‹ La fin du paganismeChapitre 48 sur 112 · Scnc(]ue, Epist · texte numérisé non relu

Scnc(]ue, Epist

elle-mêrrie ; ils n’ont pas le même caraclère tout le temps : avant le dîner ils sont graves, dogmaliijues; on y traite des questions de philosophie, de religion, de haute littérature. Après le r( [)as, on s égayé un peu; on répète les bons mots célèbres, on disserte sur les bons plats et le bon vin, on en vient même, jà la lin, à résoudre de petits problèmes assez singuliers : Pourquoi les femmes résistent-elles mieux à l’ivresse (jue les hommes? — Pourquoi le boudin est-il si indigeste? — D’oii vient que le miel est meilleur quand il est récent et le vin quand il est vieux? — Comment se fait-il qu’on rougit quand on a honte et qu’on pâlit quand on a peur? — Pourquoi le lard se conserve-t il plus longtemps lorsqu’on l’a salé?

Ces |)uérililés n’empêchent pas que les Saturnales ne nous soient fort utiles pour connaître la société de ce temps. Les convives de ces repas savants ne sont pas des personnages imaginaires; il s’y trouve au premier rang des liommes politiques (jui ont rempli les fonctions les plus élevées; avec eux, quelques lettrés, le rhéteur Eusehius, le plus éloquent des Grecs, le philosophe Euslalhius, le grammairien Servius, celui (jui nous a laissé un commentaire sur Virgile, un médecin célèbre, Disarius, Horus, un Égyptien aux épaules carrées, qui commença par être athlète et se fît ensuite philosophe cynique. Ajoutons à ces personnages un original, Évangelus, qui lait profession de contredire tout le monde et d’être toujours seul de son avis. 11 arrive sans être attendu, il prend la parole sans qu’on l interroge, et lorsqu’il lance un de ses paradoxes, par exem|)le quand il ose soutenir que Virgile a pu se tromper dans les questions ihéologiques et (|u’il n’est pas sur (ju’il soit le plus grand orateur du monde, tous les assistants frissonnent d’horreur. Macrobe ne l'a introduit dans son dialogue que pour donner aux autres l’occasion de lui répondre et de le malmener.

Il esta remarquer que tous ces personnages se retrouvent dans la correspondance de Symmaque, même Évangelus, qui

LES ADVERSAIRES DU CHRISTIANISME

est appelé un maladroite C’étaient ses connaissances, ses familiers, ses amis. Les plus importants d’enire eux, les plus connus, Symmaque lui-méme, Prætextat, Flavien, que nous allons retrouver bientôt, sont les chefs des païens au sénat. Les autres, qui leur sont intimement unis, nous dit Macrobe, par le caractère et les études, professent évidemment les mêmes doctrines^. Nous voilà donc jetés au milieu d’une coterie païenne de la fin du iv® siècle. Tous ces gens parlent librement devant nous. Sans doute, il leur arrive plus d’une fois d’être des pédants insupportables; mais, comme ils représentent une société disparue et que nous tenons à connaître, nous les écoutons avec intérêt. Ils s’entretiennent surtout de ce qui les préoccu[)e avant toutes choses, de la religion : — elle est alors le premier souci de tout le monde; — et s’ils paraissent s’écarter d'elle un moment, ils y reviennent vite par un détour. Par e\em[»Ie, ils étudient volontiers les poètes, principalement Virgile, le plus grand de tous : mais que sont les poètes sinon des inspirés, des prêtres, qui n’inventent rien et interprètent les doctrines des sages, lorsqu’ils chantent les dieux et les choses saintes, cave sentîmes poetarum gregem, cum de dis fabulantur^ non ab adytis philosophiæ plerumque mutuarV", c’est ainsi que, dans leurs vers, avec un peu de bonne volonté, on arrive à trouver toute la science des anciens cultes. C(‘lle religion dont ces gens dissertent avec tant de piété, c’est, à ce qu’ils prétendent, celle de Nurna; tous ces etliés, tous ces savants veulent lui rester obstinément fidèles, liront toujours à la bouche les anciens rituels et les traités de Varron, de Verrius Flaccus, de Masurius Sabinus, qui les

