‹ La fin du paganismeChapitre 46 sur 112 · CHAPITRE TI · texte numérisé non relu

CHAPITRE TI

LES ADVERSAIRES DU CHRISTIANISP/IE

La société païenne. — Différents groupes d’ennemis du christianisme. — Les violents. — Le Dialogue d' Asdépius, — V Itinéraire de RutiliusNamatianus. — Caractère de ce poème. — Attaques contrôles moines.

Le tableau que je viens de tracer de la société romaine à la fin du iv*" siècle étant tiré des lettres d’un païen illustre, il est naturel qu’il concerne plutôt des païens que les chrétiens. Cependant il contient bien des traits qui conviennent aux gens des deux cultes. Soyons sûrs que, pour l’essentiel, les Anicii Probi, les Auchenii Bassi, les Sempronii Gracchi, tous ces grands personnages, qui avaient adopté la religion de l’empereur, devaient vivre à peu près comme Symmaque. Il faut maintenant restreindre notre étude et nous borner à cette partie de la société mondaine et lettrée qui était restée fidèle au culte national. C’est d’elle seule que nous devons nous occuper pour comprendre les résistances que le christianisme trouva devant lui au moment de livrer les derniers combats.

C’est bien peu de dire qu’elle était restée païenne : il y avait tant de manières de l’être ! Une religion qui ne reconnaît pas de dogmes précis laisse une grande liberté à ses adorateurs et

permet entre eux des différences infinies. Au lieu de prétendre caractériser tous ces païens ensemble par des traits qui, pour être exacts, devraient rester très vagues, distinguons entre eux des groupes divers, et, selon la méthode que nous avons suivie jusqu ici, rangeons-les, pour les mieux connaître, derrière les écrivains qui nous semblent en représenter les idées.

Il est nacurei que nous commencions par les plus violents, ceux que la passion religieuse emporte et qui ne sont pas capables de la contenir. Comme ils parlent plus haut que les autres, nous avons plus de chance de les entendre. Nous ne pouvons pas douter qu’il n’ait circulé, au iv® siècle, de nombreux pampldets en prose ou en vers, qui insultaient tes chrétiens et déchiraient le christianisme. Malheureusement ils ne nous sont pas parvenus ; la religion victorieuse les a fait disparaître C C’est à peine si, dans quelques ouvrages, composés pour d’autres desseins, un cœur trop plein de haine a laissé échapper par moments, et presque sans le vouloir, quelques attaques directes. Vers le milieu du iv® siècle, on traduisit du grec en latin un de ces livres qu’on appelle hermétiques parce que le dieu de la science égyptienne, Hermès Trismégiste, y tient une grande place. C’est le Dialogue (ïAsdepias, plein de rêves mystiijues, d’idées cosmologiques bizarres, de prières passionnées à ce Dieu unique « qui coule à travers toute la nature, comme un fleuve », qui anime le monde et se confond avec lui. L’ouvrage original était composé avant la victoire du christianisme, mais le traducteur, qui écrivait pendant que l’ancien culte était persécuté, n’a pu s’empêcher d’ajouter au texte quelques allusions à ces lois, ou, comme il dit, à ces

1 Saint Augustin, dans la CAlé de Dieu (V, 25), parle des réponses que les païens avaient faites à son livre, et il approuve l’autorilé de ne pas les laisser circuler. On sait que les empereurs défendirent, sous peine de mort, de garder les livres de Porphyre et d’Arius (cod. Tlieod., XVI, 5, 65).

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semblants de lois [quan leges), qui proscrivent la piété et en font un crime capital, et d’attaquer le culte des martyrs, qui chasse des autels les dieux vivants et les remplace par des cadavres. Il gémit sur le sort de l’Égypte, cette terre sainte dont on va fermer les temples. « 0 Égypte, t]gypte! il ne restera plus de tes croyances que des bruits confus, auxquels la postérité aura peine à croire, et quelques signes gravés sur la pierre qui témoigneront de ton ancienne piété. Les dieux qui t’habitent remonteront au ciel. Et toi aussi, fleuve sacré, je m’adresse à toi et t’annonce l’avenir. Tu sortiras encore de tes rives, mais c’est le sang qui te fera déborder, le sang qui souillera la masse entière de tes eaux divines; et il y aura, en Égypte, plus de tombeaux que de vivants!^ » Il lui semble donc impossible que l’ancien culte disparaisse sans que le monde en soit bouleversé, et les désastres qu’il prévoit déchirent son âme. Saint Augustin, que ce passage avait beaucoup frappé, nous dit que « c’est le cri de fureur des démons qui prévoient les châtiments qui les attendent^ ».

