IX, 147, 148. - 2. II
AFFAIRE DE L’AUTEL DE LA VICTOIRE
partagent ses opinions, il ne laisse échapper aucune injure contre les autres. Un jour qu’il annonce à Prætextat qu’il arrive à Rome pour exercer ses fonctions pontificales, il ajoute qu’il n a pas voulu suivre l’exemple de ceux qui se font remplacer : « Aujourd’hui, dit-il, manquer aux autels des dieux est une manière de faire sa cour^ » C’est le mot le plus amer qu’on relève dans toute sa correspondance. On y rencontre, presque à côté l’une de l’autre, deux lettres dont l’une recommande un évêque, l’autre un trésorier des pontifes; elles sont écrites du même ton, et à tous les deux Symmaque témoigne la même bienveillance^. Cette modération de sentiments, cette aménité de manières, qui étaient bien connues, le rendaient propre à la démarche que les païens voulaient tenter auprès du prince. Aucun ne pouvait être mieux écouté que lui dans une affaire aussi délicate, aucun n’avait plus de chance de réussir; aussi le sénat dut-il être fort heureux de le charger de porter la parole en son nom.
Mais ici une question se présente que nous devons résoudre avant d’aller plus loin : jusqu’à quel point Symmaque avait-il le droit de prétendre qu’il était vraiment le mandataire du sénat? — La réponse n’est pas aisée, et nous nous trouvons en présence d’affirmations qui semblent contraires. Le principal argument dont l’empereur s’était servi pour supprimer l’autel et la statue, c’est qu’il ne convenait pas de mettre sous les yeux des sénateurs qui avaient embrassé la religion nouvelle des objets qui blessaient leur foi. L’argument, on le comprend, n’avait toute sa force que si l’on pouvait établir que le nombre des sénateurs chrétiens était assez considérable pour qu’on eût égard à leurs scrupules. Voilà pourquoi saint Ambroise répète à plusieurs reprises que les chrétiens forment dans le sénat la majorité. Mais Symmaque laisse entendre le contraire quand il affirme avec non moins d’assurance qu’il parle au nom du sénat. Lequel des
i. Epist., I, 51. — 2. Epist., I, 64 et
deux dit la vérité? Il semble d’abord que ce soit Symmaque. On ne peut douter qu’il n’ait été officiellement désigné par ses collègues pour aller trouver le prince et lui porter leurs réclamations ; or nous savons que le choix des délégués qu’on envoyait à l’empereur était toujours précédé d’une discussion et qu’il faisait l’objet d’un vote. C’est donc la majorité du sénat qui a choisi Symmaque; d’où l’on doit conclure qu’au moins ce jour-là la majorité était païenne : aucune contestation à ce sujet n’est possible. Aussi saint Ambroise prétend-il que, lorsque le sénat délibéra sur cette affaire, il n’était pas au complet et qu’il y manquait beaucoup de ses membres : « C’étaient, nous dit-il, des chrétiens qui craignaient quelque violence h » Il ajoute que les absents ont envoyé une protestation à l’évêque de Home et qu'il en possède un exemplaire. On voit que l’opinion de Symmaque et celle de saint Ambroise ne sont pas aussi contradictoires qu’elles le paraissent d’abord, et qu’il est possible de les concilier. Peut-être les chrétiens étaient-ils en majorité dans le sénat, ainsi que l’affirme catégoriquement saint Ambroise; mais cette majorité comprenait beaucoup de gens indécis, craintifs, irrésolus, qui avaient peur de se compromettre; et, comme le jour où il fallait affirmer leur foi, ils restaient chez eux, ils laissaient la minorité païenne, plus ferme, plus compacte, composée des plus grands personnages, faire ce qu’elle voulait; sans compter que ceux dont je parlais tout à l’heure, et qui, considérant la Victoire comme une allégorie innocente, ne voyaient pas pourquoi on ôtait son image de la curie, devaient voter avec les païens. C’est ainsi qu’ils se trouvèrent ce jour-là les plus nombreux et qu’ils prirent la résolution d’envoyer Symmaque à l’empereur pour le prier de révoquer ses décrets.
Il partit donc pour Milan, où la cour résidait alors ; mais son voyage fut inutile. Gratien avait été prévenu par le pape Damase