Pline, Epist., I, 11. — 2. Symm., IX, 127. — 3. YIII
sacrées, et il n’hésite pas à les appeler « une religion ».
Un des caractères les plus remarquables de cette société, et qui lui est commun avec celle du premier siècle, c’est qu’elle aime les lettres avec passion. Elles paraissent être le premier souci des plus grands personnages de ce temps. Us font de petits vers et se les communiquent entre eux* ; iis se félicitent avec effusion de leurs succès littéraires*^. Rome, sous Théodose, accueille les littérateurs étrangers comme elle le faisait sous Trajan. On se presse à l’Athénée le jour où Palladius, un rhéteur de passage, veut bien déclamer en public, et Symmaque s’empresse d’écrire à Ausone pour lui faire part de sa joie d’avoir entendu un si habile homme. Il admire sans réserve chez lui la netteté des divisions, la richesse de l’invention, la gravité des pensées, l’éclat des expressions, et lui donne ce bel éloge (( que son discours est honnête comme sa vie ^ ». C’est presque dans les mêmes termes que Pline parle du rhéteur Isée, un déclaniateur grec que tout le monde connaissait à Rome de réputation et qui fut trouvé supérieur à sa renommée^. Déjà les lettres de Pline nous montrent un grand nombre de grands seigneurs qui, non contents d’aimer et de protéger les lettres, les cultivent eux-mêmes et tirent vanité d’écrire. Ils ne sont pas rares non plus parmi les correspondants de Symmaque. Il n’y a presque pas de personnage, même quand ils remplissent les premières charges de l’État, qui ne soit aussi une sorte d’auteur de profession. Ausone, le poète le plus illustre de ce temps, fut un moment le premier ministre de l’empereur Gratien, le distributeur de ses grâces; Messala, qui se vantait d’appartenir à la grande famille des Publicola, et que l’empereur fit préfet du prétoire, s’était recommandé au prince par des vers bien tournés et des discours éloquents*^; Flavien, qui aida l’usurpateur Eugène à disputer l’empire à Théodose, avait
i. I, 1, 2 et sq. — 2. 1, 14, 25. — 5. 1, 15. — 4. Pline, Epist,, II, 5. — 5. Symm., \II, 91.
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écrit des ouvrages d’histoire^; Prætextat, le chef des païens de Rome, la lumière du sénat, s’était fait connaître comme philosophe, et avait traduit les Analytiques d’Aristote^ Macrobe n’invente rien, quand il nous représente ces grands personnages dans un banquet, chez Prætextat, pendant la fête des Saturnales, passant leurs soirées à discuter doctement des questions scientifiques ou littéraires; les choses ont dû se passer plus d’une fois comme il les a décrites.
11 faut remarquer que ce n’était pas seulement la noblesse romaine qui se piquait de littérature ; on l’aimait et on la cultivait dans les provinces comme à Rome. La Gaule, pour ne parler que d’elle, possédait des orateurs qu’on admirait dans le monde entier. Elle avait autrefois initié la Bretagne à l’éloquence :
Gallia causidicos docuit facunda Britannos;
à l’époque où nous sommes, elle enseignait la rhétorique même aux Romains. Symmaque avait été élevé par un enfant de ïh Garonne^; il s’en était bien trouvé sans doute, puisqu’il fit venir un rhéteur gaulois pour l’éducation de son fils*. Il est sûr qu’il n’y a pas alors d’orateur qui l’emporte sur les panégyristes de l’école d’Autun, et que, jusqu'à la fin, les écrivains de la Gaule se sont fait remarquer par la façon élégante et pure dont ils parlent le latin. Ce goût pour les lettres se retrouve non seulement dans toutes les provinces, mais chez les gens de toute profession. Euphrasius, cet Espagnol dont j’ai parlé, qui possédait des écuries célèbres et louait ses chevaux de course dans le monde entier, avait aussi une grande passion pour l’éloquence, et quand Symmaque voulait obtenir de lui quelque faveur, pour le bien disposer, il lui envoyait ses discours avant
1. Il est appelé, dans une inscription, historiens diserlissimus, C. /. L., YI, 1782. — 2. Yo^ez Seeclc, introd.^ p. lxxvii. — 3. XI, 88 : senex Garumnæ alumnus. — 4. lY, 34.
