. Tandis que, chez Cicéron, le récit des événements publics occupe les lettres entières et qu’il en est le principal intérêt, Symmaque l’exclut systématiquement des siennes; il se contente d’en faire un résumé, qu’il appelle breviarium ou indiculus, et qui est envoyé à part h II semble qu’il prenait la peine de le rédiger luimême, et que, pour le composer, il choisissait, soit dans la collection des actes officiels, soit dans ces gazettes à la main, qui existaient déjà du temps de Cicéron et dont l’usage ne s’était pas perdu, les nouvelles qui lui semblaient les plus curieuses. C’est un grand malheur que ces résumés, que Symmaque traitait avec tant de dédain et qu’il plaçait hors de ses lettres, soient perdus; ils auraient vraisemblablement pour nous, si nous les avions conservés, beaucoup plus d’intérêt que les lettres mêmes.
A défaut des affaires publiaues, dont on voit qu’il ne s’occupe guère, s’est-il au moins étendu sur les incidents de sa vie privée, sur sa famille, sur ses amis et ses proches? C’est un des plus grands attraits des lettres intimes que de nous entretenir de ces détails familiers, et l’on trouve presque autant de plaisir à y découvrir l’existence cachée d’un homme que l’histoire secrète d’un peuple. Symmaque ne l’ignorait pas. 11 remercie un jour avec effusion son ami Flavien qui lui a raconté quelques courses qu’il vient de faire, et lui dit qu’en lisant le récit de son voyage, il lui semblait voyager avec lui ‘h A un autre de ses correspondants, qui se plaignait que ses lettres fussent trop courtes, il répond : a Pour vous écrire un peu plus longuement, je vais vous dire où je suis et ce que j’ai
VI, 48 : Quæ ad iirbem pertinent indiculi cohærentis Icctiono noscetis. — 2. VI, 11, 26.
fait; car je sais bien que l’amitié est très friande de récits de ce genres » Pourquoi, s’il le sait, en est-il ordinairement si avare? Puisqu’il a éprouvé le charme de voyager en imagination avec un ami qui vous raconte ses voyages, ne devrait-il pas fournir à ceux auxquels il écrit l’occasion d’un plaisir semblable? Il demande aux autres des lettres « qui sortent du cœur et ne coulent pas seulement du bout des lèvres^ )) : pourquoi leur en adresse-t-il qui sont aussi courtes et aussi froides qu’une affiche officielle, instar edictiV^
Symmaque se rend fort bien compte de cette contradiction, et il essaye de l’expliquer. Pour se faire pardonner le silence qu’il garde sur les affaires de Rome, il dit à ses enfants qu’elles sont trop tristes à raconter^. Ils se sont retirés à la campagne pour être tranquilles : convient-il de leur mettre sous les yeux des événements dont ils n’ont pas voulu être témoins?^ Cette excuse, à la rigueur, peut se comprendre, quoique, à force de s’en servir, Symmaque montre bien que ce n’est qu’un prétexte. Ce qui fait voir d’ailleurs qu’elle ne lui semble pas suffisante, c’est qu’il en cherche une autre, et celle-là, au moins, est dépourvue de tout artifice. (( Vous souhaitez, dit-il à Ausone, que je vous écrive des lettres un peu moins courtes; c’est un désir qui prouve combien vous m’aimez. Mais moi, qui me connais, et qui sais ce dont je suis capable, j’aimœ mieux avoir l’air d’imiter systématiquement la concision des Lacédémoniens que de montrer, en vous envoyant des lettres plus longues, l’indigence et la maigreur de mon talent®. » Nous voilà bien avertis ; se sentant un peu court d’invention, pauper loqnendVy il a fait un système de ce qui était un vice de nature.
On peut ajouter qu’en écrivant comme il faisait il se conformait à la manière dont ses contemporains comprenaient le genre épistolaire. C’est probablement le plaisir qu’on trouvait
1. YIII, 23. — 2. I, 45. — 3. I, 50. — 4. VI, 65. — 5. VI, 55. — 6. I, 14. — 7. IV, 27, et IV, 28 : Similis arentibiis rivulis laxiores ripas réfugia ut inopiam brcviias affeciata celaret.
