‹ La fin du paganismeChapitre 54 sur 112 · In Eulrop,y II, 561. — 2. In Euirop., II · texte numérisé non relu

In Eulrop,y II, 561. — 2. In Euirop., II

règne sur les rives du Bosphore comme un étranger, presque comme un ennemi ; Constantinople n’est plus pour lui une ville romaine; il en prévoit, il en souhaite la ruine, et l’abandonne sans remords à la vengeance des dieux :

Unam pro mundo Furiis concedimus iirhem!*

A ce moment, Claudien croyait avoir trouvé le héros qui devait rendre à Rome la situation qu’on lui avait ôtée : c’était Stilicon. Qu’on juge de sa joie! Dès lors il s’attacha étroitement à lui, et jusqu’à la fin il lui consacra tous ses cliants. 11 est bien difficile aujourd’hui de porter un jugement sur Stilicon. Tous les partis l’ont attaqué avec violence après sa chute; il est probable que tous l’avaient bassement flatté pendant qu’il était puissant. Les chrétiens l’ont soupçonné de n’être qu’un païen déguisé et de préparer sous main la restauration de l’ancien culte-. De leur côté, les païens racontaient avec indignation qu’il avait fait détruire les livres sibyllins^, et que sa femme s’était permis de se parer du collier d’or qu’elle avait pris à la Mère des dieux Vraisemblablement ce barbare, qui était un fin politique^, avait donné des gages à tout le monde et louvoyé entre les partis. On se demande comment les mesures qu’il avait prises à la fin contre le paganisme®, et qui paraissent avoir été assez radicales, n’ont pas empêché un païen zélé, comme Claudien, de lui rester fidèle jusqu’à sa chute. Peutêtre lui a-t-il tout pardonné en faveur de ce qu’il faisait pour sa chère Rome. Stilicon s’était bien aperçu du mécontentement des Romains, et il avait eu la pensée d’en profiter. Il est visible

1. In Eutrop., II, 39. — 2. Saint Jérôme, Epist., 123. Orose, YII, 38. — 3. Rulilius, 41. — 4. Zozime, V, 38. — 3. Claudien l’appelle callidus, de cons. StiL, I, 290. — 6. Ces mesures sont attestées par saint Augustin. Epist., 97 : Lec/es quæ de idolis confringendis et de hærelicis corrigendis vivo Stilichone in Africain missæ sunt. Il est probable que ces lois datent des dernières années de la vie de Stilicon, et qu’il les a faites pour répondre au reproche que les chrétiens lui adressaient de protéger le paganisme.

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qu’il cherche à gagner leurs bonnes grâces. Le blé d’Afrique ayant manqué, il en fait Yenir de la Gaule L II consulte le sénat, il le tient au courant de ses projets, et, lorsque Gildon se révolte, il lui rend le droit de le proclamer ennemi public et de lui déclarer solennellement la guerre. Ce n’est qu’une Ibrmalité, mais elle comble de joie Claudien, qui se contente de peu. 11 y voit le retour des anciens usages : « C’est la toge qui commande aux armes, et les aigles attendent, pour s’envoler, l’ordre du sénat^ ». Enfin Stilicon mit le comble a la joie des Piomains, après la bataille de Pollentia, en ramenant pour quelques semaines Honorius à Rome. Ce fut une grande fête, que Claudien a chantée avec enthousiasme^, le dernier beau jour de Rome avant les désastres du v® siècle.

Stilicon, qui, malgré son origine barbare, n’était pas. étranger b la civilisation romaine^, fut très flatte d’être célébré par le plus grand poète de son temps. Il le prit dans sa cohorte, le garda cinq ans avec lui, et Claudien, heureux d’être distingué par un si grand homme, se compare à Ennius dans la tente de l’Africain^. Mais s’il a servi son protecteur par ses beaux vers, en bien disposant pour lui l’opinion publique, on peut supposer qu’auprès de l’empereur il a pu le compromettre. Non seulement il le comble d’éloges exagérés, mais il révèle indiscrètement ses projets®, il prédit les grandes destinées de son fils, pour lequel on accusait Stilicon de rêver l’empire'^; il irrite les courtisans, lorsqu’il raconte, pour lui taire honneur, qu’ils ont tous pris peur, excepté lui, à l’approche d’Alaric, et qu’ils ont conseillé de fuir et de se cacher®; il blesse le maître et oublie la fiction monarchique, quand il rapporte tous les

