Symmaque, Epist., lY, 8. — 2. Yoyc? tome I, p
qui leur reprochaient de compromettre les fortunes les plus solides, il répondait que les petites épargnes ne conviennent pas aux magistrats d’une grande cité, et il répétait le mot de Cicéron, qu’on peut être économe pour soi, mais qu’il faut être généreux pour l’Etat ^ Aussi grondait-il ses amis lorsqu’ils permettaient aux magistrats placés sous leurs ordres de ne pas faire les dépenses qu’on attendait d’eux pour amuser leurs concitoyens. Lui, d’ordinaire si réservé, si respectueux pour les princes, et qui craint tant de les fâcher, il insiste, il devient pressant, presque impérieux, quand il s’agit des jeux qu’ils ont annoncés et qu’ils tardent à donner. « Le peuple romain, leur dit-il, est accoutumé d’attendre tout de votre divinité; mais ce que vous lui avez promis, il le réclame comme une dette.... Il vous adresse donc ses prières, et demande à votre générosité qu’après les secours qu’elle lui accorde pour son alimentation, elle songe a fournir au cirque et au théâtre de Pompée des courses de chevaux et les plaisirs de la scène^. Ces spectacles font la joie de la ville, et vos promesses en entretiennent le désir. Tous les jours on espère voir venir des messagers qui nous annoncent que ces jeux auxquels vous vous êtes engagés vont s’accomplir. On tend l’oreille à tous les vents pour savoir si les cochers et les chevaux approchent; on croit, à chaque voiture et à chaque bateau qui arrivent, voir débarquer les comédiens^. )) Devant cette sommation énergique. Théodose dut enfin s’exécuter; il envoya des chevaux de course et des éléphants. Nous avons la lettre par laquelle Symmaque, alors préfet de la ville, remercie l’empereur au nom des Piomains^. La générosité du prince y est l’objet des compliments les plus exagérés ; il déclare qu’il ne trouve pas de termes assez forts pour exprimer la reconnaissance du peuple. Les éléphants surtout avaient causé à Rome un délire d’enthou-
1. IX, 126. — 2. On voit une fois de plus, par ces paroles de Symmaque, combien Juvénal avait raison de dire que le peuple romain ne demandait plus à ses maîtres que du pain et des jeux. — 5. X, 6. — 4. X, 0.
LA SOCIÉTÉ ROMAINE
miasme. « O ville amie des dieux! s’écriait Symmaqiie, urbem cœlo et sideribus acceptam! » et il prend plaisir à nous dépeindre le jour fortuné où les éléphants firent leur entrée triomphale, précédés par une procession de grands personnages, entourés de chevaux et de chars qui leur faisaient cortège.
Ces effusions étranges de remerciements, ces descriptions emphatiques de la joie populaire ne sont pas, comme on pourrait le croire, de pures exagérations de rhéteur; il y entre beaucoup de sincérité. Les jeux furent, on l’a déjà vu, la dernière passion de* cet empire moribond; aucune catastrophe ne pouvait arrêter cette frénésie. Saint Augustin nous dit que les fugitifs de Rome, qui s’étaient sauvés en Afrique pour échapper aux barbares, qui venaient de voir périr leur famille et leur fortune dans le sac de la ville, ne quittaient pas le cirque ou le théâtre de Carthage, et nous savons par Salvien que les survivants de Trêves, dont la patrie avait été pillée et détruire quatre fois de suite, avouaient qu’ils se consoleraient de tout, si on leur rendait leurs spectacles accoutumés. Les lettres de Symmaque montrent que les pères de l’Église n’ont rien exagéré.
Symmaque, qui, comme on vient de le voir, était un partisan déclaré des jeux publics, qui reprochait à ses amis et même au prince de les négliger, s’est bien gardé de commettre la même faute : il était trop honnête homme pour se soustraire à nn devoir qu’il imposait aux autres. Aussi a-t-il fait les choses en conscience, quand l’occasion s’en est présentée. Un historien grec raconte qu’à propos de la préture de son fils il dépensa des sommes qui équivalent à deux millions de francs h Cette dépense n’a rien qui nous surprenne, quand nous voyons, dans sa correspondance, les immenses préparatifs et les frais énormes qu’exigeaient les divertissements populaires. Un an à l’avance, Symmaque se met à l’œuvre ; il s’adresse à tous les amis qu’il