Macrobe, Sat,, I
AFFAIRE DE L’AUTEL DE LA VICTOIRE
qui le combattaient? Les païens s’étaient moqués longtemps de la peine que prenaient les chrétiens pour répandre la connaissance de leur religion parmi les petites gens et les femmes : les voilà qui se préoccupent de faire comme ceux dont ils plaisantaient. Le bienfait dont Pauline remercie le plus son mari, c’est de l’avoir élevée jusqu’à lui en l’associant à ses croyances :
Sociam benigne conjugem nectens sacris.
Elle termine comme ferait une chrétienne, en exprimant l’espoir de le retrouver dans une autre vie : « J’aurais été bien heureuse, si les dieux m’avaient fait la faveur de ne pas te survivre. Je le suis pourtant, puisque j’ai été tienne tant que j’ai vécu, et que je le serai bientôt, après ma mortL » Quand Prætextat mourut, en 384, il était arrivé au comble de la popularité. Tout le monde le respectait, et, à quelque distance, il produisait l’effet d’un Caton ou d’un Cincinnatus. Aussi reçut-il du sénat, du peuple, des grands collèges de prêtres dont il faisait partie, et meme des princes qui ne partageaient pas ses croyances, des honneurs qu’on n’accordait guère qu’à un souverain.
Cependant, malgré toute sa science et sa piété, la considération dont il jouissait, les grandes fonctions qu’il avait remplies, Prætextat ne fut guère qu’une décoration pour les païens de Rome. Son ami, Nicomachus Flavianus, que nous appelons Flavien, était le véritable chef du parti. Comme Prætextat, il restait attaché de tout son cœur à l’ancien culte ; mais sa dévotion n’avait pas tout à fait le même caractère. D’abord, elle ne s’étendait pas à tous les dieux de l’univers, et le seul titre qu’on lui donne, sur les monuments élevés en son honneur, est celui de membre du collège des pontifes. Elle ne paraît pas non plus avoir été aussi ardente que celle de Prætextat. A vrai dire, il
i. Corp. inscr. lat., YI, 1779.
était plutôt superstitieux que dévot : on raconte qu’il consultait beaucoup les devins de toute sorte et qu’il avait une grande confiance dans les réponses des oracles. Mais il en prenait fort à son aise lorsqu’il s’agissait d’accomplir les devoirs ordinaires de sa religion. Les pontifes devaient servir les dieux par quartier. Flavien, quand son tour était venu, et qu’il était absent de Rome, se faisait attendre, et quelquefois même il restait dans ses terres, malgré les représentations de ses collègues L II lui est arrivé, dans des jours de fête où l’abstinence était de rigueur, de faire jeûner quelqu’un à sa place^. Si les lettres de Symmaque étaient plus libres, plus intimes, si elles ne se bornaient pas d’ordinaire à un échange de banalités et de compliments, nous connaîtrions à fond Flavien, qui est l’un de ses correspondants les plus familiers. Tout ce qu’on y voit, c’est que, par moments, il paraît saisi d’une sorte de découragement, dont son ami cherche à le guérir; comme les grands ambitieux déçus, il parle des plaisirs de la retraite, des charmes de la campagne; il refuse de retourner à Rome, quand on l’en prie ; il annonce qu’il est décidé à se retirer des affaires publiques^. C’était donc au fond un mécontent; il est à croire qu’il avait conçu de grandes espérances, et qu’elles ne s’étaient pas tout à fait réalisées. Peut-être a-t-il eu le tort de se souvenir trop de l’époque où Piome était le centre et la tête de l’empire, presque l’empire entier, et où cette aristocratie, à laquelle il appartenait, gouvernait réellement le monde. Quand il s’était mis devant les eux ce passé glorieux, les dignités dont les princes l’honoraient devaient lui sembler médiocres. Tout ce qu’un grand seigneur pouvait être, Flavien l’avait été; Théodose, dont il avait écrit l’histoire, lui témoignait une très vive affection, qui résista aux dissentiments religieux et survécut à quelques disgrâces passagères. Quelque irrité que fût le maître, il semble que Flavien n’avait qu’à se montrer pour reconquérir ses bonnes grâces. Il
