IV
Sous Trajan, sous Marc-Aurèle, pendant cette pe'riode des Antonins qui nous semble si heureuse et si belle, sous Commode, sous les Sévères, les poètes sibyllins ne cessent pas d’annoncer, sans se déconcerter, l’approche du grand événement qu’ils appellent de tous leurs vœux ; tout leur sert de prétexte pour l’attendre et pour l’espérer ; au milieu de ce calme profond de la paix romaine, tant célébré dans les documents officiels, ils croient toujours entendre le bruit de la machine qui se détraque. Les moindres accidents qui troublent l’existence des empires les plus solides, une défaite, une peste, une famine, une sécheresse, une inondation, tout prend pour eux des significations menaçantes. Leur joie déborde à la pensée de la fin qui approche; ils croient y assister, ils la dépeignent, ils en triomphent par avance. « Malheur aux femmes qui verront ce jour-là! dit l’un d’eux. Une nuée sombre entourera le monde immense, du côté de l’aurore et du couchant, au midi et au nord. Un grand fleuve de feu coulera du ciel et dévorera toute la terre. Alors les flambeaux célestes se heurteront les uns contre les autres ^ ; les étoiles tomberont dans la mer et le monde semblera vide. Atteinte par ce fleuve de feu qui la poursuit, toute la race des hommes grincera des dents, quand elle sentira le sol s’enflammer sous ses pieds; tout sera changé en poussière; aucun oiseau ne traversera plus l’espace, aucun poisson ne fendra plus la mer, aucun bœuf ne tracera plus le sillon dans la plaine; on n’entendra plus le bruit des arbres agités par le vent, et toutes les créatures viendront à la fois brûler dans la fournaise divine,... tous grinceront des dents, dévorés par la soif et la douleur; ils appelleront la mort à leur aide, mais la mort ne viendra pas, il n’y a plus de mort pour eux, plus de nuit, plus de repos » Les doctrines des
1. C’est tout à fait de la même manière que les stoïciens décrivaient la fin du monde. Sidéra sideribus concurrent, Lucain, 1, 74. — 2. Il, 194 et 190.
chrétiens judaïsants, qui ont composé les chants sibyllins, ont disparu de l’Église, mais ce tour d’imagination sombre, les peintures de l’enfer et du dernier jugement, les terreurs de l’autre vie y sont restées ; elles ont pris de bonne heure une grande place dans la poésie chrétienne. Tout le moyen âge a tremblé devant ces menaces terribles, et il serait aisé d’en suivre la trace depuis saint Éphrem jusqu’à Dante.
Il est donc vrai de dire que la poésie chrétienne est sortie presque tout entière du grand mouvement des deux premiers siècles. Nous sommes assez heureux pour pouvoir la prendre à sa source; c’est une chance rare. D’ordinaire il est très difficile de remonter aux origines des littératures; elles naissent dans des siècles reculés et primitifs, qui ne laissent d’eux que peu de souvenirs. On les saisit quand elles éclatent au grand jour par des chefs-d’œuvre, mais les débuts obscurs et les lentes préparations échappent. Qu’y avait-il en Grèce avant Vllwde, et que doit Homère aux rapsodes inconnus qui chantaient avant lui? Nous ne le saurons jamais; mais nous savons à peu près ce qui a précédé les poètes chrétiens du iv® siècle. Cette première période, où ce qui sera la matière de leurs chants fermentait et s’élaborait dans les âmes émues, n’est pas tout à fait interdite à nos investigations. Nous pouvons saisir ou entrevoir ces types, ces légendes, ces récits merveilleux, dont ils se sont servis, presque au moment où les crée l’imaginalion populaire. Les premiers ouvrages où ils sont recueillis, les évangiles apocryphes, les Reconnaissances, le Pasteur, les chants sibyllins, nous les livrent sous leur forme la plus ancienne et avant qu’un grand artiste leur ait donné la marque de son génie particulier. Nous les voyons sortir pour ainsi dire de l’émotion générale, œuvre commune et anonyme, sur laquelle l’avenir travaillera, et qui doit inspirer et nourrir nendant des siècles l’art et la poésie des temps modernes.
Débuts de la poésie latine chrétienne. — Commodien. — Ce qu’il nous apprend de lui dans ses Instructions. — Découverte àiiCarmen apologeticum. — Polémique de Commodien contre les païens et les juifs. — Comment il juge la société de son temps. — Violence de ses attaques. — Description de la fin du monde. — La langue de Commodien. — Sa versification. — 11 remplace le mètre par le rythme. — Raisons du peu de succès qu’il a obtenu de son temps.
Quelques-uns des ouvrages dont je viens de parler sont nés en Orient; tous sont écrits en grec. Cependant on ne peut douter qu’ils n’aient été connus à Rome et dans les pays où l’on parlait latin ^ Là, aussi bien qu’en Asie, ils ont du fournir à la poésie chrétienne les éléments dont elle s’est formée.
