‹ La fin du paganismeChapitre 52 sur 112 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

AFFAIRE DE L'AUTEL DE LA VICTOIRE

Situation des païens à Rome. — Leur nombre. — Ils se groupent autour du sénat. — Immunités dont ils paraissent jouir. — Les lois contre le paganisme ne sont pas appliquées à Rome. — Recrudescence de dévotion à la fin du iv® siècle. — Tauroboles du Valican.

Il nous reste à raconter de quelle façon fut rompue la trêve qui durait entre les deux religions depuis la mort de Julien; et comme c’est à Rome qu’eu lieu la reprise des hostilités, je crois utile d’étudier d’abord quelle était, dans cette ville, la situation des païens quand s’engagea la dernière lutte.

Rome, à la fin du iv® siècle, passait pour être en majorité païenne. Les chrétiens protestaient contre cette opinion^ mais elle n’en était pas moins fort accréditée. Les moyens nous manquent pour vérifier ce qu’elle avait de vrai. La statistique des croyances est la plus difficile de toutes, surtout lorsqu’il s’agit d’une époque où beaucoup ont intérêt à cacher leurs sentiments, et où d’autres flottent entre les opinions contraires. Aussi les historiens de l’Église et de l’empire. Gibbon, Reugnot et leurs successeurs, quand ils prétendent évaluer en chiffres

1. Saint Jérôme, Adv. Jovin., II sub ünem^ eXEpist.y 107 ad Læ(am,

précis la force des partis religieux, ne font-ils jamais que des calculs de fantaisie^ Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’a ce moment, quoique la religion chrétienne se fut solidement établie à Rome, les païens y devaient être encore fort nombreux, et que probablement il y en avait plus que dans les autres villes de l’empire.

C’est ce qui du reste s’explique sans peine : dans une ville où l’on vivait au milieu des souvenirs anciens, il était tout naturel qu’on demeurât fidèle aux anciennes traditions. L’antiquité était encore vivante à Rome au iv® siècle; les vieux monuments restaient debout, et les inscriptions nous montrent les magistrats fort occupés à les entretenir et à les réparer^. Ces monuments étaient surtout des édifices sacrés : on y comptait alors autant de temples qu’il y a d’églises aujourd’hui^; et comme en général ils avaient été bâtis en l’honneur de quelque victoire, ils semblaient prouver d’une manière visible et triomphante que l’empire devait sa puissance et sa grandeur à la protection des dieux. Ce qu’ailleurs on essayait d’établir à force d’arguments, ce qui conservait partout tant de fidèles au paganisme, paraissait là une vérité incontestable, qu’il n’était pas

1. Un des derniers historiens qui se sont occupés de cette époque, M. Schultze, au début de son livre intitulé Geschichte des Untergangs der griechischrômischen Heidentums, revient sur cette question et reprend la tentative de Gibbon. Il essaye de donner le chiffre des chrétiens dans l’empire à l’avènement de Constantin, et le calcule d’après le nombre des évêques présents aux conciles des diverses provinces. Mais en supposant même qu’il n’y en avait pas d’absents, il n’est pas bien légitime de conclure du nombre des évêques à celui des fidèles. Il y avait un évêque dans les petites villes comme dans les grandes, et le nombre des chrétiens n’y était Ipas le même. — 2. Voyez Corp. Inscr. lat., VI, 1652-1671. — 5. L’abrégé du Curiosiim urbis compte 425 temples. 11 y a aujourd’hui près de 400 églises ou chapelles. Les villes de l’ancienne Italie ont dû ressembler plus que nous ne le croyons à celles de l’Italie actuelle, Marc-Aurèle écrit un jour à Fronton : « Nous avons visité Anagnia ; c’est une toute petite ville, qui renferme beaucoup d’antiquités, et surtout un nombre incroyable d’édifices religieux et de superstitions de tout genre. 11 n’y a pas de rue où il n’y ait un temple, un sanctuaire ou une chapelle » (IV, 4). Ne dirait-on pas qu’il parle de l’Anagni d’aujourd’hui?

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nécessaire de démontrer, et l’on n’avait qu’à ouvrir les yeux pour en être convaincu.

