IX, 13 : Deus mundi creator et dominus. — 2. XIII
expression d’une manière dillérente, et Faccord ne reposait (;i:e sur une équivoque. D’autres lois pourtant l’entente semble plus sérieuse et plus réelle. Four exprimer cette pensée que la Providence tient compte aux hommes des bonnes intentions et que c’est le plus honnête qui est d’ordinaire le plus heureux, Nazarius dit à Constantin : « Du haut des cieux, Dieu nous regarde et nous juge; l’àme humaine a beau avoir des replis obscurs où elle cache ses pensées, la divinité s’y insinue et les pénètre jusqu’au fond^ ». Il est sùrqu’ici la phrase est païenne et chrétienne à la fois, et (ju’elle convient à l'ancienne religion épurée par la philosophie aussi bien qu’à la nouvelle. Ces ressemblances pouvaient amener les esprits indépendants à croire que les religions qui luttent ensemble avec le plus d’acharnement sont plus semblables qu’elles ne le supposent, et que les diversités qui les séparent n’existent guère que dans ra})parence. C’est ce que laisse entendre un de nos panégyristes lorsque, vers la fin de son discours, s’adressant à Dieu qu’il appelle « l’auteur de l’univers », il lui dit : (( Tu as reçu autant de noms qu’il y a de langues sur la terre, et nous ignorons celui sous lequel tu veux être de préférence désigné^ »; ce qui veut dire que la façon dont on nomme le Dieu suprême est indilïéreiite, que toutes les formes religieuses se valent, et que sous la diversité des rites se cache un fonds de croyances communes. C’est ce qu’exprime Symmaque d’une manière encore plus précise, quand il dit : « Qu’importe par quels moyens chacun cherche la vérité? un seul chemin ne peut suffire pour arriver à la découverte de ce grand mystère^ ». On comprend donc que quelques esprits généreux aient espéré rétablir la paix et la concorde entre les cultes en plaçant Dieu si haut que le bruit de nos querelles n’arrive pas
1. Pan.^ XI, 7. — 2. Paneg.. IX, 26 : Quant ob rem te, summe rc~ rum salor, cujus tôt nomhia suât quoi genlium linguas esse voluisli, queni enim te dici velis scire non possumus. — Symmaque, Epist.,
LES ADVERSAIRES DU CHRISTIANISME
jusqu’à lui, et qu’il soit le terme lointain où toutes ces lignes inclinées qui partent de points opposés sur la terre se réunissent au ciel.
Ces formules générales et complaisantes avaient pour les partisans de l’ancien culte un autre avantage : elles leur rendaient la lutte plus facile. Ils sentaient bien que la mythologie, telle que l’avaient faite la crédulité des époques primitives et l’imagination des poètes, était difficile à défendre. Leurs sages eux-mêmes en avaient montré les ridicules et les dangers. En face du christianisme, qui prenait tous les jours de nouvelles forces, ils éprouvaient le besoin d’occuper une position meilleure et d’élargir le terrain sur lequel allait se livrer le dernier combat. La conception d’une divinité suprême, plus étendue, plus élevée, plus grande, qui rejetait les autres dans l’ombre et les faisait oublier, leur en offrait le moyen ; ils le saisirent avec avidité. Ils lui ont dû de prendre par moments, dans la lutte, une attitude dont on leur a fait grand honneur et qui a éveillé beaucoup de sympathies pour eux. On trouve, dans la correspondance de saint Augustin, une belle lettre qui lui est adressée par Maxime de Madaure, un païen qu’il avait provoqué à des discussions théologiques. On en a extrait quelques passages qu’on a cités avec complaisance ; nous allons y reconnaître, avec plus de netteté encore et de vigueur, les idées et le langage que nous avons signalés chez les panégyristes. (( Qu’il existe un Dieu unique et suprême, le père de toute chose, qui n’a pas commencé d’être et n’a rien engendré de semblable à lui, quel homme est assez grossier, assez stupide pour en douter? C’est lui dont nous implorons, sous des noms divers, l’éternelle puissance répandue dans toutes les parties du monde, car nous ignorons le nom qu’il porte dans son ensemble ; celui de Dieu appartient en commun 'a toutes les religions de l’univers. Et c’est ainsi qu’en honorant par diverses sortes de culte ce que nous regardons comme ses divers membres, nous l’adorons lui-même dans son entier.