Ainsi, dès le milieu du second siècle, à Rome et dans l’Occident, ce qu’on peut appeler la substance de la poésie chrétienne était trouvé; il restait à la revêtir d’une forme qui lui convînt, et c’est ce qui ne fut pas aisé. La forme et le fond, l’expression et la pensée, sont des choses à la fois inséparables et très différentes, qu’il n’est pas toujours facile de faire marcher ensemble, quoiqu’elles ne puissent pas aller l’une sans l’autre. La perfection consiste à les mettre d’accord, et les grands siècles littéraires sont ceux où la pensée parvient a s’exprimer dans un style qui lui est tout à fait approprié. Ce qui rend cette harmonie assez rare, c’est que la loi d’après
1. M. Renan pense que le Pasteur et les Reconnaissances ont été composés à Rome. Mais quand l’Église romaine ne parla plus grec, ces deux ouvrages cessèrent d’ètre en usage chez les Occidentaux. Saint Jérôme dit du Pasteur : Apud Latinos pæne ignoratur [De viris illust., 10). Quant aux chants sibyllins, saint Augustin les lisait dans une traduction populaire qui était écrite a en vers peu latins et qui ne se tenaient pas sur leurs pieds » {De Civ. D., XVIII, 23). Mais, dans les premiers temps, quand toute la chrétienté parlait grec, ces ouvrages ont dû circuler partout.
laquelle ces deux éléments se développent n’est pas tout à fait la même; l’histoire de la poésie chrétienne le fait bien voir : le fond y fut créé d’abord, comme d’un jet, et l’on mit plus d’un siècle à trouver la forme.
11 semblait naturel que la doctrine nouvelle se produisît sous une forme qui fut nouvelle aussi. Puisqu’elle afl'ectait de se séparer avec éclat du monde ancien, ne devait-elle pas rompre aussi avec l’art antique? L’Evangile avait dit ; « Le vin nouveau sera mis dans des outres neuves, et le vêtement neuf sera raccommodé avec un morceau de drap neuf ». N’était-ce pas une invitation à chercher pour cet art naissant une forme qui n’empruntât rien au passé? C’est aussi ce qu’on essaya d’abord. Le plus ancien de tous les poètes latins chrétiens, un littérateur médiocre, mais un homme de foi sincère et d’ardente piété, eut l’idée hardie de chercher à faire des vers en dehors de toutes les règles reçues et contrairement aux habitudes de tous les lettrés de son temps.
11 s’appelait Commodien. Son nom n’est pas resté célèbre, et il est probable que beaucoup de ceux qui me lisent l’entendent pour la première fois. C’est à peine s’il se trouve mentionné chez Gennadius, un biographe du v® siècle, qui ne lui accorde en passant que quelques mots fort dédaigneux. Cependant, par une fortune assez remarquable, tandis que tant de chefs-d’œuvre d’écrivains illustres se perdaient, les ouvrages de 'ce poète ignoré ont survécu. Nous possédons de lui deux recueils différents qui ont été découverts à un long intervalle. Le premier est celui que Nicolas Rigault publia en 1649 sous le titre à' Instructiones \ il se compose de quatrevingts pièces d’inégale longueur, en acrostiches. Quoique le poète y prêche partout l’humilité, il a tenu à se faire connaître. Dans la dernière pièce du recueil, qu’il a intitulée le Nom de r homme de Gaza [nomen Gazæi), si l’on réunit la première lettre de chaque vers, en partant du dernier, on forme la phrase suivante : Gommodianm mendicus Christi. Ainsi il
était né à Gaza, et probablement il ne l’iiabitait plus, car la manière dont il se désigne lui-même [l'homme de Gaza) semble bien indiquer qu’il vivait dans un pays plus ou moins éloigné de sa ville natale. En se donnant le surnom de meU'diant du Christ, il est vraisemblable qu’il se désigne comme un apôtre de la pauvreté, qu’il veut dire qu’il s’est fait pauvre volontairement pour subvenir aux besoins des pauvres, et qu’il faut le regarder comme une sorte de moine avant l’institution du monachisme*.
On trouve sur lui d’autres renseignements dans le courant des Instructions. Il nous apprend qu’il a vécu longtemps dans l’erreur, qu’il a fréquenté les temples à l’insu de ses parents (ce qui semble indiquer que ses parents n’étaient pas païens), et qu’il est revenu à la vérité par la lecture de la loi. 11 ajoute qu’il appartient à ceux qui ont été longtemps égarés de montrer le chemin aux autres, quand ils l’ont eux-mêmes trouvé. En parlant aux païens, Commodien rappelle volontiers le temps où il était païen comme eux ; il ne cherche pas à ensevelir ce passé dans l’oubli; au contraire, il y revient avec insistance, il sent que le souvenir de ses anciennes erreurs donne a sa prédication un accent plus vif, plus pressant, plus personnel ; aussi prend-il plaisir à se maltraiter, à s’injurier lui -même. « Je ne suis pas un juste, mes frères; je sors à peine de l’égout^. » S’accuser, se malmener, se confesser devant tous, semble être déjà un besoin impérieux de la dévotion chrétienne, et c’est de ce besoin que naîtra plus tard le chef-d’œuvre de saint Augustin.
