‹ La fin du paganismeChapitre 53 sur 112 · III · texte numérisé non relu

III

AFFAIRE DE L’AUTEL DE LA VICTOIRE

fille de Stilicon, Marie, qui va épouser l’empereur, et ne pas froisser pourtant sa mère, qui était restée jeune et belle, il les compare à deux roses de Pæstum qui fleurissent sur la même tige, l’une épanouie au jour, dans la maturité de sa beauté, l’autre qui commence à s’entr’ouvrir et ose à peine exposer au soleil ses pétales délicats ^ L’éloge d’Honorius fournissait peu de choses au poète; il en prend bravement son parti, il loue le jeune prince de lancer le ^avelot avec grâce et de bien monter à cheval, et trouve moyo d’en faire un portrait charmante Les lieux communs ne l’effrayent pas; il aborde sans hésiter les plus vulgaires, les plus rebattus, les développe avec une verve incroyable, comnie si c’étaient des nouveautés piquantes, et en tire quelquefois de très beaux effets. Avait-on rien écrit, depuis Juvénal, de plus ferme et de plus brillant que cette tirade sur la Providence placée au début des invectives contre Ruffm? Claudien n’est jamais à court; quel que soit le personnage dont il veut parler, sa mémoire est si pleine d’images, d’allusions, de souvenirs, qu’il a toujours quelque chose à dire, et quand, par hasard, il se trouve dans l’embarras, la mythologie le tire d’affaire.

Ce ne sont là, je le sais, que des habiletés de rhéteur, et il faut reconnaître qu’il y a beaucoup de rhétorique dans Claudien, mais ce serait une grande injustice de prétendre, comme on le fait souvent, qu’il n’y a pas autre chose. Ce rhéteur a été un jour saisi au cœur d’une passion véritable. Sans doute il n’a pas renoncé à sa méthode ordinaire, qui était celle de tous les faiseurs de panégyriques; mais, à ces généralités qu’il continue à développer avec complaisance, il ajoute un accent de conviction profonde ; où les autres ne mettaient que leur esprit, il a mis son âme. C’est ce mélange rare de rhétorique et de sincérité qui fait l’originalité de Claudien.

La passion qui arrache l’œuvre de Claudien 'a la banalité ordi-

1. De niipt. Bon, et Mariæ, 247. — 2. In IV cons. Ilonorii, 555.

naire des panégyriques, c’est son amour pour Rome. Rome est partout dans ses poèmes, et il ne prononce jamais son nom qu’avec respect. D’où lui est venue cette affection si vive pour une ville à laquelle il était étranger par sa naissance et par son éducation? Ce n’est pas seulement la beauté des monuments ou la grandeur des souvenirs qui l’a séduit. Il en a sans doute été très frappé. (( Regarde, disait-il à Stilicon, les sept collines où l’éclat de l’or rivalise avec les rayons du soleil, ces arcs couverts des dépouilles des nations, ces temples qui montent jusqu’au ciel et ces édifices qu’ont entassés ici tant de victoires ‘ . » Mais ce qui le touche plus que tout le reste, c’est la façon dont Rome a gouverné les peuples, et cette mission de paix, d’union, de concorde, qu’elle a remplie pendant quatre siècles, pour la plus grande prospérité de l’univers. Dans un passage admirable d’éclat et de profondeur, Claudien la remercie d’avoir généreusement communiqué ses lois à toutes les nations du monde. ({ C’est une mère, dit-il, et non une maîtresse; ceux qu’elle a soumis, elle leur a donné le titre de citoyens; elle a réuni les extrémités de la terre par des liens d’affection. Grâce à la paix, qu’elle impose, l’étranger retrouve partout une patrie. Nous pouvons voyager sans crainte; c’est un jeu pour nous de visiter Thulé, de pénétrer dans les pays les plus lointains, d’aller boire à notre gré au Rhône ou â l’Oronte. C’est elle qui de tous les peuples n’a fait qu’un peuple... ; elle, qui a réchauffé les vaincus sur sa poitrine et a réuni sous un même nom tout le genre humain^. ))