Non seulement les païens étaient très nombreux à Rome, mais ils y avaient aussi un avantage précieux qu'ils ne retrouvaient pas au même degré dans les autres villes, et qui leur rendit la résistance plus aisée. Ce qui nuisit surtout au paganisme, ce qui le livra sans défense aux coups de ses ennemis, c’est qu’il n’était pas organisé pour la lutte. En sa qualité de religion officielle, il s’était habitué à compter sur l’Etat pour le protéger; tout lui manqua le jour oîi il fut abandonné par le souverain. Ses prêtres, en ce malheur, lui furent de peu d’utilité ^ Dans la religion romaine, le sacerdoce était une sorte de magistrature civile; on était pontife ou flamine en même temps que duumvir, et l’on remplissait de la même façon ces fonctions différentes. On n’apportait donc pas dans l’exercice du ministère sacré cet esprit de corps et cette passion religieuse qui sont un puissant secours pour un culte menacé. Aussi, quand il plut aux empereurs d’interdire les sacrifices et de fermer les temples, ils ne rencontrèrent en face d’eux aucune opposition sérieuse. 11 y eut bien, dans certains pays où l’ancienne religion avait conservé plus d’empire, quelques efforts pour défendre un sanctuaire plus respecté, une divinité plus populaire : en Égypte, le sang coula autour du temple de Sérapis: dans quelques villes d’Afrique, des chrétiens furent massacrés devant des statues d’Hercule; mais ces tentatives furent vite réprimées. Les populations païennes, ne se sentant pas soutenues et dirigées, après quelques jours de violence, se hâtèrent de se soumettre. A Rome, les circonstances étaient plus favorables pour elles. Elles avaient au moins un centre autour duquel elles pouvaient se ranger ; c’était le sénat. Gomme on y comptait beaucoup de païens, il fut une protection pour la religion qu’une grande partie de ses

1. Lactance (V, 20) fait remarquer que ies prêtres païens nont pas défendu leurs dieux.

membres professait. Nous allons le voir, dans une circonstance solennelle, se mettre résolument en avant pour la défendre, t Quoique le sénat eût perdu la réalité du pouvoir, on a vu qu’il avait conservé son prestige’; les princes le ménageaient beaucoup. C’est sans doute la raison qui les empêcha d’appliquer à Rome dans toute leur rigueur les lois qu’ils taisaient contre le paganisme. Libanius, dans son discours sur les temples, qui doit être de l’an 387, assure que les sacrifices y sont tolérés, pendant qu’on les interdit dans tout l’empire. Du reste cette tolérance remontait loin. Souvenons-nous que l’empereur Constance, qui ne pouvait souffrir l’ancien culte et voulait le détruire, oublia sa haine un moment lorsque, en 365, il visita Rome pour la première fois. 11 avait tenu à se montrer aux Romains dans tout l’appareil d’un monarque de l’Orient, entouré de sa garde, avec ses cavaliers couverts de mailles flexibles, ses lanciers appelés dracones, parce que leur banderole représentait un dragon qui flottait au vent^. Lui-même, étincelant d’or et de diamants, le visage fixe, le corps immobile,

(( sans faire aucun mouvement ni pour se moucher ni pour cracher », se livrait comme une idole à l’adoration de ses sujets. Quoiqu’il lui parût de sa dignité de ne pas montrer ses sentiments, on vit bien l’impression que lui faisaient les beaux édifices devant lesquels il passait. Malgré son fanatisme étroit, les temples eux-mêmes, surtout le Capitole, le Panthéon, le temple de Vénus et de Rome, excitèrent son admiration. « 11 les regarda sans colère, nous dit Symmaque; il lut, transcrit sur le faîte, le nom des dieux auquels ils étaient consacrés ; il s’informa de leur origine, il loua ceux qui les avaient bâtis ; et bien qu’il suivît lui-même une religion différente, il respecta la nôtre^. » 11 la respecta au moins à Rome et dans les environs; et tandis qu ailleurs les pratiques extérieures du culte étaient

1. Voyez plus haut, p. 167. — 2. Ammien, XVI, 10. — 5. Symmaque, Epist., X, 3, 7.

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supprimées, nous avons vu un préfet de la ville, en 359, sacrifier dans le temple des Castors, à Ostie^ Après Constance et dans des temps plus difficiles pour le paganisme, l’immunité dont il semble jouir à Rome ne paraît pas tout à fait abrogée. Ammien Marcellin semble dire qu’à l’époque où il écrivait, sous Théodose, on allait laver tous les ans, le sixième jour avant les calendes d’avril, la statue de la Mère des dieux dans le petit ruisseau de l’Almo^. Plus tard encore, sous Honorius, Macrobe affirme que Vara maxirna existe toujours, et qu’on y offre des victimes à Hercule, comme au temps du bon roi Évandre^.