1. Symmaque, Epist., II, 50. — 2. Ici., II, 53. — 3. Id., II, 18.
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fut même quelque temps, nous venons de le voir, questeur du palais, ce qui le rapprochait du prince et en faisait le confident et l’interprète de ses plus secrètes pensées. Rien pourtant ne lui suffit. En 592, il semblait plus puissant et mieux en cour que jamais, il était préfet du prétoire d’Illyrie, désigné consul pour l’année suivante, quand, on ne sait pourquoi, il se jeta dans le parti de rusurpateur Eugène, qui ne pouvait pas lui donner plus que Théodose. Je n’ai pas à raconter ce qu’il fit pendant les quelques mois que dpra ce règne éphémère f Nous savons qu’il fut quelque temps le maître de Rome, et qu’il profita de son pouvoir jiour rétablir, autant qu’il le pouvait, la religion nationale, lui ramener des fidèles et rendre tout leur éclat aux vieilles cérémonies. Il quitta ensuite Rome pour Milan, oîi il effraya les chrétiens par ses menaces, puis il alla disputer à Théodose le passage des Alpes. Vaincu, il ne voulut pas survivre à sa défaite, et l’on nous dit qu’il se tua ou se fit tuer. Celui-là, comme on le voit, n’était pas seulement un théologien, mais un homme d’action. Avec lui, les païens perdirent le dernier chef politique qui leur restait.
Le troisième personnage n’est pas pour nous un inconnu. Nous avons déjà étudié sa correspondance, où il se peint quelquefois sans le vouloir; mais comme il doit être le principal acteur de la lutte qu’il nous reste à raconter, il faut ajouter à ce que nous avons déjà dit quelques détails sur sa vie et ses opinions qui achèveront de nous le faire bien connaître.
Symmaque, ou, pour lui donner tous ses noms, Q. Aurelius Symmachus, était, comme les deux autres, de bonne maison et fort considéré. Il se fit, dès sa jeunesse, une grande répu-
1. Nous connaissons mieux aujourd’hui toute cette dernière partie de la vie de Flavien, grâce à la découverte que M. L. Delisle a faite, il y a quelques années, d’un petit poème latin placé dans un manuscrit du vi® siècle, à la «uite des œuvres de Prudence. C’est un pamphlet de l’époque, qui nous donne des détails très curieux sur la réaction païenne dans Rome et les menées de Flavien pendant qu’il était à la tête du parti d’Eugène. Je renvoie au récit qu’en a fait M. de Rossi [Bullet, d'Arch, Christ., 1868)
talion d’éloquence. Le sénat, qui était fier de lui, et qui comptait sur son talent pour se rendre le prince favorable, l’envoya plu* sieurs fois lui porter ses vœux ou ses doléances. C’était l'époque oïl Valentinien guerr oyait au delà du Rhin contre les Allemands. Symmaque lui plut, et il le garda quelque temps à sa cour. Ce vaillant soldat aimait les lettres; — qui ne les aimait pas alors? — Il goûtait beaucoup la compagnie d’Ausone, qu’il avait nommé précepteur de son fils, et il s’en faisait suivre dans ses expéditions. L’hiver venu et la campagne finie, on rentrait sur le territoire romain, et l’on allait se reposer dans les palais de Mayence ou de Trêves. L’empereur y donnait des fêtes brillantes, pendant lesquelles on entendait Ausone chanter en vers les exploits du prince, tandis que le jeune Symmaque les célébrait en prose. Il avait la réputation d’exceller dans les discours de ce genre ; personne ne tournait mieux que lui les compliments, et les flatteries avaient dans sa bouche une grâce particulière. Napoléon disait de la vieille aristocratie française dont il aimait à remplir ses antichambres : « Il n’y a que ces genslà qui sachent servir. » De même ces soldats parvenus, qu’un coup de fortune avait mis à la place d’Auguste et de Marc- Aurèle, approchaient d’eux volontiers les descendants des grandes familles romaines, dont les manières étaient si distinguées et qui savaient flatter avec tant de finesse et d’aisance. Le cardinal Mai a retrouvé, sur un palimpseste, quelques fragments des panégyriques de Symmaque, et les a publiés : ce ne sorrt pas des chefs-d’œuvre. Dans l’un d’eux, l’orateur compare Valentinien et son frère Valens, l’empereur d’Orient, au soleil et à la lune, qui se partagent le gouvernement du ciel, comme les deux frères se sont divisé celui de la terre. Il fait remarquer pourtant que la comparaison n’est pas tout à fait juste, et que Valentinien s’est bien mieux conduit que le soleil. Le soleil a gardé toute la lumière pour lui et n’en a laissé qu’un faible reflet à la lune, tandis que Valentinien a fait un partage égal avec son frère : si le soleil s’était comporté avec la même géné-
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rosité, il ferait jour pendant vingt-quatre heures ^ L’hyperbole est forte ; mais Juvénal nous avertit que, lorsqu’on adresse des compliments au maître, il n’est pas besoin de se mettre en peine de les rendre vraisemblables, et que les plus excessifs sont toujours les mieux reçus Ces exagérations ridicules étaient d’usage dans les panégyriques, elles ne prouvent rien contre Symmaque : c’était en réalité un très honnête homme, dont la correspondance est pleine des sentiments les plus honorables. Les flatteries dont il accablait les princes dans ses discours publics ne l’empêchaient pas de leur dire la vérité quand il le croyait nécessaire, et quelquefois de leur tenir tête. Le seul fait d’avoir défendu contre eux ses croyances religieuses nous prouve qu’il était plus ferme, plus courageux, plus indépendant que ses panégyriques ne le laissent soupçonner.