1. De cons. StiL, II, 593, et III, 91. — 2. De cons. Stil., III, 85. — 5. Di VI cons. Hon., 545. — 4. Claudien indique que Stilicon avait été bien élevé. De cons. Slil., II, 168. — 5. De cons. Stil., III, préface. — •6. Voyez De cons. StiL, II, 540, où il annonce les projets de mariage que Stilicon a formés pour scs enfants. — 7. De cons. Stil., III, 176. Pour plaire aux Romains il fait remarquer que le fils de Stilicon, Eucherius, est né à Pmme. — S. De bello getico., 515.

succès au ministre, et lui dit en propres termes : « C’est grâce a toi seul que l’empire a repris son ancienne gloire^ ». Il semble enfin l’exciter à réaliser ses desseins ambitieux quand il lui promet l’appui des Romains, et s’engage en leur nom dans toutes les aventures qu’il lui plaira de tenter. « Le peuple de Mars, lui dit-il, te reconnaît pour son maître, et Brutus lui-même y consentirait^. » Ceux qui accusaient Stilicon d’être trop grand pour un sujet et d’aspirer au pouvoir souverain pouvaient mettre les vers de Claudien sous les yeux du faible Honorius pour achever de le convaincre. Il se peut donc faire que le poète n’ait pas nui à une catastrophe qui amena la mort de son protecteur, et dont vraisemblablement il a été lui-même victime^.

Si l’on veut rendre justice à Claudien et l’apprécier à sa valeur, il ne faut pas oublier le rôle qu’il a joué auprès d’un des plus grands personnages de l’époque et la part qu’il a prise aux événements; il faut savoir démêler, à travers ses images brillantes et ses périodes un peu touffues, les sentiments personnels, sincères, qui sortent du plus profond de son cœur, cette ardeur politique, visible dans tous ses écrits, qui lui fait célébrer la gloire de Rome, et, au-dessous, une passion religieuse plus discrète, plus voilée, non moins violente, qui confond la cause de Rome outragée avec celle des dieux proscrits, et, en frappant la capitale nouvelle qui usurpe les honneurs de l’ancienne, atteint du même coup d’autres nouveautés plus graves. Ses panégyriques, si nous les lisons à cette lumière, ne nous paraîtront plus des amplifications de rhétorique, de vains divertissements d’école, mais des œuvres vivantes, qui ont agi sur leur temps et où se retrouvent les affections et les haines, les espérances et les regrets d’une partie

1. De bello getico, 56. — 2. De cons. StiL, III, 193. — 5 On ne sait pas comment a fini Claudien, mais il est bien vraisembable qu’il a été entraîné dans la disgrâce de Stilicon. C’est ce que prouverait la Deprecatio ad Hadrianuin, s’il était parlailement démontré qu’elle est une des dernières œuvres de Claudien.

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des contemporains. Du même coup ils nous feront comprendre comment les dissentiments religieux étaient alors attisés par les mécontentements politiques, ce qui explique la force de résistance dont l’Église eut à triompher dans son dernier combat.

On a fait remarquer avec raison que les païens du sénat, tout ennemis qu’ils étaient de l’Église, travaillaient pour elle sans le savoir. En exaltant, comme ils le faisaient, le passé de Rome, en habituant les peuples à tenir toujours les yeux fixés sur elle, en soutenant qu’elle était la seule capitale possible du monde, et « que l’autorité souveraine, quand elle n’y réside pas, est comme en exil^ », ils préparaient la voie à la suprématie des pontifes romains. 11 faut avouer que les événements ont des conséquences bien singulières; Claudien et ses amis, quand ils luttaient de tout leur pouvoir pour conserver à Rome son ancienne domination, ne se doutaient pas qu’ils ne se donnaient tant de mal que pour assurer aux papes l’héritage des césars.