Les Romains étaient naturellement dévots; leurs historiens leur en font de grands compliments : Majores nostri, religlosissimi mortales. Mais il semble qu’ils le soient devenus davantage à mesure qu’ils sentaient leur religion plus menacée. On remarque chez eux, dans la seconde moitié du iv® siècle, comme une recrudescence de dévotion. Les monuments religieux élevés à Rome par les grands seigneurs de cette époque portent des inscriptions où leur piété s’étale avec complaisance et prend même quelquefois des airs provocants. En face des empereurs chrétiens et comme pour les braver, ils se parent de tous les sacerdoces dont ils ont été revêtus; ils tiennent à nous faire savoir qu’ils sont hiérophantes d’Hécate, prêtres d’Hercule, de Liber, d’Isis, d’Attis, de Mithra; ils paraissent heureux de rappeler les mystères auxquels ils sont initiés et les sacrifices solennels qu’ils ont accomplis. Près de l’église de Saint-Silvestre, où se trouvait sans doute un sanctuaire important de Mithra, on a découvert un certain nombre de monuments en l’honneur de ce dieu, qui vont de Pan 537 à 376^ : c’est l’année suivante que Gracclms détruisit l’antre où il était adoré En 1618, quand Paul V voulut bâtir la façade de Saint-Pierre, on trouva, dans une fosse profonde, un amas considérable de débris qu’on

1. Voyez tome I, p. 84. — 2. Ammien, XXIII, 3, 7. — 3. Macrobe, Sat., III, 6. Servius, VIII, 271. — 4. Corpus Inscr. 749 et sq.

— 5. Saint Jerome, Eoisl., 107.

y avait jetés après les avoir soigneusement brisés et martelés. Ils provenaient d’autels érigés en cet endroit pour conserver le souvenir de sacrifices tauroboliques. On sait que ces sacrifices avaient lieu sur la colline du Vatican : c’est là qu’on immolait le taureau et que les fidèles se soumettaient à une sorte de baptême de sang pour se purifier de leurs fautes. Les inscriptions qu’on a pu lire sur ces pierres mutilées nous apprennent que les tauroboles furent surtout fréquents k partir du règne de Gratien. Ceux qui en ont fait les frais appartiennent aux plus grandes familles ; ce sont des consuls, des gouverneurs de provinces, des préfets de Rome. Ils paraissent animés d’une piété ardente et se servent de termes mystiques, qui deviennent, k mesure qu’on avance, de plus en plus passionnés. Les premiers s’adressent à la Mère des dieux et k Attis, son favori, en les désignant simplement par leur nom; les autres ajoutent que ce sont leurs sauveurs S les gardiens de leur unie et de leur corps^; un d’eux nous dit qu’il vient de naître k une vie nouvelle qui ne doit pas finir En général on croyait que les effets de la purification ne duraient que vingt ans, et, cette période écoulée, on recommençait. C’est ce que fit un très grand personnage, Rufius Ceionius Volusianus, en 590, c’est-k-dire en plein règne de Théodose Quand on songe que ces sacrifices s’accomplissaient sur la colline du Vatican, au-dessus de la catacombe où saint Pierre avait été enseveli, en face de la basilique que Constantin venait d’élever en l’honneur du prince des apôtres, on ne peut pas méconnaître que c’était une sorte de défi audacieux que f ancienne religion adressait k celle qui venait prendre sa place.

1. Corpus insc. lat., YI, 500 : conservatoribus suis. — 2. Id.y 499 animæ suæ inentisque cusiodibus. — 3. Id., 510 : in æternum renaius^ — 4. Id., VI, 512.

