‹ La fin du paganismeChapitre 50 sur 112 · Paneg.^ X, 5 : Exislimare de pidneipibus nemini fas est · texte numérisé non relu

Paneg.^ X, 5 : Exislimare de pidneipibus nemini fas est

misérable dont il est bien heureux que l’empire soit débarrassé. Mais la religion semble mise à part; c’est la seule chose à propos de laquelle les panégyristes ne se piquent pas de suivre le prince dans ses évolutions; ils restent intrépidement païens comme ils l’étaient, et ils sont aussi muets que Macrobe sur les chrétiens et le christianisme : ne dirait-on pas qu’ils semblent croire qu’il n’y a rien de changé dans l’empire depuis Constantin?

liemarquons que le silence est beaucoup plus grave ici que chez Macrobe. Les panégyriques sont destinés aux fêtes publiques; ils font partie d’une sorte de littérature d’État qui, à ce qu’il semble, doit refléter la pensée du prince. 11 nous paraît donc qu’ils auraient du changer de langage, quand il a changé de religion; mais je ne crois pas que notre raisonnement soit tout à fait juste. G est le caractère officiel de cette éloquence qui nous fait penser que, sous des empereurs chrétiens, elle devait prendre une autre attitude et parler une langue différente; peut-être est-ce, au contraire, parce qu’elle était officielle qu’elle a gardé ses anciennes habitudes. Les césars du IV® siècle étaient de grands conservateurs : on l’est toujours quand on devient le maître et qu’on a beaucoup à perdre aux révolutions. Ceux-là surtout, qui sentaient bien qu’ils allaient causer de grands déchirements dans l’État en y introduisant une religion nouvelle, éprouvaient le besoin de toucher le moins qu’ils pouvaient à tout le reste. Ils se trouvaient donc amenés par leur situation même à respecter des usages qui, au premier abord, ne semblaient guère compatibles avec leur fol. C’est ainsi qu’après avoir laissé le sénat décerner l’apothéose à l’empereur mort, on chercha quelque biais qui pût permettre d’adorer l’empereur vivant. On sait que, quand la ville d’IIispellum demanda à Constantin d’élever un temple à la gens FlaviUj c’est-à-dire à la famille impériale, l’empereur l’y autorisa, à condition qu’on n’y accomplirait (( aucune des pratiques coupables d’une superstition

TES ADVERSAIRES DU CHRISTIAINISME

dangereuse* )). Ce n’ëtait donc ni une église ni un temple, mais un édifice civil et neutre oîi l’on venail louer le souverain. Dans beaucoup de provinces, la gens Flavia avait des autels et des prêtres, et les empereurs ne l’ont pas empêché. Presque partout les statues du prince continuent à être l’objet d’un culte : on allume des lampes devant elles, et on vient leur demander, comme a des divinités protectrices, de détourner les lléaux dont on est menacé^. A la cour, l’étiquette est restée jusqu a la fin toute païenne. L’empereur est abordé comme un dieu, et lui-même, à la façon dont il parle de lui dans les lois qu’il promulgue, semble prendre sa divinité au sérieux. La vieille religion et l’État, qui ont fait si longtemps bon ménage ensemble, ont eu grand’peine à se sé^iarer. Le christianisme ne s’est pas imposé d’un coup à tout l’empire avec toutes ses conséquences; les choses officielles, au moins dans leurs formes extérieures, lui ont d’abord échappé en partie. Il y avait, pour la gestion des magistratures, une sorte de rituel qu’on a longtemps suivi, quoiqu’il ne répondît plus aux circonstances présentes. On continuait à faire ce qu’on avait toujours fait, on employait la phraséologie dont on s’était servi jusque-là, et l’habitude empêchait de remarquer des anomalies de langage dont nous sommes aujourd’hui choqués. Voilà ce qui explique que Constantin les ait souffertes chez les rhéteurs gaulois, Gratien chez Ausone, Théodose chez Drépanius, et Honorius chez Claudien.