Politique religieuse de Valentinien I®'. — Effets produits par la tolérance. — Tentatives d’accommodement entre les deux cultes. — Premières années du règne de Gratien. — Reprise des hostilités contre le paganisme. — L’État cesse de payer les frais du culte et les appointements des prêtres. — Suppression de l’autel de la Victoire.

Saint Augustin, qui était témoin des dernières convulsions du paganisme, dit quelque part « que l’ancien culte ne cherchait qu’à mourir avec éclat^ ». S’il est vrai qu’il ait eu cet

l. ’ De sexto cons. Hon., 407. — 2. De divin, dæmonum^ X, 16.

suprême ambition, il faut reconnaître qu’elle n’a pas été trompée. D’ordinaire les religions périssent obscurément : quand la faveur publique les a délaissées, et qu’à la haine qu'elles excitaient a succédé l’indifférence, elles s’enfoncent tous les jours dans les étages inférieurs de la société, où elles conservent un plus grand nombre de partisans, et l’ombre tombe peu à peu sur elles. Le paganisme a eu au moins l’heureuse chance de provoquer, avant de mourir, un débat solennel. Cette lutte, dont l’autel de la Victoire fut le prétexte, et qui mit aux prises deux des plus illustres personnages de ce siècle, a eu un grand et légitime retentissement. Quoiqu’on l’ait souvent étudiée, il faut y revenir encore, car c’est par elle que les dernières hostilités entre les deux religions commencèrent.

Pour bien comprendre l’origine du débat, remontons de quelques années en arrière. Après la mort de Julien et celle de Jovien, qui ne régna que quelques mois, l’armée, qui revenait fort en désordre de la désastreuse expédition contre les Perses, avait choisi Valentinien pour empereur. C’était un chrétien zélé, un confesseur de la foi, mais en même temps un esprit sage et modéré; il connaissait la situation de l’empire et ne voulait pas ajouter des dissensions intérieures aux périls du dehors. Il avait vu le mauvais succès des tentatives de Constance et de Julien, et prit le parti de revenir à la politique de Constantin. Dès le début de son règne il déclara « que chacun aurait la pleine liberté de suivre la religion qu’il avait choisie^ » ; et il tint parole. « Entre les divers cultes, dit Ammien Marcellin, il resta neutre; il n’inquiéta personne sur ses croyances, et ne força pas ceux qui pratiquaient une religion différente à embrasser la sienne^. » Il exempta les chrétiens des fonctions qui répugnaient à leur conscience; il défendit qu’on les forçât à monter la garde autour des temples^ ou à figurer dans des jeux

1. Cod. Theod., IX, 16, 9. — 2. Ammien, XXX, 9 — 5. Cod. Theod., XVI. I, 1.

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des gladiateurs ^ mais il ne consentit jamais à leur accorder des privilèges qui seraient contraires à l’intérêt de l’État. Il restreignit le droit d’asile % il ramena dans les curies ceux qui s’étaient faits prêtres pour échapper aux charges municipales^, il soumit les clercs, qui faisaient le commerce, à l’impôt^; il leur interdit de fréquenter les maisons des veuves et des pupilles qui avaient des héritages à laisser, et de recueillir aucune autre succession que celle de leurs proches^, et cette loi qui était injurieuse pour le clergé, et qui l’accusait d’être cupide, il la fit lire solennellement dans les églises.

Sa conduite avec les païens fut la même : jamais il ne les gêna dans l’exercice de leur culte, mais il ne voulait rien leur accorder qui fut nuisible à l’empire. Julien avait restitué aux temples les biens qui leur avaient appartenu et dont les particuliers s’étaient emparés sous Constantin; Valentinien les reprit, mais il ne les rendit pas à ceux qui les possédaient avant Julien et qui n’avaient aucun droit à les garder; il les réunit au domaine impérial : c’était un moyen de mettre tout le monde d’accord®. 11 rétablit les lois contre les faiseurs de sacrifices secrets, les tireurs d’horoscope, les diseurs de bonne aventure, que Julien avait supprimées, et comme il était d’un caractère dur, il les fit appliquer avec une impitoyable sévérité'^. Mais en même temps il eut grand soin de déclarer que les aruspices n’avaient rien à craindre, et qu’il n’entendait supprimer « aucune des pratiques en usage chez les aïeux ^ ».

