Saint Ambroise, ‘première répomCi
AFFAIRE DE L’AUTEL DE LA VICTOIRE
de ce qu’on devait lui demander; on lui avait remis la lettre des sénateurs ciirétiens, qui protestaient un peu tardivement contre la démarche que faisaient leurs collègues. Malgré tous ses efforts pour voir le prince, Symmaque ne fut pas reçu, et dut reprendre tristement le chemin de Rome.
L’année suivante, les choses changèrent de face. D’abord la récolte fut très mauvaise : le blé manqua dans toute l’Italie et Rome souffrit de la famine. Les païens, comme on pense, en profitèrent pour prétendre que c’étaient les dieux qui se vengeaient. Mais ce qui leur parut un signe plus évident de la colère céleste, c’est la triste destinée du prince qui s’était montré si rigoureux pour la religion nationale. Dans l’été de l’année 383, Gratien fut assassiné par un de ses généraux, Maxime, qui se fit proclamer empereur en Gaule.
Les circonstances étaient redevenues favorables pour le sénat. Le jeune frère de Gratien, Valentinien II, qui conservait l’Italie, ne s’y sentait pas très solide. Effrayé par le malheur qui venait d’arriver à sa famille, menacé par Maxime, il était obligé de ménager tout le monde. A Rome, on jugea le moment venu de renouveler la tentative qui avait été si mal accueillie l’année précédente L Symmaque, qui était alors préfet de la ville, revint à la charge, et, cetle fois, il put se faire écouter de l’empereur. Dans la salle du consistoire impérial, les conseillers ordinaires du prince, des magistrats, des généraux, écoutèrent la lecture d’un rapport [velatio], que fort heureusement nous avons conservé dans le dixième livre de ses lettres, parmi les pièces officielles de son administration.
Le hasard faisait qu’en ce moment les païens occupaient les plus hautes charges de l’État : Prætextat était consul désigné, Flavien, préfet du prétoire d’Italie, Symmaque, préfet de Rome. M. Seeck pense avec raison que cette circonstance put encourager le sénat à faire une nouvelle tentative auprès de l’empereur.
Analyse du discours de Symmaque. — Nécessité de conserver les traditions anciennes. — Respect que mérite l’autel delà Victoire. — Injustice du décret qui supprime les revenus des temples. — Profession de foi de Symmaque.
Donnons de ce morceau célèbre une courte analyse qui en fasse connaître les parties essentielles.
Symmaque ne perd pas son temps, comme il arrive dans les discours ordinaires, à de longs préambules. C’est à peine s’il rappelle en quelques mots l’injure que les méchants lui ont faite, sous le règne précédent, en contraignant l’empereur à ne pas le recevoir, « parce qu’ils savaient bien que, s’il avait pu se faire entendre, il aurait obtenu justice » ; puis il entre brusquement en matière : « Quel homme est assez l’ami des barbares pour ne pas regretter l’autel de la Victoire? Nous avons ordinairement une prévoyance inquiète qui nous fait éviter ce qui peut sembler d’un mauvais augure. Sachons au moins rendre au nom de la Victoire l’hommage que nous refusons à sa divinité. Vous lui devez déjà beaucoup, princes bientôt vous lui devrez davantage. Que ceux-là détestent sa puissance qui n’ont pas éprouvé son secours ; mais vous qu’elle a servis, ne renoncez pas à une protection qui vous promet des triomphes. Puisque tout le monde a besoin d’elle et la désire, pourquoi refuser de lui rendre un culte?... Ou désormais prêterons-nous le serment d’être fidèles à vos lois et de nous conformer à votre parole? Quelle crainte religieuse épouvantera l’àme perfide et l’empê-
1. Il était de règle, depuis Dioclétien, que, bien qu’on ne parlât que devant un seul prince, on eût l’air de s’adresser à tous. Cette fiction permettait de croire que l’empire, quoique divisé entre plusieurs empereurs,, n’avait pas perdu son unité.
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cherade mentir quand on demandera son témoignage? Je sais bien que tout est plein de Dieu, et qu’il n’y a pas d’asile sûr pour un parjure; mais je sais aussi que rien ne retient une conscience prête à faiblir comme la présence d’un objet sacré. Cet autel est le garant de la concorde de tous et de la fidélité de chacun. ))
Ce ne sont encore là que des raisons de sentiment, qui ne peuvent guère toucher un chrétien. L’argument véritable sur lequel l’orateur fonde son espérance, c’est que l’ancienne religion a pour elle l’autorité du passé et qu’elle est le culte des aïeux. Voilà pourquoi les conservateurs du sénat ont donné à Symmaque le mandat de la déiendre. On croit les entendre parler quand il dit : « L’héritage qu’enfants nous avons reçu de nos pères, faites que, vieillards aujourd’hui, nous puissions le transmettre à nos enfants. » Le passé est tellement sacré pour eux qu’ils vont jusqu’à refuser aux empereurs le droit d’y rien changer, a Vous savez bien qu’il ne vous est pas permis de toucher aux usages de nos pères, vohis contra morem parentum intelligitis nihil licere. )) Voilà une bien fière parole pour un sénat d’ordinaire si obéissant et si humble; mais ce qui lui donne du cœur, c’est qu’il est convaincu que la prospérité de l’empire dépend du maintien de la vieille religion : « .Nous redemandons un culte qui a fait longtemps la fortune de Rome )). S’il l’a faite, il peut seul la conserver. Il ne s’agit pas entre hommes d’Etat d’instituer des discussions théologiques. Les religions se jugent par les services qu’elles rendent; l’homme ne s’attache aux dieux que quand ils lui ont été utiles, utilitas quæ maxime homini deos asserit. a Puisque toute cause première est enveloppée de nuages, à quel signe reconnaîtrons-nous la divinité, sinon à ce passé de succès et de gloire? Si donc une longue suite d’années fonde l’autorité de la religion, conservons la foi de tant de siècles; suivons nos. pères qui si longtemps ont avec profit suivi les leurs. » Ici l’orateur, pour donner plus de force à ses paroles, les met dans
la bouche de Rome elle-même : « Il me semble que Rome est devant vous et qu’elle vous parle en ces termes : Princes excellents, pères de la patrie, respectez la vieillesse où je suis parvenue sous cette loi sacrée. Laissez-moi mes antiques solennités; je n’ai pas lieu de m’en repentir. Permettez-moi, puisque je suis libre, de vivre selon mes usages. Ce culte a mis tout l’univers sous mes lois; ces sacrifices, ces cérémonies saintes, ont écarté Annibal de mes murs et les Gaulois du Capitole. N’ai-je donc été sauvée alors que pour me voir outragée dans mes vieux jours? Quoi que ce soit qu’on me demande, il est trop tard pour le faire. Ne serait-il pas honteux de changer à mon âge? »
On pense bien que Symmaque ne manque pas de se plaindre des décrets de Gratien qui ont supprimé les appointements des prêtres et confisqué les revenus des temples ; — c’était, on l’a vu, l’atteinte la plus grave qu’on eût portée au paganisme. — Quand il les attaque, il devient pressant, hardi, presque violent ; il a l’accent des orateurs de la droite, Maury ou Gazalès, lorsqu’ils défendent les biens du clergé devant l’Assemblée nationale, et emploie les mêmes arguments. Il affirme que ce qu’un prince a donné, un autre ne peut pas le reprendre : c’est une spoliation qu’aucune loi n’autorise; il n’est pas juste de refuser aux collèges sacerdotaux le droit de recevoir les legs qu’on veut bien leur faire; il est criminel de s’emparer de ceux qu’on leur a faits et qui leur appartiennent; les mauvais princes sont les seuls qui ne respectent pas la volonté des mourants. « Eh quoi! ajoute-t-il, la religion romaine est-elle mise hors du droit romain? Quel nom donner à ""'tte usurpation des fortunes particulières auxquelles la loi défend de toucher? Les affranchis sont mis en possession des biens qu’on leur a légués; on ne conteste pas même aux esclaves les avantages qu’un testament leur assure; et les ministres des saints mystères, les nobles vierges de Vesta, sont seuls exclus du droit d’hériter! Que leur sert-il de dévouer
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leur chasteté au salut de la patrie, d’appuyer réternité de l’empire sur le secours du ciel, d’étendre sur vos armes et sur vos aigles la salutaire influence de leurs vertus, et de faire pour tous les citoyens des vœux efficaces, si nous ne les laissons pas jouir même du droit commun? Comment pouvez-vous souffrir que, dans votre empire, on gagne plus à servir les hommes qu’à se dévouer aux dieux? » Ce n’est pas seulement un crime odieux, c’est une faute dont l’État portera la peine.
