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LA SOCIÉTÉ ROMAINE
n’ont jamais été plus nombreuses, l’instruction plus répandue, la science plus honorée, que les lettres mènent à tout S que le mérite personnel ouvre toutes les carrières aussi s’écrie-t-il, dans son enthousiasme : « Nous vivons vraiment dans un siècle ami de la vertu, où les gens de talent ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes s’ils n’obtiennent pas les situations dont ils sont dignes^ ». Et il ne lui semble pas possible qu’une société si éclairée, qui apprécie tant les lettres et fait une si grande place à l’instruction, soit emportée en un jour par des barbares!
Il lui arrive pourtant de voir et de noter au passage quelques incidents fâcheux, par lesquels se révélait le mal dont soulfrait l’empire, et qui auraient du lui donner à réllécliir. Par exemple, il raconte à quelqu’un qui l’attend qu’il ne peut pas sortir de Rome parce que la campagne est infestée de brigands^* : c’en est donc tait de la paix romaine , si vantée dans les inscriptions et les médailles, puisque, aux portes mêmes de la capitale, on n’est plus en sûreté ! Une autre fois il se plaint que l’empereur, qui manque de soldats, demande aux gens riches leurs esclaves pour les enrôler®, et cette mesure ne lui révèle pas à quelles extrémités l’empire est réduit ! Mais ce qui est plus significatif encore, ce qui indi(jue plus clairement un profond désordre ei annonce la ruine prochaine, c’est le triste état de la fortune publi(|ue. Les preuves en sont partout chez Symnaque. Il nous fait voir que le fisc a tout épuisé^ que les riches sont à bout de ressources*^, que les fermiers n’ont plus d’argent pour payer les {Topriétaires, et que la terre, qui était une source de revenus, n’est plus qu’une occasion de dépense^. Ce sont là des symptômes gra-
1. I, 20 : lier ad capcscendos honores sæpe lUteris promovefur. — 2. 1, 45. — 3. III, 45. — 4. II, 22. — 5. VI, 64. — 6. V, 05 — 7. Voyez ce qu’il dit sur la curie de Formies, IX, 156. — 8 I, 5 : Htc usus in Qiostram venit ælatem, iit rus, quod solebat alere, 7iunc alalur. Voyez iiussi VI, 81 ; IX, 40; et VU, 125, où un domaine est appelé rcs non lam rsüilii ampLa quam censu»
ves ; et pourtant Symmaque, qui les voit, qui. les signale, n en paraît pas alarmé. C’est que le mal était ancien, qu’il avait augmenté peu à peu, et que, depuis le temps qu’on en souffrait, on s’y était accoutumé. Comme Rome persistait à vivre, malgré les raisons qu’elle avait de mourir, on avait fini par croire qu’elle vivrait toujours. Jusqu’au dernier moment on s’est fait cette illusion, et la catastrophe finale, quoiqu’on dût s’y attendre, fut une surprise. C’est ce que les lettres de Symmaque mettent en pleine lumière; elles nous montrent à quel point des politiques nourris des leçons de l’iiistoire, et qui connaissaient à fond les temps anciens, peuvent se tromper sur l’époque où ils vivent; elles nous font assister au spectacle, plein de graves enseignements, d’une société fîère de sa civilisation, glorieuse de son passé, occupée de l’avenir, qui pas à pas s’avance jusqu’au bord de l’abîme, sans s’apercevoir qu’elle y va tomber.