Le poète Prudence, on s’en souvient, ne parle pas autrement, et je montrerai ailleurs que, quelques années plus tard, riiistorien Orose s’exprime presque dans les mêmes termes. Claudien pourtant va plus loin qu’eux, et sa passion a quelque chose de plus sincère, de plus libre, de plus vif. C’est que les

1. De consul. SiiL, III, 65. — 2. J’ai déjà cité plus haut ce passage, ainsi que ceux de Prudence et de Rutilius, voyez page 137,

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autres étaient chrétiens, et qu’un chrétien ne pouvait pas oublier, en louant Rome, qu’elle a été de tout temps la ville chérie des dieux et qu’elle restait l’un des derniers sanctuaires de leur culte; cette pensée tempère nécessairement les éloges qu’il fait d’elle. Glaudien n’avait pas les mêmes motifs pour mettre des réserves à son admiration; il pouvait s’y livrer librement : il était païen.

C’est saint Augustin qui nous le dit, et Orose ajoute : a païen très obstiné^ ». Nous avons de lui une épigramme contre un grand seigneur, le duc Jacques, fort dévot personnage mais très médiocre soldat, qui se permettait de le critiquer. Elle est fort irrespectueuse pour les saints. « Je t’en prie, lui dit-il, par les reliques de Paul, par le temple du vieux Pierre, duc Jacques, ne déchire pas mes vers. Puisse, si tu les épargnes, Thomas te servir de bouclier ; puisse Barthélemi marcher à tes côtés dans les combats; puisse l’aide des saints empêcher les barbares de passer les Alpes ; puisse sainte Suzanne souffler la force à ton cœur ! » et la plaisanterie continue encore quelque temps sur ce ton^. Il n’y a rien d’aussi violent dans le reste de ses œuvres. Cependant le paganisme remplit tous ses panégyriques, et les dieux y tiennent la place d’honneur : on peut dire qu’on n’y sort pas de l’Olympe. C’est Rome, la déesse Rome, avec ses attribus consacrés, qui s’adresse à Jupiter pour implorer son secours ; c’est Vénus qui daigne quitter le ciel et venir s’occuper du mariage du jeune prince; c’est Mars qui excite Rellone, c’est Bellone qui enflamme les combattants; c’est Alecto qui rassemble ses sœurs et qui leur souffle sa haine, c’est Uranie qui prie les Muses de l’aider à préparer les fêtes impériales. Rien ne se fait sur la terre sans qu’on se croie obligé de déranger quelque divinité dans le ciel. Tout, dans ces vers, prend une couleur païenne. L’enfer et le paradis se

1. Saint Augustin, De Civit, Dei, V, 2G. — Orose, VII, 35. — 2. Claudien, Carm. minora^ IX.

confondent avecFÉlysëe et leTartare^; les vertus dont on loue les chrétiens les plus avérés ont toujours un air philosophique ^ La dévote Faltonia Proha, la mère des Anicii, serviteurs dévoués de l’Eglise, est peinte sons les traits de Junon^. Honorius est comparé tantôt à Jupiter jeune, et tantôt à Bacchus^; quand on le promène en litière dans les plaines de la Ligurie, le poète songe aux dieux de l’Égypte que les prêtres vêtus de lin portent dans leurs niches de pierre, « tandis que les rives du Nil résonnent du bruit des sistres et que la flûte fait retentir les campagnes des chansons de Pharos^ ». Théodose, l’ennemi des dieux, qui a fermé leurs temples, devient un dieu malgré lui; il siège au milieu des autres divinités, et Jupiter, qui n’a pas de rancune, veut bien se servir de lui pour annoncer ses ordres aux mortels®. Voilà ce qu’écoutaient sans sourciller de graves personnages, qui étaient censés représenter l’empereur; voilà ce qu’il entendait lui-même, au milieu de son conseil, soit à Liian, quand Claudien était envoyé pour le haranguer, soit au Palatin, lorsqu’il daignait visiter Rome''. Rien ne nous montre mieux les libertés dont jouissait la panégyrique à la cour des princes chrétiens. La seule concession que fait Claudien aux croyances du maître, c’est de ne pas attaquer directement le christianisme® ; mais, s’il n’en parle jamais, il est aisé de voir qu’il y songe toujours, et quoiqu’il mette une grande prudence à ne pas paraître le viser, on aperçoit vite que les coups qu’il frappe à côté retombent souvent sur lui.