(( La république en souffrira, car il ne peut pas lui servir d’être ingrate. )) On l’a bien vu par la famine qui vient de désoler une partie du monde. Symmaque en sait la cause, et il est heureux de nous la dire : a Si la moisson a manqué, la faute n’en est pas à la terre ; nous n’avons rien à reprocher aux astres ; ce n’est pas la nielle qui a détruit le blé, ni l’ivraie qui a étouffé la bonne herbe : c’est le sacrilège qui a desséché le sol, sacrilegio annus exaruit, )) Les dieux ont vengé leurs temples et leurs prêtres.
Symmaque a l’occasion, dans le cours de son rapport, de faire à plusieurs reprises sa profession de foi : elle a été fort remarquée et mérite de l’être. Il faut reconnaître qu’elle présente un caractère d’élévation et de grandeur qui aurait un peu surpris les dévots de l’ancien temps. Il en a été question^ plus haut ; c’est celle des païens éclairés de cette époque, qui voulaient mettre d’accord leurs croyances religieuses et leurs opinions philosophiques. Nous avons vu qu’ils s’en servaient volontiers dans leurs polémiques avec les chrétiens, et qu’il leur semblait qu’elle pouvait offrir aux deux cultes un moyen de s’entendre, ou du moins de se supporter. Symmaque commence par établir la légitimité de la religion nationale : a Chacun a ses usages, chacun a son culte. La Providence divine {mens divina) assigne à chaque cité des protecteurs différents. De même que chaque mortel reçoit une âme en naissant, de même à chaque peuple sont attribués des génies particuliers qui règlent leurs destinées. » Ainsi les dieux qu’adore chaque
nation ne sont que des serviteurs ou des délégués de la divinité suprême, et, dans ce système, l’unité divine n’est pas compromise par la multiplicité des dieux locaux. Mais Symmaque va plus loin : il laisse entendre qu’en réalité toutes les religions se confondent, et qu’elles ne sont que des formes diverses d’un même sentiment. « Reconnaissons, dit-il, que cet Être, auquel s’adressent les prières de tous les hommes, est le même pour tous. Nous contemplons tous les mêmes astres; le même ciel nous est commun; nous sommes contenus dans le même univers. Qu’importe de quelle manière chacun cherche la vérité? Un seul chemin ne peut suffire pour arriver à ce grand mystère, uno itinere non potest perveniri ad tam grande secretum, » Et, au moment de finir, il tient a mettre le trône du jeune prince sous la protection de tous ces dieux qu’il a tâché de réunir et de concilier : « Puissent toutes les religions employer leurs forces secrètes à vous soutenir, celle surtout qui a fait la grandeur de vos pères ! Pour qu’elle puisse vous défendre, laissez-nous la pratiquer. »
Succès de la requête de Symmaque. — Saint Ambroise. — Sa première réponse à Symmaque. — Seconde réponse. — Railleries contre le paganisme romain. — Les vestales. — La théorie du progrès. — Le salaire des prêtres.
Le rapport de Symmaque fut écouté avec une grande faveur. Le conseil impérial comprenait des chrétiens et des païens; tous, sans distinction de culte, furent d’accord que les réclamations étaient justes, et qu’il fallait accorder ce qu’on demandait. L’empereur seul résista. Valentinien n’avait que quatorze
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ans, et il est vraisemblable que ses conseillers gouvernaient l’empire sous son nom. Il leur laissait sans doute la direction des affaires politiques et militaires; mais pour les choses religieuses il ne subissait pas leurs volontés. Éclairé par sa foi, écoutant ses scrupules, il n’hésita pas à se prononcer contre l’opinion générale avec une fermeté qui ne lui était pas ordinaire. Il reprocha aux chrétiens leur faiblesse, et répondit nettement aux païens qu’il ne rétablirait pas ce que son frère avait supprimé.
Mais on pouvait craindre qu’il ne changeât de sentiment, et que le sénat, appuyé par tous les politiques de l’empire, finît par avoir raison de la résistance de ce jeune homme. C’est alors que, pour maintenir le prince dans ses résolutions, pour l’empêcher de céder aux réclamations des païens, exprimées dans un si beau langage et soutenues par un parti si puissant, saint Ambroise entra ouvertement, dans la lutte.