1. Incautus aninius. Symm., Epist.^ yi, 7. — 2. Jan, Hans son édition de Macrolie, émet la supposition qu’Evangelus pouvait bien être chrétien. .le ne te crois pas, surtout quand je le vois attaquer les esclaves et prétendre qu’ils ne doivent avoir aucune place dans les cérémonies religieuses (NV// , I, II). C’est un railleur, un sceptique, et l’horreur qu’il soulève prouve combien il y avait peu de place pour un sceptique dans cette société. — 3. N’a/., 1, H, 2.

expliquent; ils rendent compte des fêtes antiques, des Larentinalia, des Saturnalia, des Opalia ; toutes ces vieilleries les ravissent. Il y a des gens qui, de nature, se tournent toujours vers ce qui est nouveau; eux, au contraire, pensent et disent « qu’il faut adorer l’antiquité* » : c’est leur principe et la règle de leurs croyances; en réalité ils modifient beaucoup cette antiquité qu’ils exaltent ; — on n’est pas toujours aussi conservateur qu’on croit l'être. Ils interprètent, ils subtilisent; ils changent les légendes suspectes, ils corrigent les dieux compromettants, ils ramènent tout à une sorte d’idéal divin [religiosum arcanum^), qui est de nature à satisfaire les hommes raisonnables.

On voit que les Saturnales de Macrobe, malgré leur mauvaise réputation, ne manquent pas d’intérêt pour ceux qui veulent connaître le iv® siècle. Mais, si l’on peut s’instruire avec ce qui s’y trouve, ce qui n’y est pas est peut-être encore plus curieux. On s’attend que, dans ces longs entretiens, où l’on touche à tant de cliuses, il sera parlé du christianisme. Le sujet de lui-même y portait : tous ces gens, nous venons de le voir, sont avant tout préoccupés des questions religieuses, zélés pour leur culte, fiers de leurs grands souvenirs, très attachés à leurs vieux usages. Or il se trouve (ju’au moment même où l’on nous les montre réunis ensemble, pour célébrer une de leurs fêtes les plus anciennes et les plus respec’Aées, l’empereur se prépare à interdire les sacrilices et à fermer les temples; quehjues années plus tard, quand Macrobe. compose son livre, la religion qu’il glorifie est proscrite, persécutée, près de périr; et pourtant pas un mot, dans r(»uvrage, ne révèle cette triste situation. Aucune allusion n’est faite aux dangers que court le paganisme et auxquels il va succomber. L’auteur, qui est un dévot, doit en éprouver une douleur profonde, mais cette douleur ne se trahit nulle nart. 11 est

1. Velustas adoramla est, Sat,^ III, 14, 2. — 2. Sat,, 1,18, 8.

LES ADVERSAIRES DU CHRISTIANISME

qu’il ressente une haine furieuse contre la religion qui supprime la sienne et qui va en hériter ; et le nom du christianisme n'est pas même une fois prononcé. Soyons sûrs qu’il y songe sans cesse, pour le railler et le maudire; et pourtant il n’en parle jamais. Notre surprise redouble quand nous retrouvons le même silence chez presrpie tous les écrivains païens de ce temps, chez les grammairiens, chez les orateurs, chez les poètes, et même chez les historiens, quoiqu’il paraisse bien singulier qu’on puisse omettre, dans le récit du passé, un événement comme le triomphe de l’Église. Ni Aurélius Victor ni Eutrope ne mentionnent la conversion de Constantin, et il semble, à les lire, que tous les princes du iv® siècle persistent à pratiquer l’ancien culte. Ce n’est certainement pas un hasard qui les amène tous à ne pas prononcer le nom d’une religion qu’ils détestent : c’est une entente, un parti pris, dont la signification ne pouvait échapper à personne. Ce silence, un silence hautain et insolent, est devenu pour eux ia dernière protestation du culte proscrit.

