Claudien, De bello get
attendu. Plus elle était imprévue et terrible, plus on éprouvait le besoin de lui trouver des causes surnaturelles. La pensée vint a tout le monde de l’attribuer à la colère céleste, et naturellement les païens qui restaient soutinrent que les dieux se vengeaient de l’abandon de leur culte.
Les anciens Romains, nous l’avons déj:ï dit, étaient fort dévots : toute leur liistoire le montre : et, comme il arrive toujours, leur dévotion se manifestait surtout à la suite de quelque désastre public. Pendant les guerres puniques, toutes les Ibis qu’Annibal remportait une victoire, les noires auxquels le peuple avait recours dans le malheur, après les avoir négligés pendant la prospérité, ne manquaient pas de prétendre quon avait tnécontenté les dieux, et qu'on était victime de leur colère. « Votre faute, disait Fabius, au lendemain de Trasimène, est idutôt d’avoir néiilififéles sacrifices et méconnu les avertissements des augures que de manquer de courage ou d’habileté L «Aussitôt toute la ville se mettait en prières. On recommençait les anciennes cérémonies, on en imaginait de nouvelles; et, comme la fortune (inissait toujours par revenir à un peuple qui ne s’abandonnait pas luimème et à qui les revers donnaient de nouvelles forces, on en faisait honneur à toutes ces prati(jues pieuses, et l’on proclamait bien haut qu’on leur devait la victoire; c’est ainsi que s’accrédita la croyance que Rome était redevable de sa grandeur à la protection de ses dieux.
Cette opinion, qui fut acceptée de tout le monde, et que les esprits même les plus libres et les moins crédules, comme Salluste et Cicéron, ne se permettent pas de contester, était de nature à nuire singulièrement à la pro[)agation du christianisme : aussi voyons-nous les premiers apologistes fort occupés à la combattre. Les circonstances leur fournirent d’abord une réponse aisée. Sous des princes conmie Trajan, Hadrien, Marc- Aurèle, les armées étaient victorieuses et le monde tonquille;
i, TItc-Live, XVII, 9.
cependant le christianisme ne cessait de se répandre : ses ennemis mêmes étaient forcés d’avouer ses progrès. 11 en fallait donc conclure, ou que ces dieux étaient indifférents à loutrage que leur faisait celte religion rivale, ou qu’ils n’avaient pas la force de le punir. Il y eut niême alors des écrivains ecclésiasti(iues qui crurent pouvoir aller plus loin. Il ne leur sul'lit pas de montrer que l’établissement du christianisme n’avait pas nui à l’empire, puisqu’il était très florissant; ils pensèrent avoir le droit de lui attribuer la prospérité dont il jouissait. L’évêque de Sardes, Méliton, un fort habile homme, qui semble avoir entrevu, dès le ii® siècle, une alliance possible entre l’Église et l’État, faisait remarquer à Marc-Aurèle que depuis Auguste, c’est-à-dire depuis la naissance du Christ, la puissance romaine n’avait éprouvé aucun revers sérieux, que la paix était profonde, que l’univers paraissait parfaitement heureux : « ce qui prouve évidemment, ajoutait-il, que le christianisme a grandi pour le bonheur et la gloire de Rome^ » . C’était, il faut l’avouer, une audace singulière de présenter un culte, dont on voulait faire un ennemi public, comme une sorte de bienfaiteur de l’empire.
Par malheur, la situation, quelques années plus tard, n’était plus la même. A partir de la mort de Septime Sévère, les affaires de l’empire se gâtent. Des luttes éclatent à chaque instant entre les ambitieux qui veulent régner; les princes ne font que paraître sur le trône; les barbares profitent de cette anarchie pour passer la frontière et arrivent au cœur du pays. Dès lors, l’argument dont Méliton était si heureux de se servir se retourne contre lui : puisque les chrétiens se sont attribué les victoires de l’empire quand il était triomphant, il faut bien qu’ils acceptent d’être responsables de ses défaites. De tous côtés on les accuse des malheurs publics. « Si le Tibre déborde, disait déjà Tertullien, et si le JNil reste dans son lit, si le ciel
i. Eusèbe, H, E, IV, 26.
LA (ï CITÉ DE DIEU » DE SAINT AUGUSTIN. 503-
est trop serein et la terre trop agitée, s’il survient quelque famine ou quelque peste, aussitôt un cri s’élève : Les chrétiens aux lions !‘ )) Sous Dèce et sous Valérien, ce fut bien pis. Ils sont alors l’objet de tant de haine qu’on regarde comme l’intérêt le plus sérieux de l’empire de les anéantir. Les princes, qui jusque-là ne les avaient attaqués que par boutade et sans suite, imaginent un plan régulier de persécution et des combinaisons habiles qui doivent les faire disparaître d’un seul coup. On les poursuit partout à la fois et de la même manière. On confisque leurs biens, on les empêche de se réunir, on les frappe à la tête, c’est-à-dire dans leurs prêtres et leurs évêques, dans les personnages importants qui les soutiennent de leur influence et de leur fortune, et ces sévérités ne paraissent exagérées à personne quand on voit dans quelles misères l’empire est plongé et qu’on songe qu’ils en sont coupables. Tout le monde est heureux de venger ses infortunes particulières et celles de l’État sur des misérables qu’on regarde comme les auteurs de tous les maux qu’on souffre. A la fin, le reproche devint si général et la colère contre les chrétiens si violente, que saint Cyprien, qui avait été d’abord d’avis de garder le silence, éprouva le besoin de les justifier. Il le fit dans un ouvrage très important dont il faut bien que je dise un mot, car on peut le regarder comme le modèle et le premier jet de la Cite de Dieu.
C’est une lettre adressée à Démétrianus, grand ennemi des chrétiens, « et qui ne cesssait d’aboyer contre eux avec sa bouche sacrilège ». Il allait partout répétant que, « si les guerres n’avaient pas de terme, si la peste et la famine dépeuplaient le monde, si les pluies devenaient rares, si le ciel était sec et la terre stérde », il fallait s’en prendre aux chrétiens. Saint (iyprien se garde bien, pour lui répondre, de nier les misères de l’empire. Il reconnaît, comme Démétrianus, « qu’il