Tout le monde connaît l’histoire de l’évêque de Milan. On sait qu’il descendait d’une des grandes familles de Rome, celle des Aurelii, à laquelle appartenait aussi Symmaque, en sorte que les deux adversaires, dans ce grand débat, étaient assez proches parents. Fils d’un préfet des Gaules, on l’avait nommé de bonne heure gouverneur de fltalie septentrionale, et il s’y était fait remarquer par son équité, son désintéressement, la netteté de sa parole, la décision de son caractère. L’empire comptait sur lui pour les plus hauts emplois, quand un hasard le donna à l’Église. A la mort de leur évêque, les habitants de Milan ne pouvaient pas s’entendre sur le choix de son successeur. Les esprits étaient fort animés et l’on allait en venir aux mains, quand le gouverneur, Ambroise, se présenta dans l’assemblée pour rétablir l’ordre. Il s’exprima avec tant de fermeté et de bonne grâce que tout le monde en fut charmé. Aussi, une voix s’étant élevée par hasard pour dire : « Qu’il soit notre évêque! » tous le répétèrent. Après quelque résistance, Ambroise céda, et le choix populaire fut sanctionné
par les applaudissements de toute la chrétienté. « Courage, homme de Dieu, lui écrivait saint Basile; c’est le Seigneur luimême qui vous a choisi parmi les juges de la terre pour vous faire asseoir dans la chaire des apôtres : venez combattre le bon combat! » Ambroise y était merveilleusement préparé par sa vie antérieure. Il ne sortait pas d’un cloître, où d’ordinaire on fait mal l’apprentissage de la vie; il avait appris le monde en vivant dans le monde; il connaissait les affaires pour les avoir pratiquées. Il était de cette race des grands administrateurs de l’empire, esprits graves et sages, nourris des maximes du droit ancien, respectueux de Tautorité, dévoués au maintien de l’ordre. Il porta dans le gouvernement de l’Église cette netteté de vues, cette décision, ce sens de la réalité et de la vie qu’il avait pris dans l’administration des provinces. C’était le digne adversaire de Symmaque, et les deux religions qui se disputaient l’empire allaient se combattre dans la personne de leurs deux plus illustres représentants.
Dès que saint Ambroise apprit la démarche du sénat et le succès qu’elle avait manqué d’obtenir, il s’empressa d’écrire une première protestation, dans laquelle il ne pouvait pas répondre en détail aux arguments du préfet de Rome, puisqu’il ne les connaissait pas encore. Il se contentait de rappeler au prince son devoir, et le faisait en termes énergiques et impérieux. Assurément, c’est un sujet soumis, mais il a le sentiment qu’il est l’interprète d’un pouvoir supérieur à celui des rois. « Tous ceux qui vivent sous la domination romaine, dit-il, servent l'empereur; mais l’empereur doit lui-même servir le Dieu tout-puissant. » Comme il parle au nom de ce maître souverain, il ne prie pas, il commande; il n’implore pas, il menace : « Soyez sûr que, si vous décidez contre nous, les évêques ne le souffriront pas. Vous pouvez aller dans les églises; vous n’y trouverez pas de prêtre pour vous y recevoir, ou vous en trouverez qui vous en défendront l’accès. Que leur répondrez-vous quand ils vous diront : L’autel de Dieu refuse
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vos présents, car vous avez relevé l’autel des idoles? » C’est, on s’en souvient, ce qu’il a fait lui-même, à la porte de l’église de Milan, lorsque, après le massacre de Thessalonique, il en refusa l’entrée à Théodose.
Une fois qu’on lui eut communiqué, comme il le demandait, la requête de Symmaque, il y répondit k loisir. La réponse est longue, plus longue que l’attaque, où l’on remarque une savante et habile concision, quelquefois même traînante et confuse, mais vive partout et souvent éloquente. Sans me piquer de suivre exactement une argumentation où la suite fait défaut, je me contenterai de résumer les raisons que saint Ambroise oppose à son adversaire.
Ces raisons sont souvent de simples plaisanteries. Symmaque prétend que Rome redemande une religion sous laquelle elle a toujours été victorieuse, qui l’a sauvée des Gaulois et l’a délivrée d’Annibal. Mais les Gaulois ont brûlé Rome; et s’ils n’ont pas pris le Capitole, ce n’est pas le grand Jupiter, c’est une oie, qui les en a empêchés : Ubi tune erat Jupiter? an in ansere loquebatur? On dit que les dieux ont protégé Rome contre Annibal; mais, s’ils sont venus cette fois à son secours, il faut avouer qu’ils l’ont fait de mauvaise grâce et qu’ils n’y ont guère mis de diligence. Pourquoi ont-ils attendu pour se déclarer jusqu’après la bataille de Cannes? Que de sang n’auraient-ils pas épargné en se décidant un peu plus vite ! D’ailleurs Carthage était païenne comme Rome, elle adorait les mêmes dieux et avait droit à la même protection. Il faut choisir : si l’on prétend que ces dieux ont été vainqueurs avec les Romains, il est impossible de nier qu’ils aient été vaincus avec les Carthaginois. Enfin, à la fameuse prosopopée de Symmaque, qui avait produit un grand effet, saint Ambroise croit devoir en opposer une autre : — c’est une lutte de rhétorique; — il fait, lui aussi, parler Rome, mais d’une façon très différente. « A quoi sert, dit-elle aux Romains, de m’ensanglanter chaque jour par le stérile sacrifice de tant de troupeaux? Ce n’est pas
dans les entrailles des victimes, mais dans la valeur des guerriers, que se trouve la victoire.... Pourquoi me rappeler sans cesse aux croyances de nos pères? Je hais le culte de Néron. J’ai regret de mes erreurs passées; je ne rougis pas de changer dans ma vieillesse avec le monde entier. 11 n’y a point de honte à passer dans un meilleur parti; il n’est jamais trop tard pour apprendre. »
Symmaque, on s’en souvient, s’était fort apitoyé sur le sort des vestales ; il avait parlé avec attendrissement « de ces nobles filles qui vouent leur virginité au salut de l’État, et, par l’influence de leurs vertus, attirent les secours du ciel sur les armes de l’empereur )) . Saint Ambroise pense qu’il faut beaucoup rabattre de ces éloges. D’abord il fait remarquer qu’elles ne sont que sept : ce n’est guère, de trouver dans tout l’empire sept jeunes filles qui fassent vœu de chasteté et renoncent aux joies de la famille pour se vouer au culte des dieux! D’ailleurs, elles n’y renoncent pas tout à fait et ne font pas des vœux perpétuels. Entrées à dix ans au service de Vesta, elles doivent y rester trente ans. Ce temps écoulé, elles sont libres et peuvent se marier. « La belle religion, dit saint Ambroise, oîi l’on ordonne aux jeunes filles d’être chastes et où l’on permet aux vieilles femmes d’être impudiques ! » Sans compter qu’on ne se fie guère à leur vertu, puisqu’on éprouve le besoin de les épouvanter de menaces terribles pour les maintenir dans le devoir : elles doivent être chastes, sous peine d’être enterrées vives. Saint Ambroise pense que « ce n’est pas tout à fait être honnête que de l’être par crainte ». Enfin, si l’on punit sévèrement les coupables, on comble de distinctions et de faveurs celles qui se conduisent bien. Dans leur palais du forum, elles mènent une existence somptueuse; on les promène dans Rome sur des chars magnifiques ; elles ne paraissent ea public que couvertes de robes de pourpre et de bandelettes d’or. Tout le monde se lève en leur présence pour leur faire honneur; elles ont partout, même au théâtre et au cirque, des