Symmaque, comme Flavien et Prætextat, était un païen convaincu ; mais il ne l’était pas tout à fait de la même façon et pour les mêmes motifs. Ce qui l’attachait surtout au culte des aïeux, c’est qu’en toute chose il aimait le passé; les anciens usages lui étaient tous également chers, et il n’y voulait rien changer. Quand il fut préfet de Rome, il refusa de monter dans la voiture somptueuse dont on se servait ordinairement, parce qu’elle n’était pas conforme à l’antique simplicité, et il écrivit tout exprès à l’empereur pour se plaindre qu’on se fut éloigné sur ce point des vieilles traditions^. A la mort de Prætextat, son meilleur ami, les vestales ayant voulu lui élever une statue, quoiqu’il dût être fort satisfait de l’honneur qu’on faisait à un grand personnage qu’il aimait tendrement, il s’y opposa de toutes ses forces, sous prétexte que c’était une nouveauté, et qu’il ne voyait pas dans les registres qu’on l’eût jamais fait pour personne^. Du reste, les vestales lui ont causé beaucoup de tracas ; il les avait sous sa garde, en sa qualité 'de pontife,
1. Symmaque, Orat. in Valent.^ p. 521 (cd. Seeckl. — 2. Juvénal, IV, 70. — 3. EpisU, X, 4. — 4. Il, 56.
et devait les surveiller. Il apprit un jour qu’il y en avait une, dans la ville d’Albe, qui avait manqué à ses vœux. La chose était certaine, le complice avouait. Aussitôt Symmaque, au nom du collèges des pontifes, s’adresse au préfet de Rome pour qu’on lui remette la coupable. Le préfet, qui se trouvait être sans doute un chrétien ou un païen indifférent, hésitait; Symmaque, impatient de punir le crime, se fâcha de tous ces délais, et déclara qu’il allait écrire au préfet du prétoire L Nous ne savons pas comment finit l’affaire et si le préfet du prétoire mit plus d’empressement à livrer la malheureuse que le préfet de Rome, mais nous pouvons être sûrs que le bon, le doux Symmaque, s’il l’avait tenue en son pouvoir, n’aurait pas manqué de la traiter comme faisaient les aïeux et de l’enterrer toute vive :
Tantum religio potuit suadere malorum !
Symmaque était donc plein de zèle pour la religion que ses ancêtres avaient pratiquée. Il accomplissait avec une régularité parfaite toutes les cérémonies du culte, et croyait sincèrement que le salut de Rome dépendait des sacrifices qu’on offrait aux dieux. Quand il voyait les armées romaines vaincues, les Germains pénétrer en Gaule, les Goths envahir l’Orient, il était persuadé que c’était parce qu’on avait oublié d’immoler quelques bœufs à Jupiter. « Dieux de la patrie, s’écriait-il en gémissant, pardonnez-nous nos négligences coupables ! ^ »
Il faut pourtant remarquer que sa dévotion, quoique très sincère, avait quelque chose de plus calme que celle de beaucoup de ses contemporains. 11 ne paraît pas aussi zélé qu’eux pour les cultes étrangers et s’en tient aux anciens dieux de Rome ; ils sont du moins les seuls dont il soit question dans ses ouvrages. De plus, sa piété avait le mérite de n’être pas intolérante. Il a des amis dans les deux camps et s’adresse à tous avec une égale cordialité. Même quand il écrit à ceux qui