‹ La fin du paganismeChapitre 60 sur 112 · Terluilien, ApoL · texte numérisé non relu

Terluilien, ApoL

ne tombe plus assez de pluies pendant Thiver pour nourrir les semences, qu’il ne fait plus assez chaud l’été pour les mûrir, que les printemps sont moins riants et moins (leuris, les automnes moins riches qu’autrefois ». Mais les chrétiens n’y sont pour rien : c’est le monde qui est devenu vieux et qui n’a plus la même vi^meur et la même fécondité. « On ne tire plus autant de marbre du sein des montagnes épuisées; les mines se sont fatiguées à produire l’or et l’argent, et les filons deviennent tous les jours plus rares et plus maigres. La population décroît : il y a moins de matelots sur la mer, de laboureurs dans les champs, de soldats dans les armées. » Qu’y faire? La loi de Dieu veut que tout ce qui a commencé cesse d’être et vieillisse avant de mourir; cet affaiblissement des choses en présage la fin, qui ne peut être lointaine.

Ainsi saint Cyprien commence par assigner aux fléaux qui affligent le monde des causes naturelles; car dire qu’il a vieilli à force de durer et qu’il touche à son terme, c’est comparer son existence à celle de l’homme, et parler à peu près comme Lucrèce L Pourtant, si l’on ne s’en tient pas là, si l’on veut trouver une explication à ces malheurs en dehors de la nature, il en a une aussi à donner. Pour répondre à ses adversaires, il se contente de tourner contre eux l’argument dont ils se servent : il n’est pas vrai, comme ils le prétendent, que les Domains soient punis parce que quelques-uns d’entre eux ont quitté leurs anciens dieux; ils le sont au contraire parce que la plupart s’obstinent à ne pas reconnaître le Dieu des chrétiens, qui est le seul véritable ; et la punition est d’autant

1. Lucrèce, à la fin de son second livre, a soutenu, dans des vers d’une admirable mélancolie, les idées que nous retrouvons dans l’ouvrage de saint Cyprien. 11 montre, lui aussi, que la sève de la terre s’est épuisée, qu’elle a peine à produire les moissons qui naissaient d’eiles-mêmes à l’origuie du monde. II nous dépeint le vieux laboureur qui, secouant la tète, raconte ses peines et envie le sort de ses pères; enlin il annonce que la vieille macliino du monde, pourrie par les ans, finira par tomber en ruines.

plus rigoureuse que, non contents de lui refuser un culte, ils persécutent ceux qui l’adorent. A ce propos, saint Cypiien s’élève avec force contre les persécutions. Il attaque l'impudence des hommes qui ne laissent j)as Dieu punir lui-mème scs olfenses. Quand on s’en charge à sa })Iace, on se substitue à lui et on semble le soupçonner d'être impuissant : « Si tes dieux ont quelque pouvoir, dit-il à Démétrianus, qu’ils se lèvent pour se venger, qu’ils viennent défendre leur majesté violée! Que pourront-ils faire pour ceux qui les prient, s’ils ne peuvent rien pour eux-mêmes? Puisque celui qui en protège un autre est plus fort que lui, tu es plus fort que tes dieux, et tu ne dois pas les adorer; ce sont eux, au contraire, qui doivent te rendre hommage. » Prétendre qu’on fait outrage à Dieu quand on prend en main sa querelle, n’est-ce pas affirmer en d’autres termes qu’on ne doit punir personne pour ses croyances? Tertullien l’avait déjà dit aussi nettement que possible : on voit que saint Cyprien exprime ici la même opinion d’une manière plus détournée; et, vraisemblablement, toute l’Eglise pensait alors comme eux. C’est l’usage que les religions réclament pour elles la tof'rance quand elles sont les plus faibles, et qu’elles ne l’accordent guère aux autres lorsqu’elles ont triomphé.