1. In Proh. et Olyhrii consul., 543. — 2. Voyez In Proh. et Olyh. cons., 42, où la charité des Anicii devient une de ces libéralités que les politiques faisaient au peuple de leur clientèle. — 3. Ihid., 192. — 4. In IV cons. lion., 200 et 602. — 5. Ihid., 570. — 6. In III cons. Bon., 164, et in VI cons. Bon., 215. — 7. In III cons. et in VI cons. Bon. — 8. Je ne vois que deux passages où le christianisme soit atteint d’une manière un peu visible : d’abord l’invocation à la Victoire [De cons. Stilic., III, 205), qui semble bien une protestation contre la décision de l’empereur, qui a supprimé son autel ; puis la manière dont le poète se moque des prophéties du moine Jean [in Euirop., 1, 312), raillerie que rend plus significative la confiance qu’il accorde partout aux oracles païens.

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Avec ces dispositions, Claudien devait plaire singulièrement à la noblesse romaine. Elle adopta ce Grec qui partageait toutes ses affections et toutes ses haines. Le sénat l’a délégué plusieurs fois auprès de l’empereur pour lui porter ses félicitations et ses vœux, et il s’acquitta si bien de sa tâche qu’on demanda la permission au prince de lui élever une statue sur le forum de Trajan « comme au plus glorieux des poètes )). Nous en avons conservé l’inscription qui le loue « de réunir le génie de Virgile et celui d’Homère^ ». L’éloge nous semble fort exagéré, mais il était sincère. Indépendamment du talent de Claudien, de sa versification habile, de l’élégance de son langage qui pouvaient faire quelque illusion, il était naturel que la noblesse de Rome éprouvât pour lui une tendresse particulière parce qu’elle se reconnaissait dans ses ouvrages. Ces sentiments qu’il exprimait avec tant d’éloquence, c’étaient les siens; il s’était fait son organe et son interprète. Nous avons donc le droit de la juger par lui, et d’aller chercher dans ses vers ce que pensaient, ce que regrettaient, ce que souhaitaient ces grands personnages.

Nous y voyons d’abord que ce n’étaient pas des rebelles. Claudien se représente et nous les représente comme des serviteurs dévoués de l’empire; personne ne songe plus qu’il soit possible de vivre sous un autre régime. « On se trompe, nous dit le poète, quand on croit que, sous un prince, on est nécessairement esclave; jamais on ne jouit de plus de liberté qu’avec un roi honnête homme ^ » Et ailleurs : « Aujourd’hui Brutus consentirait à vivre sous un roi et les Catons eux-mêmes s’accommoderaient de cette servitude^ ». Des idées de la vieille république Rome n’a conservé qu’une sorte de fierté naturelle que lui inspire sa gloire passée; elle demande à n’être pas traitée tout à fait comme ces pays d’Orient qui sont accoutumés à la

1. Corp, Inscr. lat.^ VI, 1710. — 2. De consul. Stil.j III, 113. — » 3. In cons. Mallii Theod., 1G3. Martial avait déjà dit presque dans les memes termes ; Si Calo rcddalur^ cæsarianus erit*

tyrannie : « Le prince doit se souvenir que ces Romains auxquels il commande ont commandé à l’univers^ ».