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à lire la correspondance de Cicéron qui, vers le premier siècle de l’empire, mit les lettres à la mode. Mais le succès même qu’elles obtinrent en changea peu à peu le caractère : ce qui n’est chez Cicéron qu’un moyen de communiquer avec des amis, pour leur raconter ce qui arrive et leur faire savoir ce qu’on pense, devient un genre comme un autre. La forme des lettres paraît propre à piquer la curiosité; on s’en sert pour donner un tour plus vif aux idées qu’on exprime et aux récits qu’on fait; on écrit aux gens, non pas parce qu’on a quelque chose à leur dire, mais pour entretenir avec eux un commerce d’esprit, et, s’ils prennent goût à ce qu’on leur envoie, on songe bientôt à mettre le public dans la confidence. C’est alors que commencent les épistoliers de profession, comme les appelle Balzac L Un homme d’esprit de l’époque de Trajan, Pompeius Saturninus, orateur et poète à ses heures, lisait à ses amis des lettres qu’il prétendait être de sa femme. On les admirait beaucoup : « C’était, disait-on, du Plaute ou du Téretice en prose. » Quelques-uns même les trouvaient si parfaites qu’ils soupçonnaient que le mari y avait mis la main 2.
Du moment que les lettres deviennent un genre littéraire, elles ont leurs règles et leurs lois, comme tous les genres. Ces lois, Pline les a résumées en deux mots. Un de ses jeunes amis lui ayant demandé ce qu’il lui fallait faire pour apprendre à bien écrire, il lui conseille, entre autres exercices, de composer des lettres : elles rendront, lui dit-il, son style plus pur et plus serré, pressus sermo purmque ex epistulis petitur^. Il est à remarquer que ces qualités ne sont pas celles qui frappent le plus dans les lettres de Cicéron, et en général dans celles qu’on
1. Ce mot convient à merveille à Balzac, qui semble s’en être servi le premier, et à son rival Voiture. Mais je ne sais pourquoi M. Cousin l’applique à Mme de Sévigné. Ce n’était pas une épistolière, car elle ne faisait pa métier d’écrire des lettres. — 2. Pline, Epist.^ I, 16. — 3. Pline, Episi., VII, 9,
écrit à une personne uniquement pour lui dire ce qu’on pense. Ce qui caractérise d’ordinaire ces commerces intimes et secrets, c’est qu’on croit avoir moins besoin de se surveiller, de se contraindre, et qu’on se permet d’employer des tours moins élégants et des mots plus familiers. En même temps, comme on écrit des choses auxquelles on tient beaucoup, et qu’on suppose qu’elles intéresseront les amis à qui on les raconte, on se laisse aller à n’omettre aucun détail. Les lettres de cette sorte sont donc ordinairement négligées et abondantes, ce qui est justement le contraire des qualités que Pline assigne au genre épistolaire.
Symmaque est un disciple de Pline; il s’est fidèlement conformé aux règles données par son maître : le style de ses lettres est pur et concis, purm pressusqiie. Quand je dis qu’il est pur, il faut s’entendre. Symmaque n’est pas un écrivain irréprochable, tant s’en faut; cependant il écrit mieux que beaucoup d'auteurs de son temps, Ammien Marcellin, par exemple. Surtout, il fait effort pour bien écrire, et cet effort s’aperçoit; son élégance manque en général de naturel. Il prend beaucoup de peine pour réunir et rapprocher des façons de parler d’époques différentes : c’est d’ordinaire un tour vieilli, une expression de Plaute ou de Térence, qu’il jette au milieu de phrases imitées d’auteurs plus récents. Il s’y mêle, sans qu’il le veuille, des locutions nouvelles et vicieuses, qui lui viennent de ses contemporains, car il est très difficile, quelque mal qu’on se donne, d'échapper tout à fait à son temps. Il n’arrive donc pas toujours k bien écrire, mais il y travaille et y réussit quelquefois. Voilà pour l’une des qualités que Pline exige des faiseurs de lettres. Quant à l’autre, on peut dire que Symmaque la possède plus que personne. Je ne crois pas qu’il y ait de correspondance qui se compose de billets plus courts que les siens, et, comme en peu de mots il est dificile de mettre beaucoup d’idées, il n’y en a pas non plus qui soit plus insignifiante.