Du reste, cette façon d’agir ii’était pas à Rome une nouveauté. La haute société, dès le premier jour, y avait pris l’habitude de combattre le christianisme par le mépris. Quand les zélés de la synagogue de Corinthe traînèrent saint Paul devant le proconsul d’Achaïe, qui se trouvait être le propre frère de Sénèque, ils en lurent très mal reçus. (( C’est une querelle de juifs », répondit-il d’un ton impertinent, et il relusa de les entendre. C’est ainsi que Léon X, au début de la Réforme, quand on lui parlait des démêlés de Luther et de ses adversaires, se contentait de répondre : « C’est une aQaire de moines ». Qui pouvait croire que ces disputes de moines et ces querelles de juifs changeraient le monde ! La société la plus distinguée n’est pas toujours la plus clairvoyante ; elle éprouve des antipathies violentes | our des causes légères, elle est esclave des idées reçues, et n’a pas le courage de se prononcer contre l’opinion commune: enfin elle reste trop volon-

tiers à la surface et se décide trop souvent sur les apparences pour bien discerner le mérite des personnes et l’importance des événements. 11 est assez vraisemblable que les chrétiens seraient restés très longtemps ignorés de ce grand monde dédaigneux, s’il n’avait pris fantaisie à Néron de les punir de supplices extraordinaires. Sa cruauté attira l’attention sur eux; elle pouvait être un grief de plus contre le tyran, et la société distinguée de Rome, qui le détestait, se trouvait tentée de plaindre ses victimes rien que pour avoir un nouveau prétexte de maudire leur bourreau ^ C’est ainsi que leur nom, qui la veille était ignoré du plus grand nombre, fut connu de tous le lendemain.

Mais on ne connaissait que leur nom, et peu de personnes s’inquiétaient de leur doctrine. Tacite, qui écrivait cincjuante ans après la persécution de Néron, ne paraît pas en savoir sur eux beaucoup plus que le premier jour, et il s’en tire par des injures vagues, exitiabihs superstitio, per flagitia invisos sentes et novissima erernpla meritos, etc. Pline le jeune, son ami, eut l’occasion de les voir de plus près. Il semble qu’il aurait du leur rendre tout à fait justice. La nature l’avait fait doux et bienveillant ; sa passion pour les lettres lui donnait plus qu’à personne le sentiment de l’humanité, que les anciens définissaient (( cette culture de l’esprit qui rend les âmes plus douces )) ; il n’avait pas assez approfondi la philosophie pour devenir un sectaire ; il en avait assez approché pour être curieux des nouveautés et les accueillir sans scandale. Magistrat et proconsul, il penchait naturellement vers les mesures les plus clémentes, et il lui fallait un ordre de l’empereur pour être rigoureux Quand il fut envoyé par Trajan en Bilhynie, et que les chrétiens furent déférés à son tribunal, il voulut les connaître avant de les condamner : c’était une nouveauté ; on

i. Tacite, An7i., XV, M : itnde qiiamquain advei'siis sonies et noviS’sima exemiua meritos, miseralio oriebaiur»

LES ADVERSAIRES DU CURISTIANISME. ‘211

se contentait d’ordinaire de les juger sur leur réputation. Pline interrogea des gens qui, après avoir partagé leur croyance, l’avaient abandonnée, et, quoique en général on ne se pique pas d’être juste pour ceux qu’on a trahis, ceux-là lui dirent la vérité. 11 raconte à l’empereur, d’après leur témoignage, la manière dont vivent les chrétiens, et, après avoir montré que ce sont les plus honnêtes gens du monde, il termine sa lettre en disant : a Je n’ai rien trouvé à reprendre chez eux qu’une superstition coupable et exagérée* )) ; et il conclut qu’ils ont mérité d’être punis. Voilà, en vérité, une conclusion qui ne s’attendait guère. On ne peut l’expliquer qu’en disant que Pline s’est laissé brusquement ressaisir par les préjugés de son temps et de son pays : c’était l’honnête homme et le sage qui avaient fait l’enquête, c’est le llomain qui a conclu. Que leur croyance fût coupable ou non, il lui semble qu’ils ont tort d’y tenir du moment qu’on leur ordonne d’y renoncer, et leur entêtement lui suffit, à défaut d’autres crimes, pour s’excuser à ses yeux de les envoyer au supplice. Celse s’exprime d’une autre façon : u Je ne saurais, dit-il en parlant des chrétiens, leur reprocher leur fermeté. La vérité vaut bien qu’on souffre et qu’on s’expose pour elle et je me garderai bien de dire qu’un homme doive abjurer la foi qu’il a embrassée ou feindre de l’abjurer pour se dérober aux dangers qu’elle peut lui faire courir parmi les hommes. » Voilà de nobles paroles : eHes montrent chez ce Grec une étendue et une liberté d’esprit que la haute société romaine ne connaissait pas.