C’est là précisément ce que les empereurs ont oublié. Ils viennent de faire à Rome l’outrage le plus sensible : ils se sont éloignés d’elle, ils ont transporté leur résidence hors de cette ville qui semble le siège nécessaire de l’empire Déjà Dioclétien et ses associés l’avaient quittée pour Nicomédie, pour Milan, pour Trêves. Constantin sembla consommer la séparation et la rendre définitive en bâtissant, sur les bords du Bosphore, une capitale nouvelle, à laquelle il voulait donner la même importance et les mêmes droits qu’à l’ancienne. C’est ce que les Romains ne pouvaient pas pardonner. Ils comprenaient qu’ils avaient beaucoup à perdre à l’absence des princes; non seulement elle humiliait leur orgueil, mais elle menaçait leurs intérêts les plus chers. Ils savaient bien que les privilèges dont on les avait comblés, les faveurs dont on était si prodigue pour eux et qui épuisaient le trésor public, tenaient uniquement à la présence de la cour. On voulait que la populace fût satisfaite, qu’elle vînt saluer tous les matins le prince devant son palais, qu’elle l’accueillît de ses acclamations quand il se rendait au cirque ou à l’amphithéâtre; voilà pourquoi on se donnait la peine de l’amuser et de la nourrir. On lui fournissait, à des prix très modérés, et quelquefois pour rien, du blé, de l’huile et de la viande de porc; cent soixante-quinze jours, c’est-à-dire la moitié de l’année, étaient consacrés à des jeux publics, qu’on cherchait à rendre aussi magnifiques et aussi variés que possible. Mais ces libéralités insensées ne pouvaient pas durer toujours. Du moment que le prince cessait de résider au Palatin, il n’avait plus les mêmes raisons de ménager le peuple de Rome

1. In IV cons. Honor., 309. — 2. Ammien Marcellin, XYI, 10 : imperii virtutumque larem. On retrouve ailleurs, surtout chez les écrivains païens, cette pensée que Rome est la capitale naturelle du monde romain et qu’un empereur ne peut résider qu’au Palatin et à côté du Capitole. Voyez surtout Paneg. latini, II, 15 et 14.

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et de payer si cher ses bonnes grâces. Il était à craindre qu’il ne finît par écouter les plaintes des provinces, qui se lassaient d’entretenir l’oisiveté de l’ancienne capitale h Les Romains devaient donc s’attendre qu’un jour ou l’autre ils ne seraient plus nourris par l’État, et que, par conséquent, il leur faudrait travailler pour vivre, ce qui leur était devenu tout à fait insupportable.

Il est donc aisé de se figurer la frayeur et la colère des Romains menacés de perdre, au profit d’une ville rivale, leur subsistance et leurs plaisirs. Elles revivent pour nous, avec toute leur violence, dans le poème en deux chants que Claudien a composé contre Eutrope. C’est peut-être son meilleur ouvrage : en tout cas c’est celui où il a le plus oublié sa rhétorique. Les généralités vagues y sont remplacées par des scènes vraies et des peintures vivantes. Dès le début on sent qu’il n’est pas le maître de son indignation. « Tous les prodiges sont dépassés, nous dit-il : un eunuque est consul ! Que le ciel et la terre en rougissent de honte! Cette vieille femme se montre par les rues couverte de la trabée, et déshonore l’année qui va porter son nom! » Puis il entre dans le récit de la vie d’Eutrope; c’est l’histoire d’un esclave qui sert aux plaisirs de son maître tant qu’il est jeune, et se fait entremetteur lorsqu’il est devenu vieux. La peinture de l’eunuque vieilli est d’une brutalité

1. Nous avons des lettres où Symmaque se plaint de l’Espagne et de l’Afrique, qui refusent d’envoyer à Rome le blé et l’huile qu’elles lui donnaient autrefois : « Vous pouvez seuls, dit-il aux empereurs, venir au secours de la Ville Eternelle privée de ses ressources et qui n’a plus le moyen de vivre. Si les provinces cessent de lui payer les subsides qu’elles lui doivent, elle prévoit avec raison que, ses revenus étant supprimés, elle va manquer du nécessaire. » [Epist.^ X, 18, 35, 37.) Mais ces plaintes ne pouvaient guère être écoutées : la nouvelle ville avait aussi le droit d’être amusée et nourrie comme l’autre. Aussi l’empereur décida-t-il que dorénavant les blés de l’Egypte seraient dirigés vers Constantinople. Il ne restait plus pour Rome que ceux de l’Afrique, et, quand l’Afrique tombait aux mains d’un rebelle qui empêchait la récolte de sortir, le peuple-roi courait le risque de mourir de faim. On le vit bien pendant la guerre de Gildon.