1. Id., IX, 40, 8. — 2. Id., XIV, 3, 11. — 3. Id., XII, 1, 59; XVI, 2, 17, 18 et 19. — 4. Id., XIII, 1, 5. — 5. Id., XVI, 2, 20. A cette occasion, saint Ambroise fait remarquer que le clergé est mis par cette loi en dehors du droit commun : « Ainsi, dit-il, si une chrétienne lègue sa fortune aux prêtres d’un temple, son testament est bon; si elle la laisse aux ministres de sa religion, il est mauvais! » [Contra relat. Symm.). — 6. Cod. Theod., X, 1, 8. — 7. Cod. Theod., XVI, 10, 21. — 8. Id., IX, 16, 9. Il est probable que Valentinien n’a été sévère pour les Manichéens (Cod. Theod., XVI, 5, 3) que parce qu’il les regardait comme dangereux à l'ordre public et se livrant à des opérations ma^iaues.

Quoiqu'il eût défendu rigoureusement les cérémonies qui s’accomplissaient pendant la nuit et qui donnaient lieu à beaucoup d’abus, Zosime rapporte que, sur les instances de Prætextat, gouverneur d’Acbaïe, il fit une exception en faveur des mystères d’Éleusis.

La paix religieuse dura dix-huit ans (564-582). Il est probable que, si cette époque nous était mieux connue, nous verrions qu’elle eut des conséquences très importantes. Vraisemblablement, quand la trêve fut dénoncée, les deux religions commençaient à s’habituer l’une à l’autre. Jusqu’à Théodose 11, qui, en 416, exclut formellement les païens des charges publiques S ils étaient en grand nombre parmi les hauts dignitaires de l’empire, et il ne semble pas que le prince, en les nommant, leur ait jamais demandé compte de leurs croyances. Non seulement ils arrivaient à être préteurs ou consuls, préfets de la ville ou du prétoire, mais l’empereur n’hésitait pas à leur confier des charges de cour, qui les approchaient de sa personne. Nicomachus Flavianus fut un moment une sorte de favori de Théodose et obtint la questure du palais, poste de confiance que l’empereur ne donnait qu’à ceux dont il était sûr. Quand Symmaque annonce au même prince la mort de Prætextat, qui était en horreur à tous les chrétiens, il ne semble pas douter que cette perte ne paraisse à l’empereur une calamité publique^; dans tous les cas. Théodose ne mit aucun obstacle aux honneurs extraordinaires qui lui furent rendus. Ainsi les chrétiens et les païens avaient également accès auprès des princes et ils occupaient les mêmes places. Assis dans les mêmes conseils, devenus collègues dans les mêmes magistratures, associés aux mêmes affaires, ils étaient bien forcés de se souffrir les uns les autres et d’oublier leurs inimitiés religieuses. Il ne semble pas que ce sacrifice leur ait

1. Amr»ieD (XXX, 5, 11) raconte qu’il fit périr un homme qui avait immolé un âne, pour trouver un remède à la chute de ses cheveux. — 2. Symm,, Epist., X, 10.