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places réservées et les meilleures. A ces prêtresses de Vesta, si riches, si honorées, saint Ambroise oppose les vierges chrétiennes. Celles-là s’engagent pour la vie, et elles gardent fidèlement leur vœu, quoiqu’elles soient libres de le violer; elles ne sont pas sept seulement, comme les vestales; elles remplissent les villes, elles peuplent les solitudes. Elles n’ont pas besoin, pour se consacrer à Dieu, qu’on leur prodigue la fortune et les privilèges; au contraire, ce sont les misères et les privations qui les attirent. Elles portent la robe de bure, elles se nourrissent plus mal que les esclaves, elles remplis-sent les emplois les plus vils. A côté de ces quelques femmes de grande famille, vertueuses par peur ou par ambition, et qui sont l’aristocratie de la virginité, les autres forment ce que saint Ambroise appelle « la populace de la pudeur, videte plebem pudoris ! »
On pense bien qu’ayant cette opinion des vestales, saint Ambroise ne peut pas supposer que le ciel se soit mis en peine de les venger. Aussi refuse- t-il de croire que la famine de l'année précédente ait été infligée à l’empire pour le punir des décrets de Gratien; et sa grande raison, c’est qu’elle n’a pas duré, et qu’à une année stérile vient de succéder une année bénie. Jamais les récoltes n’ont été plus belles ; et pourtant les décrets sont toujours en vigueur, les prêtres continuent à ne pas recevoir de salaire, les biens des temples ne leur ont pas été rendus, et le sénat demande toujours l’autel de la Victoire! Si l’on prétend que la disette était un indice de la colère des dieux, il laut bien reconnaître que l’abondance qui l’a suivie montre qu’ils se sont apaisés et ne réclament plus aucune satisfaction.
Jusqu’ici, saint Ambroise n’a guère employé que les arguments des apologistes ordinaires. Ces plaisanteries tantôt légères, tantôt profondes, dont il se sert si volontiers, étaient d’usage dans la polémique chrétienne, et l’on en trouve des modèles ailleurs. Mais voici qui est plus nouveau et qu’il ne
tient de personne. Il se trouve que la discussion l’amène a soutenir des principes auxquels l’Église n’a pas toujours fait un bon accueil et qu’on est d’abord un peu surpris de rencontrer chez un évêque. On a vu que Symmaque est l’homme du passé; il veut qu’on reste fidèle aux anciennes croyances, il regarde comme un crime de rien changer aux vieux usages. Naturellement saint Ambroise défend l’opinion contraire. Le passé n’est pas son idéal ; il croit que rien n’est parfait en naissant et que tout gagne à durer. Si les changements déplaisent, si l’on se fait une loi de retourner toujours en arrière, pourquoi s’arrêter en route? Il faut aller jusqu’au bout, revenir aux origines du monde, à la barbarie, au chaos; il faut préférer à nos arts, au bien-être dont nous jouissons, aux connaissances que nous avons acquises, le temps où l’homme ne savait pas se construire une maison ni ensemencer les champs, où il vivait sous les arbres et se nourrissait du gland des chênes; il faut même, pour être logique, descendre encore plus loin, jusqu’à ce moment où la lumière n’existait pas encore et où l’univers était plongé dans les ténèbres. Nous regardons l’apparition du soleil comme le premier bienfait de la création; pour Symmaque, c’est le premier pas vers la décadence. Par ces raisonnements exprimés d’une façon subtile et frappante, saint Ambroise veut nous amener à penser qu’il ne faut pas condamner sans retour toutes les innovations, et nous préparer ainsi à la plus grande de toutes, l’introduction du christianisme. (( Le monde, dit-il, après avoir longtemps erré, a changé de route pour arriver à la maturité et à la perfection : que ceux qui l’en blâment accusent la moisson parce qu’elle ne mûrit pas les premiers jours, qu’ils reprochent à la vendange de nous faire attendre jusqu’à l’automne, qu’ils se plaignent de l’olive parce qu’elle est le dernier fruit de l’année ! )) Et il conclut en ces termes : « N’est-il pas vrai qu’avec le temps tout se perfectionne? Ce n’est pas à son lever que le jour est le plus brillant; c’est à mesure qu’il avance qu’il éclate de lumière et qu’il enflamme de chaleur. »
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Voilà la théorie du progrès très nettement formulée : cette fois, l’Église l’invoque à son profit; mais le xviii® siècle l’ayant retournée contre elle, elle a été amenée à s’en méfier et même à la combattre comme une erreur coupable.
Une autre opinion de saint Ambroise mérite aussi d’être remarquée. Symmaque avait soutenu que c’était un devoir pour l’État de payer les prêtres. En effet, du moment que l’État et la religion sont indissolublement liés ensemble, les prêtres deviennent des fonctionnaires comme les autres et ont droit aux mêmes avantages. 11 ne peut donc pas comprendre pourquoi le trésor public a cessé tout d’un coup de rétribuer leurs services. Saint Ambroise lui répond qu’après tout, le paganisme est traité comme les autres religions de l’empire, que les prêtres chrétiens ne reçoivent pas non plus de salaire, que les églises n’ont pas plus de droit que les temples à recueillir des héritages; et même il affirme qu’on est plus sévère pour elles, et qu’on veille avec plus de soin à les empêcher de s’enrichir. (( Si une veuve chrétienne donne sa fortune aux prêtres des temples, le testament est bon^; il est mauvais, si elle la laisse aux ministres de son Dieu. )) C’est une injustice, mais saint Ambroise ne s’en plaint pas : « J’aime mieux, dit-il, que nous soyons pauvres d’argent et riches de grâces. » A ce culte salarié, religio mendicanSy comme l’appelle déjà Tertullien, qui avoue son impuissance à vivre sans le secours de l’État, et qui tend la main au trésor public, il est fier d’opposer le merveilleux développement de l’Église du Christ, qui a grandi sans le pouvoir et malgré lui, qui n’a pas besoin de ses libéralités pour vivre. « Tandis que nous nous glorifions du sang que nous avons versé, ils ne sont sensibles qu’à l’argent qu’on leur enlève. Cette pauvreté qui nous semble un honneur, ils la tiennent pour un outrage. Nous trouvons que les empereurs ne
1. L’édit de Gratien n’enlevait aux temples que les biens fonds, prædia. Il leur était permis de recueillir des dons en argent. Saint Ambroise prétend que les dernières lois l’interdisaient à l’Église.
nous ont jamais plus prodigué leurs bienfaits que quands ils nous faisaient battre et tuer; Dieu a fait une récompense pour nous de ce qu’ils regardaient cemme un supplice. Nous avons grandi, nous autres, par les cliâtiments, par les misères, par la mort. Mais eux, — voyez leurs nobles sentiments ! — ils avouent que leur religion ne peut pas vivre si elle n’est pas payée par l’État. )) On voit bien, sans qu’il le dise, que cette situation d’une Église indépendante, se suffisant à elle-même et ne demandant l’aumône à personne, lui paraît la meilleure, qifil n’est pas d’avis qu’elle se mette sous la main de l’État en acceptant ses bienfaits, et qu’il a peur qu’elle ne paye sa fortune de sa liberté.