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Le poète Claudien. — Son origine et son éducation. — UEnlèvement de Proserpine, — Claudien à Rome. — Caractère de ses panégyriques. — Mélange de rhétorique et de passion. — Le paganisme de Claudien. — Il se fait l’interprète de la haine de Rome contre Constantinople. — Les Invectives contre Eutrope. — Stilicon et Claudien. — Ce qu’il y a de sérieux dans les vers de Claudien.

Les païens de Rome, quand, à la fin du iv® siècle, ils immolaient tant de victimes à Mithra et à la Mère des dieux, étaient assurément sincères. On a dit pourtant qu’il se mêlait quelquefois à leur dévotion des rancunes politiques, et je crois bien qu’on a eu quelque raison de le dire. Les Romains étaient alors des mécontents ; ils pensaient avoir à se plaindre des empereurs, et il est possible que cet étalage de sacrifices fût une des formes de leur opposition.

Pour connaître leurs sentiments véritables, nous n’avons qu’à parcourir les poèmes de Claudien, qui semble s’être donné la tache de les exprimer. A la vérité, Claudien a écrit quelques années plus tard, de 595 à 403; mais en si peu de temps la situation n’avait guère changé, et la société dont il s’est fait l’interprète devait être à peu près la même que celle qui avait vu quinze ans plus tôt la lutte religieuse recommencer.

Celui qui fut le dernier grand poète de Rome sortait d’Alexandrie L Le grec est la première langue qu’il ait parlée et qu’il ait écrite; mais, pour s’être servi plus tard du latin avec tant de perfection, il faut qu’il l’ait appris et pratiqué de bonne

1. M. Jep, dans l’édition qu’il a donnée de Claudien (Leipz., 1876), élève des doutes sur son origine alexandrine, mais ces doutes n’ont aucun fondement sérieux. — Depuis la première édition de cet ouvrage, M. Birt a publié une nouvelle édition de Claudien dans Monumenta Gcrmaniæ hütorica.

heure. Les deux langues, à ce moment, se séparaient tous les jours davantage. II y avait bien encore des Romains qui savaient le grec, quoique le nombre en devînt plus rare; mais les Grecs, qui avaient toujours dédaigné le latin, ne le parlaient presque plus, à moins d’y être forcés par les fonctions qu’ils remplissaient. Aussi suis-je tenté de croire que Claudien devait être le fils d’un de ces fonctionnaires que le prince faisait voyager d’Orient en Occident ^ et que, dans sa jeunesse, il avait habité successivement les deux contrées. Mais c’est la Grèce qui le captiva d’abord et lui inspira ses premiers chants. II dit luimême « que c’est sous le consulat de Probinus (en 395) qu’il a puisé pour la première fois aux sources de la poésie romaine, et que sa muse, grecque jusque-là, se revêtit alors de la toge® » . N’est-ce pas celte première fréquentation de la Grèce qui lui a donné ce sentiment exquis de l’harmonie, qui est un des plus grands charmes de ses vers? Aucun peut-être, parmi les poètes latins, n’a su choisir des mots aussi sonores et les unir si bien ensemble. Lorsqu’il n’en abuse pas et parvient à éviter la monotonie, c’est une des plus agréables musiques qu’on puisse entendre. Une autre qualité qu’on a remarquée et qui surprend chez cet étranger, c’est qu’il se sert d’une langue plus pure que les poètes de son temps, qu’il emploie moins de termes barbares, qu’il a le tour plus classique. Peut-être doit-il aussi ce mérite à la façon dont il s’est formé. Dans ces pays d’Orient, où il passa une partie de sa jeunesse, il avait moins l’occasion d’entendre le latin vulgaire II acheva d’apprendre la langue dans le commerce des grands écrivains, et à force d’étudier Virgile, Ovide, Lucain, et de ne converser qu’avec eux, il prit quelque chose de leur façon d’écrire. C’est ce qu’on raconte de

1. C’est ce qui est arrivé notamment à certains membres de la famille d’Ausone. Voyez le petit poème de Paulin de Pella. — 2. Epist. ad Pro* binum^ 13 :

Romanos bibimus primum te consul e fouteSj Et laliæ cessit graeca Thalia togae.