Jamais, je crois, on n’a mieux réussi à unir entre elles des choses qui semblent d’abord absolument incompatibles, le polytliéisme et l’unité de Dieu. Mais la fin est encore plus curieuse : « Qu’ils te conservent, dit-il à l’évêque d’Hippone, ces dieux subalternes dont l’intermédiaire nous sert à parvenir jusqu’à ce Père commun des dieux et des hommes que toutes les nations de la terre honorent et prient par des cultes qui sont à la fois différents et semblables^. » Voltaire, qui admire beaucoup cette lettre et l’a souvent citée, en veut conclure que le paganisme ne ressemblait pas au portrait que les pères de l’Église nous en font, qu’ils l’ont travesti et calomnié, que c’était une religion large, ouverte, tolérante, philosophique, presque semblable au déisme de son temps. C’est une conclusion fort exagérée. D’abord il ne faudrait pas juger tous les païens de ce temps sur Maxime de Madaure et sur ceux qui parlaient comme lui. Les sages qui cherchaient une formule qui pût comprendre et satisfaire toutes les religions étaient rares. Ils formaient une élite de gens instruits, distingués, rhéteurs ou philosophes, qui avaient longtemps vécu dans les écoles et en conservaient l’esprit. Encore faut-il ajouter que ces grandes idées que nous admirons chez eux leur étaient surtout suggérées par la nécessité de lutter contre le christianisme; ce sont des armes de combat dont ils ne paraissent se servir qu’en présence de l’ennemi. Quand ils sont rentrés chez eux, ils reviennent aux dieux populaires, les seuls qui soient vivants et réels, les seuls qu’on prie avec émotion, pour lesquels on brave la disgrâce et les colères d’un maître, et cette large conception de la divinité, ce déisme élevé que nous admirons chez eux, ne
1. Saint Augustin, Epist., 16. On peut rapprocher de cette lettre celle de Nectarius [Epist.^ 103) qui, parlant de la vie éternelle où tout le monde doit tendre, dit que toutes les religions de la terre essayent d’y arriver par des routes dilFérentes, et celle de Longinianus [Epist., 234),. qui semble souvent écrite par un chrétien
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les empêche pas d’être repris par toutes les superstitions d’autrefois ^ .
Tels étaient les adversaires du christianisme à la fin du iv® et au commencement du v® siècle. Pour qu’il fût plus facile de les connaître je lésai divisés en plusieurs groupes : les intransigeants, qui ne peuvent s’empêcher d’attaquer ouvertement les chrétiens; les politiques, qui s’en tirent par le silence; les modérés, qui rêvent d’accorder ensemble les deux cultes, ou du moins de trouver quelque moyen de les faire vivre en paix. Ils ne diftèrent entre eux que par l’intensité de leur haine, mais tous sont fermement attachés à l’ancienne religion et ennemis de la nouvelle. Depuis longtemps les tièdes, les indifférents, ont fait leur choix; ils sont allés du côté des victorieux. Les obstinés, les convaincus, les courageux, ceux que le péril attire, restaient seuls ou presque seuls, avec les vaincus. (( Les adorateurs des dieux, disait Libanius à Théodose, sont devenus plus fermes dans leurs croyances par tout ce qu’ils ont souffert pour elles »
Il est donc probable qu’ils auraient résisté quelque temps encore au christianisme. Les religions, surtout quand elles ont longtemps vécu, n’en finissent pas de mourir. Ces retards impatientaient les chrétiens, qui étaient pressés de triompher. Aussi poussèrent-ils l’empereur à entrer dans la lutte pour achever plus vite la victoire.
1 . C^est ce que montrent les lettres de Symmaque et l’ouvrage d’Ammien Marcellin, où tant de superstitions puériles se mêlent à ces hautes théories sur Dieu et la Providence. — 2. Libanius, Pro templis.