Caractère des deux discours. — Pourquoi l’on est porté à préférer celui de Symmaque. — Le style de Symmaque et celui de saint Ambroise. — Le fond des idées. — Ce n’est pas Symmaque, c’est saint Ambroise qui défend la liberté de conscience.
Ce discours fit changer le conseil d’opinion. La même unanimité qui s’était prononcée d’abord pour Symmaque se déclara pour saint Ambroise, et il nous dit que les païens ne furent pas moins vifs à l’approuver que les autres. Il fut donc décidé que les décrets de Gratien seraient exécutés. Le sénat pourtant ne se tint pas pour battïi; il renouvela plusieurs fois encore ses réclamations. Un moment même, pendant l’usurpation d’Eugène, il crut l’emporter, grâce au crédit dont Flavien jouissait auprès du nouveau prince^ ; mais son succès ne dura guère.
1 Le malheureux Eugène se trouva dans un grand embarras : il était du'ctien et ne voulait pas trop déplaire aux évêques. D’un autre coté, les
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et ia victoire de Théodose ruina pour jamais ses espérances. Saint Ambroise a donc pleinement gagné sa cause devant ses contemporains : il est moins sûr qu’il ait été aussi heureux auprès de la postérité.
On est plus porté aujourd’hui à être favorable à Symmaque. D’abord Symmaque représente les vaincus. Il y a des gens qui sont toujours pour les plus forts : c’est le grand nombre; mais il y en a aussi pour qui c’est un principe invariable d’être pour les plus faibles. Cette conduite est plus noble, quoique souvent aussi peu raisonnable : il faut être pour les plus justes. De plus, le rapport de Symmaque est fort agréable à lire; c’est son œuvre la plus distinguée, la seule qui nous fasse comprendre la réputation dont il jouissait de son temps. Ni la sécheresse laborieuse de ses lettres, ni les déclamations ampoulées de ses panégyriques, ne nous faisaient rien attendre de pareil. Évidemment ici la passion religieuse l’a servi ; il défend une cause qui lui est chère, et, suivant le mot de Caton, le cœur l’a fait éloquent. Peut-être aussi ne l’a-t-il été que parce qu’il n’éprouvait pas le besoin de l’être. Il ne voulait pas composer une harangue, mais un simple rapport; ce n’était pas le grand orateur qui parlait, c’était le préfet de Rome qui exposait une affaire au prince. Ce genre n’exige pas les grands éclats, les larges développements, les brillantes pensées, qui sont à leur place dans les discours oratoires ; il demande seulement un ton grave, des raisonnements serrés, de la logique, de la clarté. Symmaque était trop bon rhéteur pour ne pas obéir scrupuleusement aux règles de Part; il est heureux que les règles lui aient permis d’être plus simple qu’à son ordinaire, de ne pas se noyer dans les grandes phrases et de dire les choses comme
païens l’appuyaient et il comptait sur le sénat. Quand les sénateurs vinrent lui demander de rendre aux temples l’argent qu’on leur avait pris, il essaya de s’en tirer en le donnant aux sénateurs eux-mêmes. De cette façon il espérait les empêcher de se plaindre, et il pouvait affirmer aux évêques qu’il ne l’avait pas restitué aux autels des dieux.
il les sentait. Évidemment saint Ambroise ne sait pas si bien écrire que lui. C’est l’infériorité des pères de l’Église, avec tout leur génie, de n’être jamais que des écrivains imparfaits. Pour bien écrire, ils se méfient trop de l’art et se fient trop à la grâce. Quand ils songent aux grands intérêts dont ils sont chargés, il leur semble futile de s’occuper des mots et des phrases, et ils sont trop portés à croire que Dieu saura bien toucher les cœurs tout seul, sans que les hommes s’en mêlent. J’ajoute que presque tous ont été gâtés par l’habitude du sermon. Assurément la chaire a été la grande puissance du christianisme : c’est par elle qu’il a dominé le monde; mais il arrive trop souvent que l’habitude de la parole improvisée rend impuissant à la parole écrite. L’orateur qui trouve du premier jet le mot propre et l’image frappante quand il est entraîné par le mouvement de l’improvisation, s’embarrasse, hésite, lorsqu’il a la plume à la main. Ses expressions deviennent ternes, ses phrases traînantes; il porte dans ce qu’il écrit ces longueurs, ces répétitions, qui se comprennent, et qui même sont nécessaires quand on s’adresse a un public ignorant ou distrait. Il faut bien avouer que cette fâcheuse inlluence du sermon se fait sentir jusque dans les maîtres de l’éloquence chrétienne, saint Ambroise, saint Augustin; chez les autres, elle est tout à fait insupportable et nous rend pénible l’étude de leurs ouvrages, malgré les grandes pensées et les nobles sentiments qui s’y trouvent. Dès le premier jour, la beauté du rapport de Symmaque frappa tous les lettrés délicats ; il parut si supérieur à celui de son adversaire, que le poète Prudence, quelque vingt ans plus tard, éprouva le besoin de reprendre les arguments de saint Ambroise et de les mettre en vers, pour leur donner plus de force et plus d’éclat.