1. Henzen, 5580. — 2. God. Tlieod., XV, 4, 1, avec les notes de Godefroy.

De quelle manière quelques-uns de ces auteurs de panoorvrîqups parlent de Dieu et de la Providence. — ISumen divnmm. Ùivinitas. — Quel intérêt ils avaient à se servir de ces expressions. — Tentatives de conciliation entre les divers cultes. — Caractère de ces tentatives.

Ainsi les auteurs de panégyriques sont en général des païens résolus, et on ne les empêche pas de le dire. Cependant il faut remarquer que, dans le nombre, il y en a dont le paganisme consent à faire quelques concessions à la religion du maître. L’orateur qui vint féliciter Constantin à Trêves de sa victoire sur Maxence nous dit qu’il avait eu déjà l’occasion de porter la pai oie devant ce prince ; mais il est probable que ses discours précédents n’avaient pas tout à fait le même caractère. Cette fois les circonstances sont changées et il éprouve le besoin de parler d’une manière un peu dilférente. Je ne m’étonne pas qu’il insiste sur l’appui que le ciel a donné à Constantin : — c’est l’usage dans les discours de ce genre, et le victorieux y est toujours présenté comme le favori de la divinité; — mais voici qui est plus nouveau : quand il se demande à cette occasion quel est le dieu qui a donné à l’empereur la pensée de délivrer Rome, au lieu de répondre, comme il n’aurait pas hésité à le faire en d’autres temps, que c’était Mars, le dieu de la guerre, ou Vénus, l’aïeule des Romains, ou Apollon, le protecteur particulier de Constantin, ou quelque dieu semblable, il devient ici tout d’un coup plus réservé et se (onlcntede dire à son héros, sans trop préciser : « Il faut croire que vous Lvez quelque commerce secret avec la Providence divine^ ))

1. Paneg., IX, 2 : Ilabes 'profecto aliquod cum ilia mente divina. Constat dîne ^ secrehim.

LES ADVERSAIRES DU CHRISTIANISME

et, un peu plus loin, ce pouvoir souverain, qui veille sur l’empereur, est appelé d’un nom moins vague, (( le créateur et le maître du monde ^ ».

L’orateur semble toucher ici au christianisme, et pourtant il n’a pas cessé d’être païen. Cette conception d’une autorité supérieure et unique, dans laquelle se concentre tout ce qu’il y a de divin dans le monde, n’a rien qui soit contraire aux idées religieuses des tlomains. Les vieux tlomains, on le sait, éprouvaient une sorte de répugnance à donner aux mille dieux qu’ils adoraient une existence tout à fait indépendante et personnelle, ainsi que faisaient les Grecs; ils se les représentaient moins comme des êtres réels, distincts, ayant en eux-mêmes leur raison d’exister, que comme les manifestations diverses d’une puissance unique et souveraine répandue dans tout l'univers. Ce qui n’était qu’un sentiment confus pour des gens étrangers à la science et peu accoutumés à réfléchir, le long usage de la philosophie grecque en fit plus tard, chez une élite d’esprits distingues, un principe raisonné. Ceux-là prirent l’habitude de désigner ce pouvoir supérieur par un nom particulier qui en marquait nettement la nature : ils l’appelèrent mens divinüy numen cUvinum, et surtout divinitas. Ce sont les mots dont nos panégyristes se servent le plus volontiers quand ils parlent devant des princes chrétiens.

Non seulement ils évitaient par là de les blesser (on a vu qu’en réalité ils ne les blessaient guère), mais, ce qui était plus important, ils pouvaient donner aux deux partis l’illusion d’une croyance commune. Le plus souvent sans doute ce n’était qu’une illusion; quand Drepanius Pacatus disait à Théodose : « Ceux qui entrent dans une grande ville commencent par visiter les saints édifices, et se rendent dans les temples consacrés à la divinité suprême, dicata numini summo délabra^ », l’orateur et le prince comprenaient cette

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