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autant coûté qu’on le croit. Les lettres de Symmaque nous montrent que tous ces gens vivaient bien entre eux, et que, dans leurs rapports, ils essayaient d’oublier les diversités de religion qui les séparaient. Parmi ses correspondants, on ne parvient pas toujours à distinguer des autres ceux dont il partage les croyances; il s’adresse à tous avec la même cordialité, et, si l’on ne savait pas par des renseignements étrangers qu’Attale et Ricomer sont païens, que Probus et Mallius Théodorus sont chrétiens, on ne le soupçonnerait pas à la façon dont il leur parle. Il en devait être à peu près ainsi à tous les degrés de la hiérarchie administrative. Partout les deux cultes, rapprochés l’un de l’autre, cherchaient quelque moyen de s’accommoder ensemble. Les chrétiens sages comprenaient qu’ils ne pouvaient pas jeter à terre d’un seul coup toute la vieille société pour la reconstruire. Ce devait être surtout la pensée des princes, qui, par leur situation même, étaient conservateurs. L’idée venait à de bons esprits, qui voulaient ménager les transitions, que beaucoup d’anciens usages n’avaient en soi rien de répréhensible, et qu’il suffisait, pour qu’on pût les conserver sans crime, de leur ôter autant que possible leur caractère religieux. Il semblait, par exemple, qu’en faisant des jeux en l’honneur de Bacchus et de Gérés de simples fêtes de l’agriculture et de la vendange, en convertissant les temples en lieux de réunion pour les citoyens, en bourses et en hôtels de ville, en ne regardant les statues des dieux que comme des oeuvres d’art dont on se servait pour orner les places et les basiliques, il n’y avait plus de raison de les détruire L Le résultat de ces complaisances mutuelles dut être qu’il se forma,

i. Il ne paraît pas douteux que des tentatives pour laïciser le culte ancien n’aient été faites alors. Voyez Mommsen, Sachs. Gesellsch. d. Wissensch., 1850, p. 62 et sq. De Rossi, Bulletino, 1865, 1 et sq. L’empereur Théodose demande qu’on laisse ouvert un temple de l’Osroëne, où se trouvent de belles statues, à condition qu’on n’y fera pas de sacrifices et qu’on y célébrera la cérémonie des vota en l’honneur de l’empereur, le 3 janvier. God. Theod., XVI, 10, 8.

sur la limite extrême des deux partis, tout un groupe d’india férents et d’indécis, qui flottaient entre les deux croyances. Le poète Ausone les représente assez bien dans le grand monde ; ils devaient être nombreux aussi parmi les pauvres gens, dont beaucoup se faisaient une religion très bigarrée en amalgamant ensemble les habitudes et les superstitions des deux cultes L Plus tard, quand la lutte recommença, plusieurs de ces concessions, qu’on s’était faites de bonne grâce pendant la trêve, furent respectées : on leur doit le salut de beaucoup de chefs-d’œuvre de l’art antique^.

Je ne vois pas pourtant que ces dix-huit ans de paix aient beaucoup ralenti les progrès du christianisnpie; en somme, la tolérance n’était guère moins défavorable aux païens que ne l’eût été la persécution : le monde allait de lui-même vers la religion nouvelle, qui répondait aux besoins secrets des âmes, et qui avait pour elle la jeunesse et le succès. Elle pouvait donc se passer, pour achever son triomphe, de recourir aux moyens violents ; et cependant on pouvait prévoir qu’elle ne résisterait pas longtemps à la tentation d’en user. Les évêques étaient impatients d’en finir. Ils employaient le crédit dont ils jouissaient auprès des princes pour les déterminer à tourner contre le vieux culte les armes dont il s’était lui-même servi contre les chrétiens. Si Valentinien leur résista jusqu’au bout, ils furent plus ixeureux auprès deGratien, son fils. C’était pourtant l’élève d’Ausone, qui l’avait nourri des chefs-d’œuvre de l’antiquité ; il semblait que cet aimable jeune homme, doux et modéré de nature, aurait dû conserver de cette éducation à demi païenne le respect des institutions du passé et quelque complaisance pour les divinités de la Fable; mais il subit de bonne heure la puissante influence de saint Ambroise, qui le poussa d’un autre côté.

1. On peut voir des traces de ces mélanges dans saint Augustin, Ew«rr. in Psalm., XL, 5; XLIII, 3, etc. — 2. Voyez (God. Theod., XVI, 10, 15) la loi d’Honorius qui défend de détruire les objets d’art qui sont dans les temples.

