I, 8. — 2. V, 92. — 5. VIII
pris de trouver tant de gens d’esprit et de lettrés dans une noblesse de province ^ Lorsqu’il rentrait chez lui, il s’occupait à faire bâtir, car il avoue qu’il a la maladie de la pierre^. Il rend ses maisons plus commodes et plus belles, achète, pour les orner, des colonnes en marbre d’Afrique, fait couvrir les murs des escaliers et des chambres du haut, qu’on avait négligées, de plaques de marbres, de stucs, d’enduits si habilement appliqués qu’on ne peut pas s’apercevoir que le travail n’est qu’un revêtement léger qui n’atteint que la surface^; il s’empresse d’essayer un nouveau genre de pavé en mosaïque qu’on vient d’inventer'*; il fait venir le peintre Lucillus, auquel il est si reconnaissant d’avoir embelli ses villas, qu’il le traite comme un ami et s’occupe avec ardeur de ses aftâires^.
Peut-on dire que Symmaque, qui faisait des séjours si fréquents hors de Rome, fut un véritable ami des champs, qui aimait la campagne pour elle-même? J’ai peine à le croire quand je vois que, dans toute sa correspondance, on ne trouve pas un seul mot où respire le sentiment de la nature. Il a voulu quelque part décrire les plaisirs de l’automne® : c’est une véritable composition d’écolier, où des centons de Virgile sont em})loyés à revêtir des lieux communs. Pourquoi donc allait-il si volontiers à Laurente, à Præneste, à Baïes, à Puteoli? Il nous le dit lui-même aussi clairement que possible : a Ce qui me charme, c’est le repos des champs, j’y trouve un air sain, et je m’y nourris de bons livres"^. )) La santé, la fuite des tracas de la ville, la liberté de travailler à son aise, sans être dérangé, voilà tout ce qu’il allait chercher dans ses riches maisons de campagne. C’étaient des biens auxquels il était très sensible. Cependant il savait y renoncer quand il croyait sa présence nécessaire à Rome ; car, disait-il, « je mets ma patrie au-dessus de tous mes plaisirs® ».
1. I, 5. — 2. II, 60 ; morbiim fahrîcaiorîs. — 5. I, 12. — 4. VIII, 42. — 5. IX, 50, — 6. III, 25. — 7. V, 78j voir aussi IV, 44. — 8. YIII, 65.
LA SOCIÉTÉ ROMAINE
Si la correspondance de Symraaque contient assez de détails sur ses voyages et nous permet de le suivre d’un peu loin dans ces belles villas où il se repose des fatigues de Rome, en revanche elle ne nous entretient guère de sa vie intérieure. Sur ses rapports avec les siens, elle est très réservée. Nous avons les lettres qu’il écrit à sa fille et à son gendre : elles sont d’ordinaire courtes et sèches. Quoiqu’il les aimât tendrement, il y conserve ce ton de gravité solennelle qu’il emploie avec tout le monde; les termes de politesse officielle, sanctitas vestra, unanimitas tua, etc., y sont fréquents. Cependant, malgré cette froideur apparente, on devine qu’au fond l’affection devait être plus vive qu’elle ne voulait le paraître. A certains moments de l’année, cette glace semble se fondre : quand vient l’anniversaire de la naissance de ses enfants, le père envoie de petits cadeaux, avec des lettres caressantes; à son tour il reçoit pour sa fête un ouvrage de laine que sa fille a travaillé de ses mains. Cette attention le transporte; tous les souvenirs de l’antiquité se réveillent dans sa mémoire : voilà bien la vie que menaient les femmes chastes d’autrefois ! Mais sa fille, qui vit dans un siècle plus corrompu et qui habite tout près de Baïes, ayant de moins bons exemples sous les yeux, a bien plus de mérite qu’elles ^ Ce sont là de petites scènes de famille, plutôt esquissées que décrites, qui ne laissent pas d’être touchantes. Les lettres à son fils sont plus tendres encore, et le cœur s’y échappe avec moins de retenue. Nous y voyons que, pour le bien élever, il s’est remis lui-même à l’école. Il reprend le grec, dont il ne s’est plus occupé depuis ses premières années, et y trouve un grand plaisir. « L’affection que nous avons pour nos enfants, dit-il, nous fait redevenir jeunes, pour leur rendre l’étude plus aisée en la partageant avec eux » Il surveille le style de son fils, il lui donne les meilleurs conseils sur la façon d’écrire, et les lettres qu’il reçoit de lui le ravissent quand elles sont
VI, 47 : Sicpriscæ fæminæ vilain coluisse traduntur. — 2. IV, 20*
bien tourne'es^ Au milieu de ces travaux, l’enfant est saisi par une brusque maladie qui met le père au désespoir. Lorsque entin le danger paraît écarté, Symmaque s’empresse d’écrire ces mots touchants à l’un de ses amis pour lui l’aire part de ses espérances : « Fasse la divine miséricorde, qui prête une oreille attendrie aux prières d’un père, que, tout à fait délivré de mes inquiétudes, je vous annonce bientôt des nouvelles qui réjouissent votre cœur ! ^ »
La société au iv® siècle était-elle aussi corrompue qu’on le prétend? — Témoignages d’Ammien Marcellin et de saint Jérôme. — Impression que laissent les lettres de Symmaque. — Avait-on alors le sentiment des malheurs qui menaçaient?
Ces lettres, on le voit, malgré leur laconisme et leur obscurité, nous donnent, sur Symmaque et ceux qui l’entourent, ([uelques renseignements précieux qu'il était bon de recueillir. Elles vont nous aider à répondre à quelques questions qu’on s’est posées sur cette époque et qui ne manquent pas d’importance.
On s’est souvent demandé ce qu’il fallait penser de la moralité publique au iv® siècle, surtout dans les hautes classes de l’empire. En général on est tenté de la juger sévèrement. Quand nous songeons que cette société était à son déclin, et qu’elle n’avait [dus que quelques années à vivre, nous sommes tentés d’expliquer ses malheurs par ses fautes et de croire qu’elle avait mérité le sort qu’elle allait subir. C’est ce aui fait