qu’il fussent publiés ^ Il en était de même des gens de guerre, que leur métier semblait tenir fort éloignés des lettres. Les généraux de Théodose, qui eurent tant à faire avec les ennemis de l’intérieur et ceux du dehors, trouvaient le temps d’adresser des coquetteries à Symmaque. L’un d’eux, Promotus, lui demandait avec instance de lui écrire des lettres ou de lui envoyer ses ouvrages, à quoi Symmaque, un peu surpris, répondait : (( Comment peux-tu entendre le murmure de mes paroles au milieu du bruit étourdissant des trompettes?^ » Ce qui est plus étonnant encore, c’est que les officiers barbares qui servaient l’empire ne semblent pas insensibles aux charmes de la littérature. Symmaque écrit à Ricomer, à Bauto^, à Stilicon, comme il le fait aux Romains de vieille race. 11 les remercie de l’agrément qu’il trouve dans leurs lettres^, il leur dit qu’il compte le plaisir de les lire parmi les plus vifs qu’il ait goûtés^; quant aux siennes, il ne paraît pas douter qu’ils n’en comprennent parfaitement toutes les finesses. Lors même que la correspondance de Symmaque ne servirait qu’a montrer avec quelle rapidité ces Goths et ces Vandales devinrent sensibles à la vie civilisée et comme ils firent vite leur éducation, elle ne nous serait pas inutile.
Dans cette grande société polie et lettrée, comme nous venons de la dépeindre, on menait d’ordinaire une existence somptueuse. Le même historien, qui nous dit que Symmaque dépensa deux millions de francs pour la préturede son fils, ajoute que, parmi les sénateurs, il était un des moins riches. Nous lui connaissons pourtant trois maisons à Rome, dont l’une sur le Cælius, qui paraît avoir été sa résidence habituelle®, et quinze
1. IV, 66, Euphrasius les lui avait demandés. — 2. III, 74. — 3. Ce Bauto est le môme pour qui saint Augustin composa un panégyrique, quand il était professeur à Milan. — 4. III, 66. — 5. IV, 16, inter præ~ cipua gaudiorum numéro lltteras tuas. — 6. C’est aujourd’hui l’emplacement de la villa Casali. On y a trouvé les inscriptions consacrées par Memmius Symmachus à la mémoire de son père. Voir Seeck, introd.,^. xlv.
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villas, dans les plus beaux pays de l’/talie. Il possédait de plus, à notre connaissance, des domaines dans le Samnium et FApulie, en Sicile, et même en Maurétanie ^ Il lui était donc facile de quitter Rome, et il était sûr de trouver partout des terres et des maisons pour le recevoir. Dans ces dernières années de l’empire, le séjour à Rome ne semblait pas être toujours agréable aux grands seigneurs. Le peuple y était fort turbulent, et la question des subsistances amenait des troubles périodiques. La vie mondaine, avec ses devoirs minutieux et ses conventions rigoureuses, devait finir par paraître à la fois fort occupée et très vide. Pour s’y soustraire, on fuyait aux champs. Symmaque, que cette désertion désolait, passait son temps à rappeler tous ces fuyards^. Pour lui Rome est toujours la cité chérie, qu’il ne faut pas abandonner; il s’obstine à l’appeler la ville éternelle, la patrie commune, et, quoique l’empereur n’y réside plus, il la regarde toujours comme la tête du monde. Il lui a cependant fait plus d’une infidélité. Son affection pour elle ne l’empêchait pas d’en sentir les inconvénients, et, de temps en temps, il éprouvait le besoin de la. quitter pour quelques jours ou quelques semaines. S’il souhaite de ne pas trop s’éloigner d’elle, rien ne lui est plus aisé : il possède, comme tous les riches Romains, des jardins et des maisons dans les faubourgs, sur le Vatican, le long du Tibre et de la voie Appienne, oîi il peut s’établir. Il y est sur les confins de la ville et de la campagne, jouissant des avantages de toutes les deux, et peut dire : Ruri sum, nec tamen rusticor^\ Quelquefois aussi il va plus loin : on n’est pas propriétaire de quinze belles villas, dans des lieux charmants, sans éprouver la tentation de les aller voir. 11 quitte donc Rome après avoir invoqué les dieux,
1. Yil, 6G; il est vrai qu’il nous apprend que ses champs de la Maurétanie, qu’il ne visitait guère, avaient été ruinés par des intendants malhonnêtes. — 2. C’est ainsi qu’il rappelle à Rome Flavianus (II, 47) ; Magnillus (V, 32); Dccius (V, 59); enfin ses propres enfants [YI, 53). — 5. III, 82.