Cette façon sommaire de juger une doctrine sans prendre la peine de l’étudier était fort commode ; on se garda bien d’y renoncer dans la suite. Jusqu’à la fin, ces grands seigneurs refusèrent dédaigneusement de s’occuper de ce culte de bar-

1. Pline, Epîst., X, 90 : Niltil inveni qiiam siiperstifionem pravam immodicam.

bares. Il semble pourtant (ju’à mesure qu’il devenait le plus lort et s’imposait au monde, surtout après qu’il eul conquis l’empereur, le mépris ne pouvait plus être de saison ; mais l’habitude en était prise, et, dans une société qui vit de traditions, les habitudes ne se perdent jamais ; seulement ce qui était d’abord un mépris sincère devint avec le temps une affectation et une tactique. Ne pouvant dire sans j)éril ce qu’on pensait des chrétiens, on persista à n’en pas parler.

Cette tactique ne me semble nulle part plus visible que dans les Saturnales, On dirait vraiment que Macrobe espère nous persuader que tout continue à vivre comme auparavant, qu’il ne s’est rien passé dans l’empire depuis un siècle, ou que du moins ce qui est arrivé ne mérite pas qu’on s’y arrête, que cette victoire d’une religion nouvelle n’est qu’un accident sans conséquence et sans lendemain, et que les choses reprendront vite leur cours accoutumé. C’est une réponse, la seule peut-être qui fût encore possible, aux affirmations de l’Église, qui fait de ses succès un argument pour établir la vérité de ses doctrines, qui ne se lasse pas d’annoncer qu’elle n’aura bientôt plus d’adversaires et que le monde entier va lui être soumis. Pendant qu’elle s’enivre de ces chants de triomphe, les derniers païens passent sans paraître les entendre, sans daigner en être troublés, le cœur ferme, la tête haute, et montrant par cette attitude hautaine combien ils se croient sûrs de l’avenir.

LES ADVERSAIRES DU CIIRISTIANISSiE.

Les pnnégyrîques. — Origine des panégyriques, — Pline le jeune. — Impfïrlance des panégyriques au iv® siècle. — L’école d'Aulun. — Mérite de ces discours. — Reproches qu’on leur a faits. — Silence des panégyriques à propos du christianisme. — Comment ont-ils été bien accueillis par les princes chrétiens.

Ce silence méprisant aurait dû, à ce qu’il semble, profondément irriter les victorieux, qui, sachant qu’ils avaient pour eux l’autorité, n’étaient pas d’humeur à supporter un outrage. (Cependant nous ne voyons pas qu’ils aient songé jamais à s’en plaindre : ils ne paraissent même pas s’en être aperçus. Ce qui le prouve, c’est que dans des ouvrages officiels, qui font partie du programme des fêtes impériales, et sont composés pour être débités devant un auditoire de fonctionnaires, quelquefois en présence du prince, on retrouve les mêmes réticences, et que ces princes qui sont des chrétiens zélés, qui poursuivent sans pitié le paganisme, souffrent que les discours composés en leur honneur, pleins de leur éloge, où l’auteur cherche avant tout à leur être agréable, ne contiennent pas un mot du christianisme, et, au contraire, célèbrent les dieux de la Fable, comme s’ils étaient toujours les dieux de l’État.

Je veux parler des panégyriques : c’est une des dernières formes de l’éloquence romaine. Comme ils prirent alors beaucoup d’importance, qu’ils étaient très goûtés des gens du monde et qu’on peut y trouver quelques indications sur les sentiments d’une partie de la société de cette époque, je crois qu’il ne sera pas inutile de nous arrêter sur eux un moment.

Ces harangues d’apparat, où l’on fait l’éloge d’un grand personnage, ont toujours existé de quelque façon dans la littérature oratoire. Celles de Cicéron Pro lege Manilia et Pro Marcello sont de véritables panégyri(iues de César et de Pompée.