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Zosime prétend qu’il montra, dès son avènement à l’empire, les sentiments dont il était animé en refusant d’accepter les insignes du grand pontificat que les envoyés du sénat venaient lui remettre ^ Mais s’il laissa voir, dans cette circonstance, qu’il était mal disposé pour l’ancienne religion, cette manifestation ne fut d’abord suivie d’aucun effet; pendant sept ans, il se conduisit envers elle comme avait fait son père. Le culte continuait à être célébré partout comme autrefois. Dans les lettres de Symmaque qu’on peut rapporter à cette époque, il est à chaque instant question de cérémonies publiques et de sacritices solennels ; tous les prêtres sont à leur poste, les pontifes se réunissent aux jours désignés, les aruspices observent les prodiges, les vestales entretiennent le feu sacrée Avec un peu de bonne volonté on pouvait croire qu’il n’y avait rien de changé et que les choses allaient continuer longtemps sur le même pied, lorsque tout d’un coup, en 382, l’empereur reprit le combat contre le paganisme.

Cette fois les mesures étaient fort habilement concertées. Gratien se garda bien d’imiter l’empressement maladroit de Constance, qui avait essayé de tout détruire d’un seul coup : il laisse les temples ouverts, il ne défend pas les cérémonies et les sacrifices ; seulement il décide que l’État n’en fera plus les frais. Désormais tout l’argent qu’on dépensait pour les fêtes sera partagé entre le trésor public et la caisse du préfet du prétoire : les appointements qu’on payait aux vestales et aux prêtres seront affectés à l’entretien de la poste impériale, enfin toutes les terres que possèdent les temples et les collèges sacerdotaux deviendront la propriété du fisc^.

Le coup était rude : le paganisme n’avait pas de plus grand attrait que la beauté de ses fêtes et l’éclat de ses cérémonies. Il comntait sur elles pour garder ses anciens partisans et en

1. L’anecdote, déjà contestée par Tillemont, me semble très douteuse. — 2. Voyez Se^ck, de Symmachi vita, LUI. — 3. Id.y ibid.

conquérir de nouveaux. Mais cette pompe coûtait cher, et TÉtat seul semblait assez riche pour la payer. On pouvait bien espérer que, s’il refusait de le faire, les particuliers essayeraient quelque temps de le remplacer : nous avons une inscription de cette époque dans laquelle un dévot, qui construit à ses frais un temple de Mithra, nous dit qu’il ne regrette pas la dépense. (( Ne s’enrichit-on pas, ajoute-t-il, quand on partage sa petite fortune avec les dieux? ^ )) Par malheur, ces beaux sentiments ne sont pas de durée; l'expérience montre que les particuliers se lassent vite de partager avec les dieux leur fortune grande ou petite, et qu’ils aiment mieux la garder pour eux. D’ailleurs, quand meme le paganisme aurait trouvé dans le dévoûment de quelques fidèles le moyen de subvenir aux frais d’un culte somptueux, sa situation n’en était pas moins changée par les édits de Gratien. Jusque-là, il paraissait être la religion officielle, nationale; il représentait l’État et se confondait avec la patrie; celui qui refusait d’en observer les pratiques n’était pas seulement un impie, mais un mauvais citoyen, qui se mettait en dehors de la loi de son pays. Le salaire fourni par le trésor public était le signe visible de cette union de l’État et de la religion; du moment que les frais du culte cessaient d’être payés, l’accord semblait rompu, et la religion perdait son privilège le plus précieux et sa principale raison d’exister.