sœlestibus advocatis^, præfata dei venia^ : Symmaque est un dévot, et, comme les bonnes femmes de Naples, il ne monte jamais en voiture sans faire d’abord sa prière. 11 voyage à petites journées, ainsi que le faisait déjà Horace, lorsqu’il se rendait à Brindes avec Mécène, et s’arrête en route pour n’être pas fatigué^. Quant au lieu où il sc rend, il peut choisir. Ses villas sont situées dans les plus belles contrées de l’Italie. 11 en a d’abord dans le Latium, à Ostie, à Laurente. Les forêts de Laurente lui plaisaient beaucoup, comme à Pline le jeune; il semble pourtant qu’elles commençaient à être délaissées de la foule, et qu’on les trouvait un peu sévères, puisqu’il se croit obligé de rassurer son ami Attale, qui hésitait à quitter les charmes mondains de Tibur pour se plonger dans un désert. (( Ce n’est pas, lui dit-il, un lieu aussi sauvage qu’on vous l’a dépeint. Celui qui vient y chasser a la mer devant les yeux^. Une route très fréquentée longe la villa en sorte qu’on arrive sans peine et par des chemins aisés jusqu’au gîte des sangliers®. )) Du reste, il ne paraît pas avoir été beaucoup plus chasseur que Pline, qui, comme on sait, s’arrangeait de manière à composer ses ouvrages en surveillant ses filets, et se consolait de revenir les mains vides pourvu qu’il rapportât ses tablettes pleines. Même dans les bois de Laurente, où la chasse est si facile et si agréable, il préférait de beaucoup une causerie littéraire : il mettait, nous dit-il, le plaisir de converser avec un homme d’esprit bien au-dessus de tous ceux que peuvent offrir les plus beaux paysages'^. L’été, il va de préférence à Præneste; car il n’est pas de l’opinion des gens qui, pendant les grandes chaleurs, aiment mieux les bords de la mer que la montagne®. Cependant le pays qu’il met au-dessus de tous
1. YIII, 58. — 2. IV, 68. — 5. II, 3. — 4. C’est le plaisir que se donne aujourd’hui le roi d’Italie, lorsqu’il va chasser dans ses domaines de Castel Porziano, presque à l’endroit où se trouvaient les villas de Pline et de Symmaque. — 5. Probablement la via Severiana^ qui allait d’Ostie à Terracine. — 6. VII, 15. — 7. VII, 15. — 8. VII, 55.
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fes autres et oîi il séjourne le plus volontiers, c’est encore celui qui, depuis Auguste, attire toute la belle compagnie de Rome :
Nullus in orbe locus Baiis prælucet amænis.
Symmaque, jeune encore et tout livré aux charmes de ce séjour délicieux, avait pris plaisir à chanter les sommets du Gaurus couronnés de vigne, les sources d’eau chaude et la mer poissonneuse de Baïes, dans une petite pièce adressée à son père, et qui se termine par ces jolis vers que son maître Ausone n’aurait pas désavoués :
Galet unda, friget æthra,
Simul innatat choreis Amathusium renidens.
Salis arbitra et vaporis,
Flos siderum, DioneA
Plus tard, devenu un personnage, portant le poids des fonctions qu’il avait remplies et de la célébrité qu’il s’y était faite, il n’osait plus manifester aussi franchement son enthousiasme pour un pays dont la réputation n’était pas bonne, et où les gens sérieux n’aimaient pas à être rencontrés. Il se croyait obligé de faire un détour, quand il y allait, et s’arrêtait en route pour n’avoir pas l’air d’être pressé d’arriverA Une fois rendu, il avait grand soin de ne pas se compromettre en se mêlant de trop près aux divertissements à la mode. On ne le voyait pas dans les festins; il fuyait les bains chauds, et encore plus ces sérénades sur la mer de Naples que donnaient des musiciens dans des barques, et dont s’amusaient déjà, plus de trois siècles auparavant, Cælius et Clodia. « Je mène partout, disait-il, une vie de consulaire, et jusque sur les bords du lac Lucrin, je trouve moyen d’être grave"’. » Quand la foule devenait trop nombreuse à Baïes, il allait faire un tour aux environs; il visitait Naples, Bénévent, où il recevait un accueil empressé, et se montrait un peu sur-