Mais il ne s’agit pas ici d’un concours de beau langage; l’alfaire qui se discutait devant l’empereur était trop grave pour qu’on ne tienne compte que de l’éloquence. Il nous faut prendre pour nous-mêmes le conseil que saint Ambroise
AFFAIRE DE L’AUTEL DE LA VICTOIRE
donnait à Valentinien, quand il lui disait a de ne pas s’arrêter aux grâces du discours, mais d’aller au fond des choses ». Cherchons donc à savoir de quel côté, dans cette grande lutte, étaient la justice et le droit. Quand on lit Symmaque un peu légèrement et qu’on prête trop d’attention à la vivacité de ses plaintes, il fait l’eflet d’être un champion de la tolérance. C’est bien sa prétention, et saint Ambroise l’en raille très finement. 11 rappelle que les païens n’ont pas toujours eu ces beaux sentiments dont ils se parent depuis qu’ils ne sont plus les maîtres. <( Il est bien tard de parler aujourd’hui de justice et d'invoquer l'équité. Oîi donc était leur tolérance, quand ils pillaient les églises, quand ils tuaient les fidèles, quand ils refusaient à nos morts les consolations de la sépulture? C’est la dernière victoire du christianisme de les avoir forcés à blâmer leurs aïeux. » Il n’a pas de peine non plus à nous montrer qu’on n’imite pas leur exemple et qu’on ne leur rend pas les traitements qu’ils ent inlligés aux chrétiens. En réalité, ils ne peuvent pas se dire persécutés, puisqu’on les' laisse libres de célébrer leur culte comme ils veulent. (( A Rome, l’encens brûle sur les autels; les bains, les places, les portiques sont occupés par les statues des dieux. » Que leur faut-il de plus? U est vrai qu’on a cessé de payer un traitement à leurs prêtres; mais en a-t-on jamais accordé aux ministres des autres cultes, et est-ce vraiment une persécution que d’être réduit à la condition commune? Sans doute aussi, on a pris les biens des tempies; mais quel usage en avaient-ils fait? « Qu’ils comptent devant vous, dit saint Ambroise, les captifs qu’ils ont délivrés, les pauvres qu’ils ont nourris, les secours qu’ils ont donnés aux exilés pour les faire vivre! » Il pouvait ajouter qu’une religion intimement liée à l’Etat, comme le paganisme, et (jui s’ en fait gloire, ne doit pas être trop SLrj)rise (jue le prince se regarde un [)eu comme le maître chez elle, et qu’il dispose sans scrupule de scs hiens quand il en a besoin. Iteste le crime qu’on a commis en supprimant l'autel de la Victoire. C’est ici surtout uue la réponse II. 19
de saint Ambroise est curieuse à noter. Symmaque s’en est plaint comme d’un acte d’intolérance : saint Ambroise démontre que rien n’est plus conforme à la parfaite équité, et que c’est au nom même de la liberté des croyances que la mesure a été prise. Est-il juste que les sénattmrs chrétiens soient forcés d’assister à des cérémonies dont ils ont horreur? Pourquoi veut-on à toute force les en rendre témoins, si ce n’est pour les en faire complices? « Ne semble-t-il pas qu’on entende leurs ennemis qui disent d’un air de triomple : Us ont beau faire, la fumée de nos sacrifices frappera leurs yeux, leurs oreilles entendront les airs de nos musiciens, la cendre des victimes pénétrera dans leurs gosiers, l’encens parfumera leurs narines; en vain ils essaient de détourner la tête, la flamme du foyer sacré colorera leurs visages! » Puisqu’on ne traîne pas les païens aux autels du Christ, c’est bien le moins qu’en revanche ils n’obligent pas les chrétiens à fréquenter les autels des dieux.
En réalité, ce n’est pas la tolérance que demande Symmaque pour un culte qu’on ne persécute pas encore, c’est la domination. Il est vrai que, dans un des plus beaux passages de son rapport, il soutient que toutes les religions ont un fonds commun, et que, sous des noms divers, elles adorent le même Dieu, ce qui semble indiquer qu’elles ont toutes les mêmes droits, et qu’il veut qu’elles soient traitées avec la même bienveillance; mais à côté de ces idées larges, qui témoignent d’un esprit dégagé de préjugés et qui flattent singulièrement notre dih ttantisme religieux,, il y en a d’autres qui amènent à des conclusions contraires. II nous dit que chaque nation a ses divinités particulières, qui lui sont attribuées par la divinité su[)rême, pour la garder et la protéger dans ses dangers. Si ce sont véritablement les dieux propres de la cité, aussi inséparables d’elle, suivant son expression, que l’âme l’est du corps, tous les citoyens leur doivent un culte. C’est une religion d’Étal qu’il institue, et l’on sait que toute religion d’État est inévitablement condamnée à l’intolérance.
AFFAIRE DE L’AUTEL DE LA VICTOIRE
Je crois donc que l’on commet une forte méprise et qu’on déplace les rôles, quand on veut faire de Symmaque un défenseur et de saint Ambroise un ennemi de la liberté de conscience. C’est le contraire qui me paraît être la vérité. Je suppose que le parti qui, de nos jours, fait proles^ion d’être le plus opposé à l’Église, serait fort étonné s’il consentait à lire avec attention le discours de l’évêque de Milan, il y trouverait une des satisfactions les plus vives qu’on puisse éprouver, celle de découvrir des arguments pour sa cause chez (juelqu’un qu’on regarde comme un adversaire. Il y a, par exemple, des passages dont on pourrait se servir si l’on voulait rc()ondre à ceux qui s’irritent de la confiscation des biens du clergé. Pour nous borner à des polémiques récentes, qui passionnent autour de nous les esprits, il me semble que les partisans de la séparation des Églises et de l’État et de la suppression du budget des cultes pourraient, avec un peu de complaisance, mettre saint Ambroise de leur côté. Je crois aussi que les gens qui se montrent si acharnés à ne pas souffrir d’emblèmes religieux en dehors des églises, sous le prétexte qu’ils sont une injure pour ceux qui pratiquent d’autres croyances, ou même qui n’en ont aucune, seraient en droit de rappeler que c’est précisément la raison qu’invoquaient les sénateurs chrétiens pour denmnder au prince de faire disparaître l’autel de la Victoire. Pourquoi, disaient-ils, cette partialité en faveur d’un culte? Est-il juste que, dans un lieu oîi tous se réunissent au même titre, il y en ait de mieux traités que les autres, etiamne in cummuni concilio non erit communiü condilio? On pourrait donc dire, si l’on se permettait d’appliquer aux choses du passé les mots d’aujourd’hui, qu’ici saint Ambroise est le radical et Symmaque le réactionnaire. Ce qui est sur, en tous cas, ce que nous pouvons affirmer sans crainte d’être contredits, c’est que, dans le grand débat que nous venons de raconter, c’est Symmaque qui soutient le privilège, et saint Ambroise qui réclame la liberté.
GUAPITRE n
Théodose. — Ses lois contre les hérétiques. — Contre les païens. — Suppression du paganisme. — Comment commence la dernière polémique entre les païens et les chrétiens. — Prise de Rome par Alaric. — Effet produit par cette catastrophe dans le monde romain.