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quelques-uns de nos émigrés, qui s’enfoncèrent dans les solitudes américaines et y séjournent longtemps. Comme ils ne conservaient l’habitude du français que par la lecture de quelques auteurs du xvii® siècle qu’ils avaient emportés avec eux et nui leur rappelaient la patrie, on s’aperçut, lorsqu’ils revinrent en France, qu’ils parlaient la langue d’un autre temps.

Je ne veux m’occuper ici que des ouvrages de Claudien où il est question de Rome et de la société romaine ; il en a composé d’autres, notamment une épopée sur l’enlèvement de Proserpine {De raptu Proserpinæ), qu’il n’a pas achevée. Le seul intérêt qu’elle ait pour nous est de nous faire parfaitement comprendre à quel point les mythes ont alors perdu leur signification mystérieuse et sacrée, et comment ils ont tout à fait cessé d’être l’expression d’un sentiment religieux véritable. Dans les légendes que le poète nous raconte, les dieux sont toujours à la surface, mais c’est l’humanité qui est au fond. La mythologie n’est plus qu’un voile léger qui recouvre et ennoblit les événements de la vie ordinaire. Les poètes anciens, fort différents de ceux de nos jours, répugnaient à peindre la réalité toute pure. Il ne leur semblait pas que l’art fut fait pour exposer les incidents de la vie commune^ : ils y voulaient un peu d’idéal pour les relever; la fable qu’ils imaginaient leur plaisait davantage s’ils pouvaient mettre la scène dans l’Olympe et choisir des dieux pour acteurs. Mais cet Olympe ressemble beaucoup à la terre ; il ne s’y passe rien que ce que nous voyons tous les jours sous nos yeux, et les dieux ne sont que des hommes un peu grandis. Dans le poème de Claudien, quoiqu’il affecte de prendre par moments des airs plus sérieux et de ne s’adresser qu’aux initiés^, les passions ni les caractères n’ont rien de divin, tout y rappelle le monde

1. On le vit bien à la difficulté que la comédie de mœurs rencontra pour remplacer la comédie ancienne. Même du temps d’Horace on ne voulait admettre que les comiques fussent vraiment des poètes. — 2. Gressus removete, pro/ani. De raptu, I, 4.

OÙ nous vivons : Gérés est une mère comme les autres, Proserpine une jeune fille imprudente, toute au plaisir de cueillir des fleurs au printemps, Pluton un homme entre deux âges, et qui veut se bien établir; Jupiter enfin joue le rôle d’un chef d’État prévoyant, qui a lait exprès de retarder pour les hommes le moment où ils connaîtront l’agriculture « parce que le besoin excite l’activité, et qu’en les laissant pauvres il les rendait plus industrieux^ ». La mythologie n’est donc pour Claudien qu’un ornement et un agrément, une façon d’embellir et de relever des événements et des personnages assez ordinaires; et ce qu’elle est ici, elle le sera dans ses autres ouvrages, car il a tenu à l’introduire partout, même dans les œuvres qui la comportent le moins. Il était de ceux qui pensaient de bonne foi que la poésie ne pouvait pas s’en passer, et qu’on lui porterait un coup mortel si on lui défendait de s’en servir.

Claudien dut arriver à Rome vers la fin du règne de Théodose. Il y venait faire ce qu’avaient fait Stace et Martial avant lui, se mettre dans la clientèle des grands seigneurs riches et gagner sa vie en les flattant. C’était sa spécialité de composer pour eux de beaux panégyriques qu’on lisait en grande cérémonie, quand ils prenaient possession de leur consulat. Il a été question des panégyriques plus haut; on a vu de quelle vogue jouissait alors ce genre littéraire. Personne n’avait plus que Claudien les qualités nécessaires pour y réussir. Dans ces éloges adressés à des gens qui, souvent, ne les méritaient guère, il fallait se servir adroitement des moindres circonstances, tirer beaucoup de rien, donner de l’intérêt aux choses les plus vulgaires, se jeter dans les généralités, quand on ne trouvait rien de particulier à dire. La souplesse du talent de Claudien se prêtait merveilleusement à ces artifices. Il excelle a ménager la vanité soupçonneuse de ces grands personnages et sait louer l’un sans blesser les autres. Pour dépeindre la

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