‹ La fin du paganismeChapitre 44 sur 112 · Ammien, XIY, 6, 18 — 2. Id., XIV · texte numérisé non relu

Ammien, XIY, 6, 18 — 2. Id., XIV

autre Babylone, « la courtisane aux habits de pourpre^ ». 11 lui reproche en gëne'ral toute sorte de débordements; mais il est remarquable que, lorsqu’il en vient à des accusations précises, il ne trouve guère à reprendre chez elle que les futilités de la vie mondaine. A quoi passe-t-on le temps dans la grande ville? A voir et à être vu, à recevoir des visites et à en faire, à louer les gens et à en médire^. « La conversation commence, on n’en finit plus de bavarder. On déchire les absents, on raconte des histoires du prochain, on mord les autres et, à son tour, on en est mordu. » Ce tableau est agréable; mais que prouve-t-il, sinon que la société de tous les temps se ressemble? Remarquons que saint Jérôme attaque ici tout le monde, sans distinction de culte. On a voulu se servir de son témoignage pour établir que la société païenne était de beaucoup la plus corrompue: c’est un tort, il est encore plus dur pour les chrétiens que pour elle. Il nous fait voir que les vices de la vieille société avaient passé dans la nouvelle, sans presque changer de forme, qu’on ne pouvait pas toujours distinguer la vierge et la veuve qui avaient reçu les enseignements de l’Église de celles qui étaient restées fidèles à l’ancien culte, qu’il y avait des clercs petits-maîtres, des moines coureurs d’héritages, et surtout des prêtres parasites qui allaient tous les jours saluer les belles dames : « Il se lève en toute hâte, dès que le soleil commence à se montrer, règle l’ordre de ses visites, choisit les chemins les plus courts, et saisit presque encore au lit les dames qu’il va voir. Aperçoit-il un coussin, une nappe élégante ou quelque objet de ce genre, il le loue, il le tâte, il l’admire, il se plaint de n’avoir chez lui rien d’aussi bon, et fait si bien qu’on le lui donne. Oîi que vous alliez, c’est toujours la première personne que vous rencontrez; il sait toutes les nouvelles ; il court les raconter avant tout le monde ;

1. Saint Jerome, Inierpret. Didymi de Spir. sancto, præfat. 2. Saint Jérôme, Epist., 46 (éd. Vallarsj.

L\ SOCIÉTÉ ROMAINE

au besoin il les invente, ou, dans tous les cas, il les embellit à chaque fois d’incidents nouveaux ^ » N’est-ce pas là comme une première apparition de l’abbé du Avin^ siècle?

Il y a donc des raisons de ne croire qu’à moitié saint Jérôme et Ammien; et même quand on les croirait tout à fait, leur témoignage semble moins accablant pour leur siècle qu’on ne l’a prétendu. Dans tous les cas, les lettres de Symmaque en donnent une meilleure opinion, et je m’y fie d’autant plus volontiers qu’il n’a pas prétendu juger son temps et faire un traité de morale, ce qui amène toujours à prendre une certaine attitude. Il dit naïvement ce qu’il pense, se montre à nous comme il est et dépeint les gens sans le savoir. Ses lettres sont d’un lîonnête homme, qui donne à tout le monde les meilleurs conseils. A ceux qui gouvernent des provinces épuisées par le fisc et la guerre, il prêche l’humanité^; il recommande aux riches la bienfaisance, en des termes qui rappellent la charité chrétienne^. Quelquefois il entre résolument dans la vie privée de ses amis; par exemple, il ose demander à l’un d’eux de renoncer aux profits d’un héritage injuste*. Quant à lui, il est partout occupé à faire du bien ; il vient en aide à ses amis malheureux, prend soin de leurs affaires, implore pour eux le secours des hommes puissants, marie leurs filles^, et, après leur mort, redouble de soins en faveur des enfants qu’ils laissent sans protection et souvent sans fortune®. Sa correspondance ne le fait pas seul connaître ; elle permet quelquefois de juger ceux avec lesquels il était en relation. Ses enfants forment des ménages unis, ses amis, pour la plupart, lui ressemblent, et lorsqu’on a fini de lire ses lettres, il semble qu’on vient de traverser une société d’honnêtes gens. Je sais bien qu’il est porté à juger avec un peu trop d’indulgence; il prête volontiers aux autres ses qualités et n’aperçoit pas le mal qu’il ne serait

1. Saint Jérôme, Epist., 22. — 2. IV, 74. — 3. VII, 46 : Suscipc^ oro, benefaciendi provinciam, quæ Iiominum mérita Deo applicat. — 4. IX, 146. — 5. IX. 49. — 6. VII. 48, 116, 124.

pas capable de commettre; mais, malgré ce défaut, il est impossible de ne pas tenir grand compte de son témoignage. L’impression qui reste de ce grand monde de Rome, tel qu’on l’entrevoit dans ses lettres, lui est, en somme, favorable et rappelle la société de Trajan et des Antonins telle que nous la montrent les lettres de Pline.

Voici encore un renseignement que nous devons à la correspondance de Symmaque, et qui contrarie un peu l’opinion que nous nous faisons de cette époque. Il nous semble que les gens de cette génération, qui fut la dernière de l’empire, devaient avoir quelque sentiment des périls qui les menaçaient, et qu’il est impossible qu’en prêtant un peu l’oreille on n’entendît pas les craquements de cette machine qui était si près de se détraquer. Les lettres de Symmaque nous montrent que nous nous trompons. INous y voyons que les gens les plus distingués, les hommes d’État, les politiques, ne se doutaient guère que la fin approchât. A la veille de la catastrophe, tout allait comme à l’ordinaire, on achetait, on vendait, on réparait les monuments et l’on bâtissait des maisons pour l’éternité L Symmaque est un Romain des anciens temps, qui croit que l’empire est éternel et ne se figure pas que le monde puisse continuer d’exister sans lui. Malgré les avertissements qu’on a reçus, Ston optimisme est imperturbable. Il aurait certes bien des raisons d’être un mécontent : le sénat, dont il est si fier d’être membre, n’est presque plus rien, et l’on persécute le culte qu’il professe. Cependant il ne cesse pas de louer ses maîtres et il est satisfait de son temps. C’était une de ces âmes candides qui regardent comme des vérités incontestables que la civilisation a toujours raison de la barbarie, que les peuples les plus instruits sont inévitablement les plus honnêtes et les plus forts, que les lettres tleurissent toutes les fois qu’elles sont encouragées, etc. Or il voit précisément que les écoles

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