Mais ce traducteur du Dialogue d' Asclépius est un inconnu dont nous ignorons la patrie : nous ne savons pas au juste en quel temps il a vécu ni de quelles rancunes il s’est fait l'interprète. Voici un mécontent qui nous dit son nom et son rang et par les sentiments duquel nous pouvons juger ceux de beaucoup d’autres. Le petit poème de Rutilius Namatianus est très connu ; depuis le xvi® siècle, où il a été publié, il a beaucoup servi aux polémiques religieuses. Il faut pourtant en parler encore, parce qu’il est le seul ouvrage où se manifestent sans réserve et sans voile des colères qu’ailleurs on prenait soin de cacher.

L’auteur est un Gaulois dont la famille, après avoir tenu

1 Voyez, sur le Dialogue d' Asclépius^ l’article de Rernays, Monafsb. der Acad, zu Berlin, 1871, p. 500. Le Dialogue se trouve parmi les œuvres d’Apulée, mais il n’est évidemment pas de lui. — 2. De Civ. Det, VIII, 25 et sq.

LA FIN LU PACxANISME.

sans cloute un rang élevé dans son pays, occupa des fonctions importantes dans Tadministratioii de l’empire. Les empereurs, on le sait, avaient coutume d’attirer à Rome les gens distingués des provinces et leur faisaient une place dans cette grande aristocratie sénatoriale qui gouvernait le monde. De cette façon, elle ne s’est jamais épuisée et a fourni Jusqu’à la tin des hommes nouveaux. Rulilius célèbre avec elfusion cette politique généreuse dont il a profité, a Le Sénat, dit-il, ne ferme pas son sanctuaire au mérite étranger, et il regarde comme siens tous ceux qui sont dignes de l’étre. » 11 est certain que, pour un provincial, Rutilius avait fait vite une fortune brillante. Il fut maître des offices, puis préfet de la ville en 414. Mais ces hautes fonctions, en l'attacliant à Rome, ne lui avaient pas fait perdre le souvenir de son pays d’origine. Il y songeait d’autant plus que la Gaule était alors cruellement ravagée par les barbares. (( C’est, disait-il, un crime plus léger d’oublier scs concitoyens quand ils sont heureux. Mais les malheurs publics réclament la fidélité de tout le monde ; nous devons tous montrer nos larmes aux toits en ruines de nos aïeux. )) Il crut donc que c’était un devoir sacré pour lui de réparer les désastres de sa patrie autant au moins qu’on pouvait le faire, ou, comme il dit, a d’élever quebjues cabanes pour abriter ceux qui avaient perdu leurs maisons )). Il partit de Rome, à son grand regret, vers 416, et, comme les hommes politiques étaient alors presque tous des littérateurs agréables, il écrivit en vers un récit de son voyage, qui nous est en partie parvenu.

11 nous raconte que, les chemins ayant été fort gâtés par les Gotlis, dans la guerre précédente, et peu réparés par les Romains, il s’est décidé, pour s’en retourner chez lui. à prendre la route de mer. Il a frété un de ces petits b;îtimcnts qui longent les cotes et peuvent trouver partout un refuge quand le temps est mauvais. On voyage lentement; on s arrête au passage pour faire des visites aux amis qui habitent les environs ou pour voir les curiosités du pays. Dès que le ciel

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s’obscurcit, on gagne au plus vite un port voisin : « Qui oserait, quand la tempête menace, s’exposer à la rage des (lots? » On descend à terre, on allume du feu, on se dresse des tentes avec des toiles étendues sur des avirons, et, si le beau temps tarde à revenir, on se dégourdit les membres à chasser dans les bois voisins. De cette façon, Rutilius peut voir à son aise le pays qu’il côtoie et le décrire. Ses descriptions sont d'une exactitude frappante; le paysage des côtes de la Toscane n’a guère changé depuis Rutilius : ce sont toujours les mêmes marais empestant l’air dans les plaines, les salines dont les cristaux étincellent au soleil le long des rivages, les rivières qui coulent sans bruit vers la mer sur un lit de sable, les forêts vertes qui poussent avec vigueur sur ce sol humide et au milieu de cette tiède atmosphère, tandis qu’apparaissent un peu partout des pans de mur qui croulent et des ruines abandonnées.

Cernirnus antiquas nullo custode ruinas.