Naturellement elles devinrent plus importantes et plus nombreuses sous un régime comme l'empire, où la flatterie prit des proportions plus considérables. A une époque que nous ne connaissons pas, le sénat décida que les consuls, en entrant en charge, adresseraient un remerciement à l’empereur qui les avait nommés ^ Il faut croire (jue ce remerciement ne lut pas d’abord du goût de tout le monde et qu’on se lassa vite d’une cérémonie (jui se renouvelait plusieurs fois par an, puisque Pline nous dit en propres termes que, quelque soin qu’on prît de le raccourcir, il ennuyait toujours l’assistance^. Quand il fut nommé consul, il fît comme ses prédécesseurs et rendit grâce brièvement au prince au(}uel il devait cet honneur. Mais il n’était pas homme à perdre l’occasion de composer un beau discours, et comme il était de l’avis de Cicéron que ce n’est pas un mérite d’etre court [brevitas tandem non habet), il eut l’idée de reprendre les quelques paroles qu’il avait prononcées, de les développer et d’en faire une pièce d’éloquence, dont il donna lecture pendant trois jours à ses amis rassemblés. Le succès en fut très vif, et dès lors le panégyrique sembla prendre une faveur nouvelle. C était une épreuve à laquelle on attendait ceux qui jouissaient d’un renom d’éloquence; quand ils s’en tiraient avec honneur, ils étaient sûrs d’en recueillir beaucoup de gloire, et le panégyrique d’Antonin le pieux par Fronton fut regardé comme un de ses principaux titres à passer pour l’héritier et presque pour le rival de Cicéron^. A la vérité les successeurs de Pline ne purent pas reproduire tout à fait les vastes proportions de son ouvrage. Comme ils ne réservaient pas leurs discours pour leurs amis et qu’ils les débitaient devant l’empereur, ils étaient forcés de les faire plus courts; d’autant plus que l’étiquette voulait que l’empereur écoutât debout le compliment qu’on lui adressait*. Quelques-unes de ces harangues

i. Pline, Paneg., 4. — 2. Pline, Epüt., III, 18. — 3. Paneg., V, 14 : Fronto romanæ eloquentiæ non secundnni sed allerum decus. — 4. Pa~ neg., V, 4 : Cæsare stante dum Loquimur.

LES ADVERSAIRES DU CHRISTIANISME

nous paraissent encore bien longues et nous serions tentés d’admirer les princes qui avaient le courage de les entendre tout entières dans cette position peu commode, si nous ne pensions que le plaisir d’être loués leur donnait des forces.

Les consuls n’avaient pas seuls le privilège de prononcer le panégyrique du prince; comme il fallait que l’empereur fût célébré selon ses mérites, on eut l’idée de s’adresser à ceux qui enseignaient et pratiquaient l’art de la parole. Les rliéteurs en renom étaient donc appelés, dans les occasions solennelles, à faire des discours de ce genre, et quelquefois c’était l’empereur qui les choisissait lui-même, car il avait intérêt à être bien louéL Celui qu’on avait désigné arrivait, apportant avec lui une harangue longuement travaillée : improviser en un sujet si grave aurait semblé une souveraine inconvenance; « quand on ose parler sans préparation devant un prince, dit l’un de ces orateurs, on n’a pas le sentiment de la dignité de l’empire^ ». Le jour venu, la cour se rassemble, le prince est entouré de ses amis, de ses conseillers, des officiers attachés à sa personne, de tout le cortège des fonctionnaires devenu si nombreux depuis les réformes de Dioclétien, des députés des villes, des personnages d’importance qui se trouvent en ce moment dans la résidence impériale, et tout ce monde, avec des murmures de satisfaction, écoute l’éloge du maître. Ces fêtes de l’éloquence avaient souvent un très grand éclat; elles mirent tout à fait les panégyriques à la mode. De la cour, l’exemple passa aux provinces. Pour célébrer dignement la fête du souverain ou l’anniversaire de son avènement, les grandes villes prirent l’habitude de commander un panégyrique à quelque professeur du [>ays, ou même à un rhéteur étranger. L’empereur est absent, mais on lui parle comme s’il écoutait^, et les assistants applaudissent avec fureur pour prouver leur fidélité. Bientôt le panégyrique n’est plus réservé au prince seul ou à ses associés,

Page 1