Au moment où Valentinien II refusait de relever l’autel de la Victoire et de rendre aux temples leurs revenus, il y avait déjà cinq ans que régnait à Constantinople le prince qui devait achever la défaite du paganisme. Gratien, après la mort de Valens, son oncle, vaincu et tué par les Goths, avait mis à la tête de l’empire d’Orient son meilleur général. Théodose (379). On pense bien qu’un prince pieux comme lui ne s’était choisi pour collègue qu’un orthodoxe irréprochable. Théodose se donna la mission d’établir l’unité religieuse dans son empire, ou, pour me servir de ses paroles, « d’y faire adorer de tous le nom du Dieu unique et souverain ^ )) . Il se mit à l’œuvre sans retard, et deux ans après son avènement, quand il venait à
1. God. Theod., XYI, 5, 6 : Unius et summi Dei nomen ubique cele- Lreiur,
peine de vaincre les Goths, il commença sa campagne religieuse.
C’est aux hérétiques qu’il s’en prend d’abord. Son prédécesseur Valens avait favorisé les ariens et ils étaient les maîtres de l’Orient. Tliéodose les attacjue de front, et déclare du premier coup (( qu’il veut que tous ses peuples suivent la religion que pratiquent l’évêque de home, üamase, et Pierre d'Alexandrie^ )). Voilà ses sujets bien avertis. Pour leur apprendre où se trouve l’orthodoxie, il ne se perd pas en définitions dogmatiques; il cite des noms propres, ce qui est plus précis, et prête moins aux équivoques. La lutte qui commence alors contre l’hérésie se poursuit sans relâche sous Théodose et ses successeurs, par des lois de plus en plus sévères, jusqu'à celle de Théodose 11, en i"25, qui proscrit vingt-deux sectes à la fois^.
Après les hérétiques, les païens ont leur tour. La guerre fut menée contre eux avec un esprit de suite remarquable. On procéda régulièrement, sans trop de liâte, par des attaques successives. En 381 paraît une première loi, encore timide et embarrassée, qui punit les sacrifices, faits la nuit ou le jour, pour connaître l’avenir, a II faut honorer Dieu, disait l’empereur, par des prières convenables, et non pas l’outrager par des pratiques sacrilèges^. )) Quatre ans plus tard (585), il recommence et promulgue une loi nouvelle qui dit à peu près la même chose, mais en termes plus menaçants. Elle défend de faire des sacrifices « pour chercher dans le foie et les entrailles des victimes des espérances de fortune dans l’avenir et découvrir les événements iuturs par des consultations exécrables^. )) Ces lois sont obscures; interdisent-elles les sacrifices d’une manière absolue, ou seulement quand ils servent à des rites magiques? on ne le voit pas clairement; mais nous
1. Cod. Theod., AVI, 1, 2. — 2. Id., XVI, 5, 65. Parmi ces lois on peut citer celle de Tliéodose qui défend de discuter en pulilic sur des questions religieuses. Cod. Theod., XVI, 80, 4, 2. — 3. Id., XVI, 10, 7. — 4. Cod. Theod., XYI, 10, 9.
LA c( CITÉ DE DIEU » DE SALNT AUGUSTIN. 295
pouvons être sûrs qu’on a dû les applicjuer presque pni!oul dans leur sens le plus rigoureux. Libanius, dans son discours sur les temples, qui doit être de cette époque*, dit « (j»u‘ la loi tolère le feu et l’encens )), ce qui montre qu’on ne cioyait pas qu’elle permît d’immoler des victimes. On le faisait pourtant, et Libanius le révèle à l’empereur avec une naïve imprudence : on avait l’air de se réunir pour un repas commun, et l’on mangeait ensemble la bête immolée, non sans invo(juer tout bas le dieu dont on célébrait la fête. Libanius nous apprend encore que non seulement les décrets du prince étaient exécutés à la lettre et dans toute leur rigueur, mais qu’on allait beaucoup plus loin qu’il ne l’avait permis. Il nous dit que « les hommes noirs (il parle des moines) qui ont abandonné le travail des champs pour se mettre, comme ils prétendent, en relation avec le créateur de l’univers sur les montagnes », descendent de leurs retraites, excitent par leur prédication les exaltés, les inq)atients, et tous ensemble se jettent sur les temples pour les détruire. Les évêques les encouragent, les autorités civiles les laissent faire; Libanius s’adresse à l’empereur pour les arrêter. Il est remarquable qu’il emploie pour défendre sa religion les arguments dont se servaient les apologistes chrétiens clans des circonstances semblables. Comme Lactance, il montre au prince que les ennemis des dieux finissent mal et que la race de Constantin a disparu de la terre; comme Méliton et Justin, quand ils écrivent à Marc- Aurèle, il ne veut pas croire que le sage Tliéodose ait ordonné les injustices que l’on commet en son nom : « Tu ne nous persécutes pas, lui dit-il avec une incroyable assurance, pas plus que Julien n’a persécuté ceux qui prati(juaient un autre culte que le sien » ; et il rejette la faute sur ceux qui exécutent mal les ordres du prince. Mais il ne tarda pas à reconnaître
1. Tillemont croit que ce discours est de 584, Godefroy de 587. La date de Godefroy me semble préférable.
que Tlicodose était bien le vrai coupable, que ceux qui poursuivaient la ruine complète de la vieille religion n’avaient rien à craindr e, et que même en dépassant ses ordres formels ils se conibrmaient à ses désirs secrets.
Jus(jue-là le paganisme n’a été sérieusement attaqué que dans les pays où règne Tbéodose, c’est-à-dire en Orient; l’Occident continue à vivre tant bien que mal sous le régime établi par Valentinien que les décrets de Gratien n’ont pas tout à fait compromis. Mais tout d’un coup, en 391, le jeune em[)er-eur Valentinien II se décide à supprimer tout le paganisme à la fois; il défend d’une manière absolue de faire des sacrifices, d’entrer dans les temples, d’adorer les statues ^ L’année suivante, Tliéudose reprend la loi de Valentinien et la développe. Cette fois on sent qu’il veut ne plus laisser aucune équivoque et porDir le dernier coup à l’ennemi. D’abord la loi atteint tout le monde ensuite elle s’aj)plique à tous les pays de l’empire sans exception^; elle interdit toutes les pratiques religieuses, de quelque nature qu’elles soient. Il est défendu non seulement d’immoler des victimes et de consulter leurs entrailles, même pour des motifs sans gravité, mais d’allumer des lanqies, de brûler de l’encens, de suspendre des guirlandes de fleurs en l’honneur des dieux. La loi ne se contente pas de fermer les temples des villes, elle surveille les campagnes; elle ne veut pas qu’on enti’elace des bandelettes aux branches des arbres, ou qu’on dresse des autels de gazon; elle entre chez les particuliers, elle pénètre dans l’intérieur de la maison, que le vieux Domain regardait comme sacrée, et défend qu’oi: allume le feu du foyer pour honorer les lares, qu'on y brûle les prémices du repas pour les pénates, qu’on offre du vin ai génie : (( Toute maison, dit-elle, où l’encens aura fumé, appai tient au fisc ». Rien n’est omis, on le voit : la proscrip-
1. Cod. Thood., XYI, 10, 10. — 2. Id., XVI, 10, 12 : nidlus omnino ex quolibet généré^ ordiue^ etc. — 5. In niitlo penüus lo(0.
tion est complète; le vieux paganisme n’a plus qu’à mourir.