Mais ce n’est pas là ce qu’on va chercher dans le petit poème de Rutilius. Il contient des passages qui ont lait plus de bruit et qui intéressent davantage le lecteur. C’était un ardent patriote. Comme il arrive souvent, ce Romain d’occasion, ce nouveau venu dans le sénat, en avait pris les alfeclions et les haines avec plus d’ardeur que tous ses collègues; il aimait Rome avec passion ; quand il lui faut la quitter, sa douleur éclate ; il en baise les portes, ses pieds ne peuvent se détacher de ce sol sacré, et il entonne un hymne à sa grandeur. (( Écoute-moi, mère des dieux et des hommes, Rome, admise comme une déesse dans les deux étoilés! » Malgré les défaites qu’elle vient d’essuyer, elle est toujours à ses \eux la veine du monde, rerum domina : « Le soleil, qui éclaire tout, ne semble luire que pour toi; c’est dans ton em[)ire que se lèvent ses coursiers, c’est dans ton empire qu’ils se couchent. )) Il ne veut pas croire qu’elle soit perdue ; l’histoire du passé

lui apprend qu’elle a grandi par ses désastres memes, et il ''St convaincu qu’Alaric ne lui sera pas plus funeste qu’Anniiîjal. Aussi fjnit-il par lui annoncer de nouveaux triomphes. « Lève ton front chargé de couronnes, ô Rome, et que ta vieillesse de ta tête sacrée s’orne encore de rameaux verts ! » 11 fallait un patriotisme robuste pour nourrir en ce moment d pareilles espérances.

On comprend que ce patriote exalté soit resté, comme une grande partie du sénat, très attaché à l’ancien culte. Il allait même, dans l’ardeur de ses convictions, beaucoup plus loin que ses collègues. Tandis que d’ordinaire ils se taisaient, lui ne pouvait s’empêcher de parler. A trois reprises, dans un poème de sept cents vers, sa colère lui échappe. En visitant une riche villa, il est mal accueilli par le gérant qui n’aime pas qu’on le dérange ; pour son malheur, ce gérant se trouve être un juif ; Rutilius en profite pour le railler sans pitié sur sa race et sa religion ; mais on voit bien que le malheureux paye pour d’autres. Ce que l’auteur ne peut pardonner aux juifs, c’est que le christianisme ait poussé chez eux, radix stultitiæ. Ce n’est encore là qu’une escarmouche. Un peu plus loin, il passe près de Capraria, un rocher au milieu des flots; l’île, en ce moment, est peuplée, ou plutôt déshonorée, salie par les moines.

Squalet lucifugis insula plena viris.

A la pensée de ces hommes qui « fuient le grand jour », la colère de Lutilius s’anime, a Ces gens, dit-il, se privent dos avantages de la fortune pour éviter ses rigueurs. Est- il raisonnable de se rendre malheureux soi-même dans la peur de le devenir? Quelle stupide rage d’un cerveau dérangé de ne pouvoir souffrir le bien par la crainte du mal ; » Sa fureur redouble lorsque, entre Pise et la Corse, il aperçoit l’ile de Gorgo. Là aussi se trouvent des moines et, parmi eux, un homme riche, de bonne maison, qui a déserté ses devoirs de

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citoyen, ses amis, sa famille, sa femme, pour s’ensevelir tout vivant dans ce sépulcre. « Le malheureux ! il pense que le ciel se repaît du spectacle de ces êtres malpropres*; il prend plaisir à se tourmenter lui-même, plus cruel que les dieux offensés. Cette secte, je vous le demande, n’a-t-elle pas des poisons pires que ceux de Circé ? Circé ne changeait que les corps ; maintenant on change les âmes. »

Remarquons la portée de ces paroles de Rutilius. S’il ne s’en était pris qu’aux moines, il n’aurait rien fait d’extraordinaire. L'institution de la vie monastique ne fut pas du goût de tout le monde et, même parmi les chrétiens, elle eut d’abord des adversaires. En Occident surtout, où les vertus pratiques étaient en honneur, beaucoup de gens lui étaient hostiles. Mais Rutilius, derrière les moines, vise le christianisme ; il le dit expressément, et tient à nous faire savoir que le monachisme lui semble un produit naturel de la secte (( qui abêtit les âmes )).

Ceux qui n’attaquent pas directement le christianisme. — Macrobe. Le Songe de Scipion. — Les Saturnales, — Conspiration de silence à propos des chrétiens. — Quelle en était l’origine. — Tacite et Pline. — Le silence est la dernière protestation du paganisme vaincu.

Rutilius est le seul des écrivains de cette époque qui parle avec cette franchise. Il n’en manquait pas assurément qui avaient dans le cœur autant de haine que lui contre le chris-

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