‹ La fin du paganismeChapitre 49 sur 112 · Paneg., VII, 1. — 2. Ici. ibid. — 5. Paneg., X · texte numérisé non relu

Paneg., VII, 1. — 2. Ici. ibid. — 5. Paneg., X

comme un privilège. Quand il a eu sa part de louange, on loue les consuls, les gouverneurs de province, les magistrats importants, tous ceux qui exercent l’autorité publique ^ Dans l’Orient surtout, où les rhéteurs étaient si nombreux qu’ils se nuisaient les uns aux autres, il y en avait beaucoup qui n’avaient d’autres moyens de vivre que de flatter la vanité des grands personnages. Libanius, protecteur généreux de tous ces pauvres gens, expédia un jour l’un des plus misérables à son ami Andronicus, avec la lettre suivante : « Bassus vous apportera en mon nom un discours et une bourse; il souhaite débiter l’un et remplir l’autre. Faites ce qu’il désire : écoutez sa harangue, remplissez sa bourse, qui n’est pas grande. Ce ne sera pas un grand dommage pour celui qui donnera; pour celui qui recevra, ce sera un grand plaisir. )) Il ajoutait : « Rendez grâce à Dieu qui nous donne l’éloquence, vous souvenant que vous devez vous-même au talent de la parole d’avoir été mis à la tête d’une province. Renvoyez-moi Bassus avec un vêtement plus convenable et un visage plus gai'^ »

R nous reste de cette époque des panégyriques en vers et en prose; les poèmes de Claudien, où il célèbre llonorius et Stilicon, peuvent passer pour un modèle des premiers; il en sera question plus loin. Nous avons des autres un recueil de douze discours qui, à l’exception de l’éloge de Trajan par Ifline le jeune, sont tous consacrés aux empereurs du iv® siècle. On a soupçonné que le noyau du recueil se com[)osait de six discours prononcés par des professeurs de l’école d’Autun, les autres étant venus plus tard se grouper autour de ceux-là^. Celte école célèbre, ruinée pendant les troubles du iii® siècle, venait de se rouvrir sous Dioclétien, et les jeunes gens de la

1. Saînt Augustin prononça à Milan, où il était professeur, le panégyrique «le Dauto, quand il lut consul; les évêques, lorsqu’ils obtinrent une sorte d’importance politique, eurent aussi leurs flatteurs qui leur débitaient des panégyriques. Voyez Ennodius, éd. Ilartel, p. — 2. Libanius,

Epist.f iï5, — 3. Brandt, tumenius von Angustodunum.

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Gaule en avaient repris le chemin. Peut-être voulait-elle prouver que l’enseignement qu’on y donnait n’avait rien perdu de son éclat, en réunissant ainsi et en répandant les plus beaux discours de ses maîtres. Il est sûr qu’ils nous donnent la meilleure idée de Téloquence gauloise à cette époque. Le latin des professeurs d’Autun est excellent, et c’est une merveille de voir qu’au IV® siècle on savait encore quelque part si fidèlement reproduire les expressions et les tours de Cicéron. Ces discours ne sont pas seulement écrits avec beaucoup d’élégance et de pureté, on y trouve, quand on les rapproche des autres, de la mesure et du goût, c’est-à-dire des qualités françaises. Qu’après avoir lu le discours d’Eumène ou celui des autres délégués que la cité des Éduens envoyait aux empereurs pour les remercier de leurs bienfaits, on parcoure celui de Nazarius, avec ses phrases boursouflées et ses descriptions emphatiques, on reconnaîtra que l’Italie devait être quelquefois jalouse de cette éloquence de province. Assurément elle n’était pas irréprochable : il faut bien reconnaître que ces auteurs abusent de la rhétorique, qu’ils ont plus de souci de bien écrire que de bien penser, que la forme a chez eux plus d’importance que le fond. C’est un grave défaut; mais souvenons-nous, pour ne pas leur être trop rigoureux, qu’on était à la veille de l’invasion des barbares, qu’on éprouvait instinctivement le besoin de se rattacher à cette culture intellectuelle qui allait disparaître. S’obstiner à imiter Cicéron, malgré la différence des temps, reproduire autant que possible ses belles phrases et ses larges périodes, chercher, pour s’exprimer, les termes les plus fins et les tours les plus ingénieux, montrer qu’on connaissait tous les préceptes de l’école et qu’on savait les appliquer, c’était jouir, pour la dernière fois, d’un des plaisirs les plus délicats de la civilisation et protester de son goût pour les choses de l’esprit au moment oîi la force allait régner sans partage, c’était affirmer (ju’on était Homain et qu’on voulait continuer à l’être. Quand je relis dans cette pensée les rhéteurs gaulois du

IV® siècle, j’avoue que je suis très tenté de leur pardonner leur rhétorique. Ces raffinements d’expression, ces excè.N de beau langage, tous ces efforts trop visibles pour bien écrire me paraissent un peu moins futiles, et il me semble que j’y vois un des aspects de leur patriotisme.