En même temps qu’il supprimait les appointements des prêtres et confisquait les biens des temples, Gratien prit une autre mesure qui, bien que moins importante, produisit beaucoup d’effet : il fit ôter la statue de la Victoire de la salle où le sénat se réunissait. Cette statue avait une histoire : c’était une œuvre de l’art grec que les Romains avaient trouvée à Tarente quand ils prirent la ville. Auguste, après Actium, l’avait fait placer au-dessus d’un autel, dans la curie, et il était d’usage que chaque sénateur, en se rendant à sa place, s’approchât de cet

1 Corp îîiscr. lat.^ YI, 734.

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autel pour y brûler un grain d’encens. La déesse semblait présider aux délibérations du sénat : c’est vers elle qu’on tendait les mains lorsqu’à l’avènement d’un nouveau prince on jurait de lui être fidèle, et, tous les ans, le 5 du mois de janvier, quand on faisait des vœux solennels pour le salut de l’empereur et la prospérité de l’empire. Ces cérémonies s’étaient ac^ cornplies sans interruption depuis Auguste, jusqu’au triompli du christianisme. Pendant la lutte des deux cultes, l’autel de la Victoire éprouva des fortunes diverses : Constance l’avait supprimé; Julien le rétablit, et Valentinien, fidèle à son système de politique tolérante, le respecta. Il occupait donc son ancienne place, sans qu’on songeât à s’en plaindre, quand Gratien, reprenant les desseins de Constance, le fit enlever de nouveau.

Cet acte d’autorité exaspéra les païens. Quoiqu’au fond les mesures fiscales prises par le prince contre leur religion fussent beaucoup plus graves, ils en parlèrent peu : il ne sied pas de paraître trop sensible aux questions d’argent. En revanche, ils affectèrent de se plaindre amèrement de l’outrage qu’on faisait au sénat en lui ôtant l’autel de la Victoire. Ils savaient que leurs plaintes seraient bien accueillies, non seulement de tous les païens convaincus, mais de ces esprits indécis qui, quoique penchant vers le christianisme, ou même devenus tout à fait chrétiens, ne pouvaient se défendre de conserver un souvenir pieux du passé. Nous venons de voir qu’il y en avait, parmi ces chrétiens timides, qui voulaient ménager la transition et qui s’accommodaient des anciens usages en les atténuant et le expliquant. Pour eux, la Victoire n’était plus qu’un nom de favorable augure, une allégorie et un symbole, qui leur semblait parfaitement à sa place dans un lieu où l’on délibérait des affaires politiques. Ainsi les païens, en se plaignant qu’on Teût expulsée, avaient l’espoir d’associer à leur mécontentement des gens mêmes qui ne partageaient pas leurs croyances.

La situation était donc bonne pour eux; ils résolurent de

résister. Ils essayèrent, en apportant leurs plaintes au prince, de le faire revenir sur sa décision et d’arrêter une persécution qui commençait.

Les chefs des païens dans le sénat. — Prætextat. — Flavien. — Symmaque. — La majorité du sénat était-elle païenne ou chrétienne? — Symmaque est envoyé à l’empereur.

Qui allait se charger de représenter l’ancienne religion dans ce débat solennel et de prendre la parole pour elle devant l’empereur?

Il se trouvait en ce moment, parmi les sénateurs, trois personnages importants qui, dans la noble assemblée, tenaient les premières places. Ils avaient ceci de commun qu’ils étaient fort attachés à la religion de leurs pères, qu’ils remplissaient les plus hautes charges de l’État, et que, comme tous les païens zélés, ils affichaient une vive admiration pour l’ancienne littérature. Ils ne se contentaient pas de l’aimer, ils la cultivaient; ce n’étaient pas seulement des lettrés délicats, mais des écrivains célèbres. Si l’on excepte la poésie, qui convenait moins à des grands seigneurs et à des politiques, ils se partageaient à tous les trois le domaine des lettres. L’un était plutôt un philosophe, l’autre un historien, le troisième un orateur. Il me semble que leur caractère particulier et le rôle qu’ils ont joué dans l’histoire de leur temps répond au genre spécial d’études qu’ils avaient choisi.