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On se demandera sans doute quel intérêt pouvaient avoir des lettres de quelques lignes, d’où les affaires publiques étaient exclues, où les affaires privées tenaient si peu de place, et pourquoi on se donnait la peine de les écrire. Quel besoin éprouvait-on d’échanger des correspondances laborieuses et vides, qui coûtaient tant de travail et apprenaient si peu de chose? Voici, je crois, quelle est la réponse à cette question : on s’écrivait, parce que c’était un devoir de politesse, et que, dans la société où vivait Symmaque, la politesse était regardée comme une des obligations les plus impérieuses de la vie; un homme d’un certain rang n’y devait pas plus manquer qu’aux règles de la probité et de rhonneur^ Ces lettres qu’on adressait aux gens de sa connaissance ressemblaient aux visites qu’on se fait à des jours réguliers, par habitude, par convenance, et où l’on échange cérémonieusement des banalités. Il arrivait quelquefois que, lorsqu’un grand personnage était absent de Rome, un de ses courriers, un de ses hommes^ comme on disait déjà^, avant de partir pour lui apporter les nouvelles de sa famille et de ses affaires, faisait le tour des maisons amies, demandant à chacun un mot pour son maître^. Ce mot, il eût été de mauvais goût de le refuser; on écrivait donc, quoiqu’on général on n’eût rien à dire, et, au retour du courrier, chacun de ceux qui avaient écrit recevait quelques lignes en échange de celles qu’il avait envoyées : c’étaient comme des cartes de visite qu’on s’adressait l’un à l’autre, et où l’on n’était tenu de mettre que quelques vagues formules de compliments^.
Ce qui lit la réputation des lettres de Symmaque, c’est qu’il
1. Symmaque montre bien l’importance qu’on attachait à ces devoirs de politesse, lorsqu’il appelle ces commerces, dans lesquels on se contentait le plus souvent d’échanger un salut, salutationis reliyiosa gravitas^ VI, 15. — 2. VI, 55, j)er hominem meum. — 3. VIII, 2. — 4. C’est ce que Symmaque appelle d’une manière iv es perpétua cura dandæ redden-
dæque saluhs.
savait mieux dire ces riens que les autres, et qu’il leur donnait un tour plus fin et plus piquant. Ce genre de mérite, qui consiste à tourner agréablement des bagatelles, est précisément celui que nos pères admiraient chez Voiture ; non pas que je veuille mettre sur la même ligne Voiture et Symmaque : l’infériorité de Symmaque est trop visible; elle tient sans doute au talent des deux auteurs, mais plus encore à ce que la société romaine du iv® siècle était moins agréable, moins vivante que celle de Paris et de la cour, au commencement du règne de Louis XIV. Il n’en est pas moins vrai qu’on rencontre, dans Symmaque, beaucoup de lettres où le vide du fond est dissimulé par les agréments de la forme. Elles contiennent des pensées ingénieuses délicatement exprimées. C’était assez pour ravir une société de gens du monde et de lettrés raffinés, qui étaient si touchés des charmes du beau langage. Quant aux défauts qui nous choquent, les gens de cette époque n’y étaient guère sensibles et on les regardait même quelquefois comme des qualités. Il est probable que certaines lettres qui nous semblent très contournées et presque ridicules^ ont été fort admirées dans les cercles élégants de Rome, et que ce sont peut-être celles que les beaux esprits voulaient conserver dans des coffrets de cèdre et de tilleul.
i. Par exemple, celle qu’il adresse à deux jeunes gens de la maison des Anicii qui lui avaient envoyé de leur chasse (V, 67 et 68), ou ces morceaux brillants dans lesquels la poésie se mêle d’une manière absurde à la prose (III, 25), et, par-dessus tout, ces échanges de fades compliments avec Ausone, où ces deux beaux esprits se congratulent avec des tours et des images dont Trissotin et Yadius semblent s’être souvenus (I, 23 et sq.).
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Ce que les lettres de Symmaque nous apprennent de la vie publique au IV® siècle. — Le sénat. — Les fonctionnaires. — Les jeux publics. — Opinion de Symmaque sur les jeux. — Comment il a célébré ceux de la préture de son fils. — Dépense et préparatifs. — Symmaque et les gladiateurs.
Il faut donc que nous en prenions notre parti : nous ne trouverons pas, dans la correspondance de Symmaque, tout ce que nous y cherchons. Pour notre curiosité, il est trop discret. Au lieu de nous faire pénétrer avec lui dans la société romaine, il semble travailler consciencieusement à rendre ses lettres insignifiantes et vagues. Même quand il écrit à de grands personnages mêlés aux affaires de l’État, il affecte de ne leur en rien dire, et se tient, autant qu’il peut, dans des phrases de politesse générale^ Heureusement pour nous, il n’y réussit pas toujours, et de temps en temps des indiscrétions lui échappent. Il lui arrive, sans qu’il le cherche, de nous fournir des renseignements dont nous pouvons faire notre profit; et, si nous réunissons tous ces détails isolés, il se trouve qu’il nous a révélé un certain nombre de choses curieuses qu’il n’avait pas l’intention de nous faire savoir.