dïmages qui rappelle Juvënal. On nous montre sa peau qui se détend, sa face qui devient plus fanée qu’un grain de raisin desséché, et se couvre de plus de rides que la terre n’a de sillons à l’automne, sa tête où il se fait des éclaircies, comme dans un champ de blé qui a souffert de la sécheresse. Il est si laid qu’on ne sait plus qu'en faire; ne pouvant pas le vendre, on s’en défait en l’affranchissant. Grâce au mépris qu’il inspire, le voilà libres C’est alors qu’il se glisse dans le palais, et finit par y devenir tout-puissant. La façon dont il use de son pouvoir est celle d’un homme qu’on a longtemps humilié et qui désire rendre le mal qu’on lui a fait. « Non, il n’y a pas de bête qui soit plus féroce qu’un esclave qui opprime un homme libre. Les gémissements ne le touchent pas : il les connaît; il les a soufferts. Il frappe avec rage, car il se souvient du maître qui le frappait^. ); Du reste, il peut être insolent sans crainte; il n’est entouré que de lâches qui sont prêts à tout supporter. On lui prodigue les hommages, on vient baiser sa vieille main ridée, on lui décerne des statues, on salit toutes les rues de son image. « O nobles Byzantins, s’écrie Claudien indigné, ô Romains de la Grèce! peuple digne de ton sénat, sénat digne de ton consul ! ^ )) Pour achever de peindre ces faux sénateurs, comme il les appelle^, il les montre rassemblés à la curie, un jour de danger public. C’est une réunion de jeunes insolents ou de vieux débauchés, tous bien peignés, bien vêtus, dont le talent consiste à bien conduire un char ou à danser avec grâce. Ils commencent par oublier le motif pour lequel on les a convoqués, et s’occupent de ce qui est leur souci ordinaire, du théâtre et du cirque; ils discutent gravement le mérite des cochers et des mimes ; ils se demandent « quel est, parmi les histrions, celui qui sait donner à ses fiancs les contorsions les plus souples, qui accommode le mieux ses gestes à ses paroles,

i. Contem'ptu jam liber erat. In Eiitrop.., I, 132. — 2. In Entrop.^ I, 183. — 3. In Euirop,, II, 136. — 4. Falsi paires. In Eutrop., I,

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et l’expression de ses yeux aux mouvements de ses bras^ ». Quand on les rappelle aux affaires sérieuses, ils s’empressent de choisir, pour l’opposer à l’ennemi, celui qui crie le plus fort. C’est Léon, un ancien cardeur de laine, « gros mangeur, grand vantard, terrible contre les absents, lourd de corps et léger d’esprit^ ». A peine cet étrange général a-t-il vu de loin les barbares, qu’il s’enfuit « plus rapide que le cerf » ; son cheval, qui plie sous ce poids énorme, le jette dans la boue d’un marais. Il y glisse, il y rampe, il s’y enfonce [more suis) par les efforts mêmes qu’il fait pour en sortir; mais, le vent ayant par hasard agité les feuilles des arbres dans le voisinage, il croit que c’est l’ennemi qui arrive, et meurt de frayeur dans son bourbier.

Qu’on imagine les éclats de rire qui devaient accueillir ces vers, quand ils étaient lus sur le forum de Trajan ou dans le temple d’Apollon Palatin, en présence de ceux qui se regardaient comme les seuls héritiers de l’ancienne noblesse romaine, et dont quelques-uns se vantaient de descendre de Camille et des Gracques. Tous étaient heureux sans doute d’être vengés de ce sénat de contrebande qui usurpait le nom et réclamait les privilèges du sénat véritable ; mais je me figure que c’étaient les païens qui devaient applaudir le plus fort. Pour eux la religion, quoiqu’il n’en soit pas dit un mot, était au fond de la querelle. Ils détestaient dans Constantinople non seulement la rivale de Rome, mais l’œuvre d’un prince apostat. Celui qui l’avait bâtie et dont elle portait le nom était le même qui avait déserté le premier le culte de ses pères; les païens ne pouvaient s’empêcher de faire une sorte d’association entre ces deux actes et de les confondre ensemble dans la même réprobation. Claudien entre dans leurs sentiments ; il partage si complètement leurs haines, qu’il en vient à des violences d’invectives qu’on a quelque peine à comprendre. Lui, si soumis d’ordinaire aux empereurs, si ferme patriote, il finit par traiter le prince qui

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