Le philosophe s’appelait Prætextat (Vettius Agorius Prætextatus). Il était un peu plus âgé que les deux autres, et devait être né vers le milieu du règne de Constantin. L’em-

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pereiir Julien, qui connaissait son zèle pour le paganisme, en fit un proconsul d’Achaïe. Sous Valentinien, qui, comme on l’a vu, laissait chacun libre dans ses croyances, il garda sa charge, et même il profita de l’influence qu’elle lui donnait pour sauver les mystères d’Éleusis, qui semblaient en péril. On pouvait en effet leur appliquer une loi de Valentinien contre les sacrifices nocturnes; mais, Prætextat ayant déclaré au prince que, si on les supprimait, il ne valait plus la peine de vivre, on fit pour eux une exception. Devenu ensuite préfet de Rome, ses fonctions le rendirent l’arbitre d’une lutte violente qui s’éleva entre les chrétiens. A la mort du pape Libère, deux prêtres, Ürsinus et Damase, se disputèrent sa succession. La querelle en vint au point qu’on se battit dans les églises, et qu’au dire d’Ammien on releva, un jour, sept cents cadavres sur le pavé d’une basilique. Prætextat mit fin au conflit par. l’exil d’Ursinus. Je me figure qu’il devait sourire quand il recommandait aux chrétiens de se traiter avec moins d’inhumanité et de s’aimer un peu plus les uns les autres : il était plaisant pour un païen d’être chargé de leur prêcher les vertus chrétiennes. On sait du reste qu’il ne se faisait pas faute de les railler à l’occasion, et que notamment il se moquait volontiers du luxe qu’étalaient les chefs de l’Église et des beaux revenus qu’ils trouvaient dans la piété des fidèles. Saint Jérôme rapporte qu’il disait un jour au pape Damase : a Nommezmoi évêque de Rome, et je me fais tout de suite chrétien L » Dans son parti, Prætextat est au premier rang : c’est ce qu’atteste la place qu’il occupe dans les Saturnales de Macrobe. C’est chez lui que les païens les plus importants de Rome se rassemblent; il préside l’entretien et le dirige. Personne ne sait mieux que lui la raison des usages religieux; on écoute avec respect les explications qu’il en donne : il est le grand théologien du paganisme, princeps religiosorum, sacrorum

Contra Joann. Uieros,,

omnium præsul^. Ses connaissances ne se bornent pas à la religion nationale, il connaît aussi et pratique les autres : ce pontife de Vesta est en même temps prêtre des dieux de l’Égypte et de l’Asie. 11 appartient évidemment à ces croyants de la dernière heure qui, pour résister au christianisme, ont fait un appel désespéré à tous les cultes du monde. Ils craignent que le polythéisme gréco-romain ne soit pas de force à soutenir la lutte tout seul ; mais ils comptent bien qu’il sera vainqueur s’il parvient à grouper comme en un faisceau toutes les autres religions autour de lui. La dévotion de Prætextat n’était pas seulement fort étendue, elle était tout à fait sincère. Il ne lui suffisait pas, comme à beaucoup d’autres, d’en faire étalage dans la vie publique : chez lui, parmi les siens, il professait les mêmes sentiments qu’au sénat. C’est ce qu’on voit clairement dans les lettres que lui écrivit Symmaque. Nous avons conservé l’épitaphe en vers que sa femme, Fabia Paulina, a fait graver sur sa tombe. Elle a la forme d’un grave dialogue, dans lequel la femme et le mari s’entretiennent pour la dernière fois. La conversation, comme il convient, débute par des compliments. Prætextat dit de Pauline « qu’elle est amie de la vérité et de l’honneur, fidèle aux dieux et dévouée a leurs temples, qu’elle préfère son mari à elle-même et Rome à son mari » ; de son côté, Pauline déclare, en lui répondant, « que l’éclat de sa famille ne lui a pas valu de plus grand avantage que de la rendre digne d’un mari comme Prætextat » . Puis elle le remercie de lui avoir donné le goût et fintelligence des choses sacrées : « C’est toi, ô mon époux, qui, en prenant soin de m’instruire, m’as arrachée, pure et sainte, des bras de la mort, qui m’as conduite dans les temples et m’as faite la servante des dieux. C’est sous tes yeux que j’ai été initiée à tous les mystères. » N’est-il pas curieux de voir à quel point le christianisme s’est imposé à ceux même^

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