Ammien, XIV, 6; XXYIII
assez légers, il signale des vices plus graves. Quelques-uns d’entre eux appartiennent plus particulièrement à la race romaine, et les moralistes des siècles passés les ont déjà révélés; d’autres sont de tous les pays et de tous les temps, et puisque malheureusement aucune société humaine n’y échappe, il est naturel qu’on les rencontre aussi chez les gens du iv® siècle. Mais ce qui lui semble plus odieux que tout le reste, ce qui excite le plus souvent sa mauvaise humeur, c’est que les grands seigneurs romains manquent d’égards pour les lettrés et les sages. Ils réservent leurs faveurs à ceux qui les flattent bassement ou qui les amusent; quant aux gens honnêtes et savants, on les tient pour ennuyeux et inutiles, et le maître d’hôtel les fait mettre sans façon à la porte de la salle à manger. Ces plaintes,
nous les connaissons, elles ne sont pas nouvelles pour nous.
Nous avons entendu déjà Martial s’indigner d’être moins
connu et moins riche qu’un cocher à la mode ou un joueur
de cithare, et l’une des raisons sérieuses qu’a Juvénal de gronder son époque, c’est que le client romain, « qui a vu le jour sur l’Aven tin et qui a été nourri dès son enfance de l’olive sabine », n’a pas d’aussi bonnes places que le parasite grec à la table du maître, qu’on ne lui sert pas les mêmes plats et qu’il n’y boit pas le même vin. Ammien sans doute a dii souffrir quelque humiliation de ce genre. Il est probable que, quand il revint de l’armée, où il s’était bien battu, et au moment où il commençait d’écrire l’histoire de ses campagnes, il ne fut pas reçu de tout le monde comme il croyait devoir l’être. Quelques portes restèrent fermées devant lui, qui s’ouvraient à des gens qui ne le valaient pas. Il en conclut naturellement qu’une société qui ne lui faisait pas toujours sa place ne tenait aucun compte du mérite. (( Aujourd’hui, dit-il, le musicien a chassé de partout le philosophe; l’orateur est remplacé par celui qui enseigne leur métier aux histrions; les bibliothèques sont fermées et rcs-
LA SOCIÉTÉ ROMAINE
semblent à des sépulcres ^ » Ce n’est pas tout à fait ce que nous venons de voir, et il est difficile de croire que ces paroles sévères s’appliquent à des gens comme Symmaque et ses amis, qui aimaient tant les livres et tenaient les lettrés en si grand honneur. Mais Ammien semble reconnaître ailleurs qu’il ne faut pas donner trop d’importance à ses reproches et les faire tomber sur tout le monde; il nous dit, en commençant ses violentes invectives, que Rome est toujours grande et glorieuse, mais que son éclat est compromis par la légèreté criminelle de quelques personnes {levitate paucorum incondita^) qui ne songent pas assez de quelle ville ils ont l’honneur d’être citoyens. Ainsi, de son aveu même, les coupables ne sont que l’exception. Ce qu’on doit conclure de ces attaques, c’est que la société de son temps n’était pas parfaite — où y a-t-il une société parfaite? — mais il avoue aussi que les honnêtes gens l’emportent sur les autres, qui ne sont en réalité qu’un petit nombre, et c’est tout ce qu’on peut raisonnablement demander.
Les colères de saint Jérôme ne m’inspirent pas plus de confiance que les épigrammes d’ Ammien. C’était un saint fort emporté; ses meilleurs amis, comme Rufin et saint Augustin, en ont fait l’épreuve. Les gens de ce tempérament vont tout d’un coup d’un extrême à l’autre, et d’ordinaire ils détestent le plus ce qu’ils ont le mieux aimé. C’est précisément ce qui a rendu saint Jérôme si dur pour la société romaine : il en avait été trop charmé et n’a jamais pu lui pardonner l’attrait qu’elle avait eu pour lui. Les jouissances délicates de sa vanité littéraire, ses entretiens fréquents avec des femmes d’esprit, le plaisir qu’elles trouvaient à l’entendre, les applaudissements qu’elles donnaient à ses ouvrages, tout cela faisait partie de ces « délices de Rome )) , dont le souvenir poignant le suivait au désert et troublait sa pénitence. Il leur a fait payer par ses invectives la peine qu’il éprouvait à s’en détacher. Rome est pour lui une