On a été plus sévère encore pour leur caractère que pour leur talent; des critiques rigoureux les appellent des flatteurs et des menteurs; ils vont jusqu’à déclarer qu’on ne peut les lire sans dégoût et « qu’ils sont arrivés au dernier degré de la dégradation morale* )). Voilà de bien grands mots et des reproches qui me semblent fort exagérés. Il ne faut pas oublier que la situation de ces orateurs, gens d’école ou hommes politi(^ues, était assez embarrassante. Ils avaient reçu du sénat ou du prince même la mission de le louer, tout le monde attendait d’eux un éloge; c’est donc un éloge qu’il leur fallait faire, et il ne leur était pas possible de se soustraire à cette nécessité. A dire vrai, je crois qu’ils s’y soumettaient sans scrupule. Ils savaient bien qu’on ne leur demandait pas de dire toute la vérité. Souvenons-nous que Julien, qui a fait des panégyriques, quand il était césar, dit en propres termes que, si les poètes ont le droit de mentir, les orateurs ont celui de flatter, et ([u’il n’y a pas de honte pour eux à donner des louanges à ceux qui n’en méritent pas^. Ainsi ces exagérations de flatterie ne choquaient personne : c’étaient de ces mensonges convenus, comme le monde en impose tous les jours à ceux qui ne veulent |)as rompre avec lui. Alceste peut s’en indigner, mais les gens sages les supportent, parce qu’ils savent bien que ni celui qui les dit ni celui qui les écoute ne les prennent à la lettre. Quand il n’y a pas de dupes, il est difficile (pi’il y ait des trompeurs; d’où l’on voit qu’il serait injuste de se figurer ces faiseurs de panégyriques comme de malhonnêtes gens et de profonds hypocrites,

1. Ce sont les expressions dont se sert Ampère, dans son Hisioire de la lUtéralure française. — 2. Julien, Panég. de Conslance^ I. Vo^ez tome I, page 10 i.

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occupés à tendre des pièges à l’innocence des contemporains et à tromper la bonne foi de la postérité. Ils n’y mettaient pas tant de malice; lorsqu’ils prononçaient ces beaux discours qui leur valaient tant d’applaudissements, iis n’entendaient pas se poser en historiens et en hommes d’Etat. C’étaient simplement des orateur' chargés de donner plus d’éclat à quelque fête, et qui se ci oyaient obligés d’accepter tout ce que le gouvernement voulait faire croire. Nazarius dit très nettement, dans le panégyrique de Constantin : « Il n’est pas permis d’avoir une opinion sur les princes E » Voilà le principe de ce genre d’éloquence auquel on donne dans les écoles le nom de genre démonstratif, et que j’appellerais volontiers une éloquence décorative. Tout y est officiel; on ne s’y hasarde pas à porter un jugement personnel sur les hommes ou sur les choses, et les événements y sont toujours présentés comme l'autorité le désire et sous le jour qui lui convient.

C est là précisément ce qui rend fort étrange l’attitude des panégyristes au sujet de la religion. Des gens comme nous les avons dépeints, si timides, si réservés, si empressés à plaire au prince, si décidés à être touiours de son avis, auraient dû, à ce qu’il semble, ne pas négliger de les flatter dans ce qui leur était le plus sensible. Ils savaient bien que l’empereur était chrétien; ils le voyaient protéger l’Eglise, s’entourer d’évêques, tenir des synodes, et s’occuper avec passion des progrès de sa foi : et de tout cela leurs discours ne disent rien. Ils cherchent à prévenir les désirs du maître, ils trouvent des raisons pour louer tout ce qu'il fait, ils n’ont aucun scrupule à changer d’opinion avec lui. Quand Constantin croit devoir s’unir à Maximien, dont il a épousé la fille, ils célèbrent les vertus du vieil empereur et s’extasient sur la tendre union qui règne entre les deux princes; l’année suivante, Constantin ayant fait étrangler son bcau-jière. Maximien n’est plus qu’un

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