Voilà tout ce qu’on savait de Commodien lorsqu’en 1852, dans son Spicilegium Solesmense, dom Pitra publia un nouvel
1. C’est ce que fait entendre Gennadius quand il dit à la fin de la petite notice dont je viens de parler : Moralem sane doctrinam et maxime voloniariæ paiiperlalis amorem proseciitus studentibus inculcavit. — 2. Jiist., II, 20, 1. Je cite Commodien d’après l’édition de Dombart. Yienne,
ouvrage qu’il avait trouvé chez Sir Thomas Phillips, à Middlehill, et qu’il nTiésita pas à lui attribuer. C’est un poème d’un peu plus de mille vers, qui, sur le manuscrit, ne porte point de titre, ni de nom, mais dont il n’est pas difficile de deviner l’auteur. Malgré quelques légères différences, qui s’expliquent aisément par la diversité des sujets, on y reconnaît à chaque instant la main qui a écrit es Instructions, Le système de versification est semblable, la langue est la même ; les mêmes expressions, les mêmes termes sont reproduits dans les deux ouvrages, les mêmes idées y sont développées; l’auteur raconte à peu près de la même façon ses erreurs passées, comme quoi il a été païen et qu’il s’est converti par la lecture de la loi. A la fin du manuscrit de Middlehill on lit ces mots : (( Ici finit le traité du saint évêque... ». Du nom même de l’auteur il n’est resté que quelques traces assez vagues, mais nous venons de voir qu’il n’y a pas à douter que ce ne fût celui de Commodien. Nous voilà donc assurés que Commodien était évêque. Du reste, rien qu’en lisant les Instructions on aurait pu s’en douter. Il lui arrive de parler au clergé avec un ton d’autorité qui serait déplacé chez un laïque % ou de prendre, quand il s’adresse à ces jeunes clercs qu’on appelait des lecteurs, un accent tendre et paternel, qui est tout à fait celui d’un évêque-.
C’est aussi le dernier poème découvert qui a établi d’une manière certaine l’époque où vivait Commodien. 11 nous parle de la septième persécution, celle de Dèce^, et l’on voit bien, à la manière dont il la décrit, qu’il l’avait traversée et qu’il en a souffert. Il est donc certain que Commodien vivait au milieu du ni® siècle*. Ici encore, ce que le nouveau poème fait connaître d’une façon positive, on pouvait l’entrevoir en lisant l’ancien. On y voit que Fauteur écrit dans un temps où l’Église
1. Instr., II, 27. — 2. histr., II, 26. — 5. Garni. apoL, 801. — 4. M. Ebert place la composition du poème à Fannce 249, et M. Aube en 260.
est persécutée. Il y a des martyrs: il y a aussi des lâclies et des traîtres, que Commodien exhorte à la pénitence, ce qui rappelle les affaires des lapsi qui ont tant occupé saint Cyprien. Je relève même, dans ces passages des Instructions oîi Commodien parle de la persécution, un détail que je ne me souviens pas d’avoir rencontré ailleurs. Il y est dit que les persécuteurs s’étaient emparés des enfants, comme fit Louis XIV quand il révoqua l’édit de Nantes, et qu’ils en avaient fait des païens. Commodien espère bien qu’ils reviendront plus tard dans le sein de l’Eglise, leur mère véritable, et qu’ils y trouveront une seconde naissanceC Ainsi il est hors de doute que l’auteur des Instructions écrivait avant la paix de l’Église, et les deux poèmes sont d’accord pour nous montrer qu’il était antérieur à Constantin. Il se trouve donc être le premier en date de tous les poètes chrétiens ; et s’il ne ressemble pas à ceux qui l’ont suivi, c’est une raison de plus de l’étudier de près pour constater dans quelle route la poésie chrétienne s’était d’abord engagée et chercher les raisons qui l’ont poussée vers d’autres chemins.
Il faut un certain effort, lorsqu’on est accoutumé à lire Horace et Virgile, pour trouver quelque mérite littéraire à Comme Jien. On est tout d’abord scandalisé par les étrangetés d’une versification qui ne respecte plus les anciennes lois, et rebuté des caprices d’une langue qui se décompose. Mais quand on a surmonté cette première surprise et qu’on s’est un peu fait à toutes ces irrégularités, on ne tarde pas à saisir, à travers beaucoup de grossièretés et d’obscurités, des tours vifs et piquants, des expressions énergiques, des idées originales, qui montrent qu’au fond de ce barbare il y avait un poète.
Les Instructions, qui ont été composées d’ensemble et dans l’ordre où nous les avons, s’adressent successivement aux païens, aux juifs et aux diverses classes des fidèles. L’auteur parle aux païens d’une façon vive, hardie, quelquefois brutale.