Ce qui rend ici notre tâche plus aisée et nous permet de le comprendre à demi-mots, c’est que la société dans laquelle il nous introduit ne nous est pas inconnue. Quand on a lu les lettres de Pline, on se retrouve aisément dans celles de Symmaque : entre le monde que Pline nous dépeint et celui que Symmaque nous fait entrevoir, il y a quelques différences, mais pas d’opposition. On sent que de l’un à l’autre le temps a marché, mais qu’il a marché dans les mêmes voies. Rien ne
i. Generales lilteræy II, 35.
démontre mieux qu’il n’y a pas eu, sous l’empire, de ces grandes secousses qui jettent un peuple dans des routes nouvelles; des empereurs très différents se sont succédé, sans que la politique impériale ait au fond beaucoup changé. Les modifications qu’elle a subies sont sorties régulièrement les unes des autres, et, en comparant entre elles les lettres de Pline et celles de Symmaque, il serait facile de démontrer que le germe de tout ce qui se produit au iv® siècle se retrouve déjà deux cents ans plus tôt. Rien ne montre mieux comment une grande aristocratie, attachée à ses traditions et s’appuyant sur un passé glorieux, parvient à se conserver pendant des siècles.
Symmaque est sénateur; c’est peut-être le titre dont il est le plus fier. Cependant le sénat a beaucoup perdu de sa puissance depuis un siècle L Dioclétien vient de donner une organisation nouvelle à l’empire, dans laquelle il n’a pas de place. Désormais les affaires se font dans les ministères et les bureaux, en dehors de lui. Mais ce qui lui porta le coup le plus rude, ce fut le départ de l’empereur du Palatin. Du moment que les princes résident à Milan, à Trêves, à Constantinople, il est réduit à n’être plus guère qu’une sorte de conseil municipal de Rome. Cependant à l’extérieur, et dans la façon dont il tient ses séances, rien n’est changé; tout se passe à peu près comme du temps de Pline. Les grandes journées du sénat sont celles où il reçoit quelque nofification de l’empereur. Dès qu’on sait qu’un message impérial est arrivé, les sénateurs se précipitent dans la curie. Si la lettre est venue la nuit, on n’attend pas l’aurore, et l’on se rassemble aux llambeaux. Les courtisans ingénieux ne manquent pas de dire qu’avec le message du prince, c’est vraiment le jour qui s’est levé, lucem, quam adhiic opperiebamur, accepimus^. Celui auquel échoit l’honneur de le lire s’en félicite comme d’un triomphe^; les autres ne se
1. Voyez l’ouvrage de M. Lccrivain, le Sénat romain depuis Dioclé^ tien, — 2. I, 15. — 5. I, Ü5.
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lassent pas d’applaudir; les noms de Nerva, de Trajan, de Marc- Aurèle sont dans toutes les bouches pour être immolés à celui de l’empereur régnant, et l’on a grand soin de faire inscrire toutes ces flatteries dans les acta senatus, afin que le souvenir s’en conserve h Ces scènes nous semblent choquantes, mais elles n’étaient pas une nouveauté. Le sénat en avait depuis longtemps l’habitude. En réalité, sous Gratien et sous Théodose, nous le retrouvons comme il était deux siècles auparavant; il flattait déjà Domitien et même Trajan avec les mêmes effusions, presque dans les mêmes termes^. Symmaque, pas plus que Pline, n’apercevait le ridicule de ces exagérations; au sortir de ces scènes d’adulation effrontée, dont il aurait dû un peu rougir, il se trouvait, au contraire, très fier d’être membre du sénat, et il lui arrivait de dire que c’était encore ce qu’il y avait de mieux dans le genre humain, pars melior g^eneris humani^.
L’aristocratie romaine du iv® siècle, telle que nous la montrent les lettres de Symmaque, fait encore une très grande figure. Si le sénat a perdu beaucoup de ses privilèges, en revanche les sénateurs sont plus importants que jamais. Comme corps délibérant, ils n’ont plus part aux affaires de l’empire; comme grands seigneurs, ils le gouvernent réellement. Dans cette royauté administrative, le pouvoir est aux fonctionnaires, et plus que jamais les principaux fonctionnaires sont pris parmi les sénateurs L De ces dignités qu’on leur accorde, il y en a qui confèrent une autorité réelle, d’autres qui sont surtout une parure. Au nombre des premières il faut
1. I, 13. — 2. Pline, Paneg., 72, 74. — 3. I, 52. Symmaque, on le comprend, se montrait fort attristé quand il lui semblait que ce grand corps, auquel il était si attaché, manquait à sa dignité. Voyez la façon dont il raconte les discussions scandaleuses auxquelles donna naissance l’envoi d’une légation à l’empereur (VI, 22). Pline, dans des circonstances semblables, exprime les memes sentiments [Epist., III, 20, et IV, 25.) — 4. C’est ce que M. Lécrivain fait très bien remarquer, le Sénat romain depuis Dioclétien, p. 9.