Cependant il ne mourut pas tout de suite. L’année même où parut cette loi terrible, un païen, le comte Arbogaste, se révolta contre Valentinien II, le tua, et mit à sa place un fort tiède catholique, le rhéteur Eugène. Ce qui donne sa couleur véritable à ce mouvement, c’est l’adhésion du plus important des païens de Rome, Flavien, qui devint un des chefs de l’insurrection, et qui essaya d’en profiter pour rendre à sa religion toute son ancienne puissance. Mais Théodose remporta encore une fois la victoire, et son triomphe fut celui du christianisme. Tout l’empire étant sous la main du même maître, la loi qu’il avait faite fut imposée partout et appliquée dans toute sa sévérité. Les païens de Rome, qui venaient de se compromettre avec Flavien, perdirent leurs privilèges; les temples y furent fermés comme ailleurs, et saint Jérôme déclare « que le Capitole est désert, que la poussière en couvre les dorures, et que les dieux n’ont plus dans leurs niches que la compagnie des hiboux* ».
Mais si, dans les grandes villes, sur lesquelles l’empereur a les yeux, ces lois étaient exécutées à la lettre, il est probable que, dans les pays éloignés, qui échappaient à la surveillance du prince, où les magistrats étaient souvent païens, on trouvait moyen de les éluder. Les campagnes surtout échappaient au contrôle de l’autorité. Dans beaucoup d’endroits, les paysans groupés autour du temple, qui. ^elon le mot de Libanius, est l’âme du village, comme aujourd’hui ils se serrent autour de leur église, continuaient à prier leurs dieux et à célébrer leur culte. Pour vaincre cette obstination, les successeurs de Théodose durent plus d’une fois reprendre les anciens édits ou en
1. Saint Jérôme, Adv. Joviii., Il, 58. Prudence [contra Syniin., I, 545 et sq.) fait remonter la conversion des Domains à la visite que fit Théodose àDonu* en 589 après la défaite de Maxime : mais celte visite est contestée. Voyez, sur toutes ces questions, Dossi, BulLct. d'arcli, chrét., 18(36, p. 52 et sq.
faire d’autres. La vieille religion disparaissait lentement, peu à peu, et c’est seulement trente ans après la loi qui la supprimait entièrement, que ïhéodose II disait qu’il croyait bien qu’il ne restait plus de païens dans l’empire*.
Il en restait pourtant encore, puisque, à ce moment meme, saint Augustin écrivait la Cité de Dieu, qu’il avait entreprise pour les combattre. Se serait- il donné la peine de discuter si longuement leurs doctrines, s’il avait pensé qu’elles n’étaient plus à craindre? La Cité de Dieu est une réponse faite au paganisme mourant, qui profitait des maüieurs de l’empire pour attaquer encore une Ibis son ennemi. Cette polémique, qui donna naissance au grand ouvrage de saint Augustin, est la dernière lutte où les deux religions se soient mesurées. Il nous faut raconter à quelle occasion elle fut engagée et ce qui amena saint Augustin à y prendre part.
Le 24 août 410, Alaric, qui assiégeait Rome, y pénétra, pendant la nuit, par la porta Salaria, qui était mal gardée. Il mit le feu aux masures qui entouraient la porte; de là l’incendie se communiqua aux jardins de Salluste et dévora tout le quartier. Pendant trois jours la ville fut mise à sac par les barbares. Alaric était chrétien, et il aurait voulu se montrer clément; mais il ne fut pas maître de ses soldats, parmi lesquels se trouvaient des -gens de toutes les nations et de tous les cultes. Le quatrième jour il quitta Rome, emportant dans ses chariots d’énormes richesses entassées, et laissant derrière lui tant de cadavres qu’on eut grand’peine à les ensevelir.
L’effet produit par ce désastre fut immense. Nous avons \ ce sujet le témoignage des écrivains ecclésiasti(jues, qui avaient plus d’intérêt à le taire qu’à l’exagérer. Saint Augustin nous apprend que l’univers en gémit et que l’émotion pénétra jusque dans les pays les plus reculés de l’Orient^ a Le llambcau du
1. Cod. Tbeod., XVI, 10, 22 : paqartofi qvî sw^ei'Siint [quamquam iam nullos esse credainus), etc, — 2. Sermo de iirbis excidio.
monde s’est éteint, s’écriait saint Jérôme de sa retraite lointaine de Bethléem, et, dans une seule viile qui tombe, c’est le genre humain tout entier qui périt » Saint Jérôme pourtant n’aimait pas Borne, et, dans ses moments de mauvaise humeur, il se plaisait à lui donner ce nom de Babylone, qui a fait fortune parmi les révoltés du xvi® siècle. Mais, devant un si grand malheur, les griefs particuliers étaient oubliés, et l’on pleurait une catastrophe qui semblait décapiter l’empire.
Si l’on comprend aisément que les contemporains en aient été fort affligés, on est très étonné qu’ils ne s’y soient pas attendus. Les affaires de l’empire étaient en si mauvais état depuis quelque temps qu’on pouvait tout craindre. Les barbares couraient l’Italie : ils s’étaient déjà plusieurs fois approchés de Borne, qui n’avait été sauvée que par miracle. Mais enfin elle avait toujours échappé, et cette bonne fortune justifiait ceux qui prétendaient qu’on ne pourrait jamais la prendre. C’était « la ville éternelle )) ; ce vieux nom, dont elle était si fière, on le lui donnait avec plus d’insistance depuis qu’on la voyait menacée de le perdre. Dans les documents officiels de cette époque, tels que les lois et les décrets des empereurs, elle n’est presque jamais désignée autrement. Ce n’étaient pas là de ces vains mots qu’on répète par habitude et sans conviction. Le prestige de Rome était resté si grand dans le monde, qu’on s’obstinait à croire qu’elle ne pouvait pas succomber. Après chaque danger qu’elle venait de courir et dont un hasard heureux l’avait tirée, on proclamait de plus belle son immortalité. La première fois qu’elle fut attaquée par Alaric, les plus intrépides ne purent s’empêcher d’éprouver d’abord quelque frayeur; mais, comme Stilicon parvint à l’éloigner et qu’il remporta même un avantage important sur lui à l'nllenlia, on devint plus rassuré que jamais. Le poète Claudien*