meitrc ces grandes charges de cour, qui sont de véritables ministères, et toutes celles qui concernent l’administration des provinces. Ce sont les plus recherchées, celles qu’on souhaite avec ardeur, et qu’on exerce avec profit : le prince ne les donne qu’aux gens dont il croit être sûr. Quant aux vieilles magistratures de la république, on les a conservées, mais elles ne sont plus que des noms sans réalité. La plus grande de toutes, le consulat, a perdu toute son importance : Mamertin l’appelle honor sine labore, c’est-à-dire un vain honneur, qui ne donne rien à faire. Les gens qui sont épris des souvenirs du passé aiment à se parer de ces vieux titres ; ceux qui ne se piquent pas de ces superstitions y sont moins sensibles, et l’on en voit même qui, dans la liste des dignités dont ils ont été revêtus, oublient de les mentionner. Ici encore on peut remarquer que quelque chose de semblable se produisait déjà du temps de Pline : il raconte que lorsqu’il fut nommé tribun du peuple, il prit sa charge au sérieux, ipse quum tribunus essem me aliqiiid putavi^, ce qui prouve qu’il y en avait d’autres qui n’étaient pas dupes de ce grand nom ; et vraiment ils n’avaient pas tort : qu’était-ce en effet qu’un tribun du peuple, quand l’empereur avait pris pour lui la puissance tribunitienne? Avec le temps les gens sérieux s’aperçurent que le consulat et la préture ne conféraient pas plus de puissance effective que le tribunal; mais Symmaque était de l’opinion de Pline : quand il fut préteur et consul, « il crut être quelque chose ».
Ces magistrats avaient pourtant conservé certaines attributions qui ne manquaient pas d’importance et qui ont laissé beaucoup de traces dans les lettres de Symmaque : ils donnaient des jeux au peuple. C’était une nécessité pendant la république, à l’époque où les élections se faisaient dans les comices; on comprend qu’alors l’élu tînt à remercier ses électeurs et qu’en même temps il voulût préparer une candidature nouvelle. Mais
1 Pline, Epist., I, xxiii.
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depuis que les magistrats étaient nommés par le sénat et par le prince, ils ne devaient plus rien au peuple et pouvaient se dispenser de lui témoigner une reconnaissance si coûteuse. Il semble de plus que les empereurs avaient quelques raisons de n’être pas favorables à ces grandes exhibitions. S’ils étaient sages, il leur déplaisait de voir des fortunes considérables gaspillées par des libéralités insensées ; s’ils se sentaient mal affermis et redoutaient les compétiteurs, ils n’aimaient pas qu’un particulier attirât sur lui les yeux de la foule et se fît une popularité qui pouvait devenir dangereuse. Enfin, depuis Constantin, ils étaient chrétiens, et le christianisme détestait les jeux publics, qui avaient tous une origine païenne et entretenaient le souvenir de l’ancien culte. On peut donc être certain que les empereurs les auraient volontiers supprimés, s’ils avaient été libres de le faire; mais le peuple les réclamait, et ils furent forcés de les maintenir. Tout au plus essayèrent-ils de les réduire : ils fixèrent à la munificence des magistrats des limites qu’il leur était interdit de franchir; ils établirent qu’on ne pourrait se permettre certains spectacles plus dispendieux et plus recherchés sans en avoir obtenu du prince une permission spéciale h Mais en même temps ils éprouvaient le besoin de faire des protestations solennelles afin de rassurer la populace qui craignait toujours pour ses plaisirs, et d’affirmer qu’on ne porterait aucune atteinte aux jeux publics^. Ils finirent même par infliger des peines aux magistrats qui manquaient à ce devoir et quittaient leur pays pour se soustraire à la dépense; il fut décidé qu’ils ne gagneraient rien à s’enfuir, et que, pendant leur absence, des jeux seraient donnés en leur nom et à leurs frais.
Symmaque, qui, en toutes choses, tenait tant aux traditions anciennes, devait être très partisan des jeux publics. Le respect qu’il avait pour le passé lui en dissimulait les dangers ; à ceux