Ainsi Dieu frappe les Romains pour les punir de persécuter son Eglise. Les supplices raftinés qu’une cruauté ingénieuse invente tous les jours contre les chrétiens ont excité sa colère et c’est elle qui déchaîne les maux dont souffre l’enifére. Mais ici une objection se présente, qui au premier abord paraît très grave ; pourquoi ces maux atteignent-ils les chrétiens comme les autres? N’est-il pas étrange que les victimes et les coupables soient traités de la même façon et que Dieu venge ses fidèles sur eux-mêmes autant que sur leurs bourreaux? C>prien répond en montrant que si les peines sont les mêmes pour tous, elles ne produisent pas sur tous les mêmes ( llets. « Les malheurs de la terre, dit-il, sont un châtiment pour ceux

qui ont mis leur gloire et leur joie dans les choses de la terre. Celui-là pleure et gémit au moindre accident qui lui arrive pendant sa vie, qui n’a plus d’espoir après la vie. Au contraire, il n'y a ni joie ni douleur ici-bas, quand on craint les douleurs et qu’on espère les joies de l’autre monde. Nous vivons par l’esprit plus que par la chair, nous employons la vigueur de notre âme à vaincre les faiblesses de notre corps. Les lléaux qui vous épuisent et vous torturent, nous les regardons comme des épreuves qui nous fortifient. Nous avons en nous la force de l’espérance, la fermeté de la foi; au milieu des ruines d’un monde qui s’écroule, notre âme reste droite, notre courage immobile; nous souffrons tout avec joie, car nous sommes toujours surs de notre Dieu. )) Ce sont là de belles paroles, quand on songe qu’elles ont été prononcées entre deux persécutions et par un homme qui allait donner sa vie pour sa croyance.

Les arguments de saint Cyprien perdirent beaucoup de leur force après la conversion de Constantin. Il n’y avait plus alors de persécution, la plus grande partie du monde romain reconnaissait le vrai Dieu, et pourtant les affaires allaient plus mal que jamais. Du moment que le prince était chrétien, le christianisme semblait devenir plus directement responsable de tout ce qui arrivait à l’empire. 11 avait, de plus, comnjis une imprudence à laquelle échappent rarement les oppositions qui aspirent au pouvoir, celle de promettre beaucoup plus qu’il ne pouvait tenir. Il sendjlait, à entendre ses docteurs et ses évêques, que le jour où rem[)ire cesserait d’être païen, tous ses maux devaient se dissiper comme par enchantement. Au moment même où Constantin allait paraître, Lactance écrivait : (( Si le vrai Dieu seul était honoré, il n’y aurait plus de dissensions ni de guerres. Les hommes seraient unis par les liens d’une charité indissoluble, puisqu’ils se regarderaient tous comme des frères. Personne ne dresserait des pièges pour se défaire de son ennemi; chacun se contentant de peu, il n’y

aurait plus ni fraude ni larcin. Que la condition des hommes serait heureuse ! Quel Age d’or commencerait pour le monde ! * » L’âge d’or ne vint pas, il ne viendra jamais : c’est un malheur aucpiel les gens sages sont tout résignes; ils ont depuis longtemps cessé de l’attendre. Mais on coniprend que ceux auxcpiels on en avait donné le goût par avance et qui y comptaient aient été fort nié(;ontents de voir que la victoire du christianisme n’eût pas sensiblement changé le cours des choses et que tout marchât à [)eu près du meme train qu’autrefois. Beaucoup de chrétiens, trompés dans leurs espérances, se sentirent ébranlés dans leur foi. Leur mécomjite fut si grand qu’ils en vinrent à soujiçonner qu’on avait tort de prétendre que Lieu se mêlait des affaires du monde. Quant aux païens, ils revenaient de [>lus belle à leurs anciens reproches, etcetle fois les circonstances semblaient tout à fait leur donner raison. Lorscju’ils comparaient les misères présentes à la prospérité passée et qu’ils voyaient h quel état l’empire était réduit sous des princes chrétiens, ils se trouvaient plus que jamais autorisés à [)rétendre (jue c’était bien le christianisme qui était l’auteur des malheurs de l’empire. Seulement ils n’avaient plus la permission de le dire tout haut; il ne leur était plus possible « d’aboyer de leur bouche sacrilège », comme faisait Déméirianus du temps de iJèce ; l’autorité, qui protégéait les chrétiens, ne le leur aurait pas permis. Ils se contentaient de murmurer à voix basse dans les lieux peu fréqucniés, mussitabant in angulis. Mais ces murmures recueillis avec avidité par les mécontents, ces plaintes qui passaient de bouche en bouclie, ces mots amers, ces regards de menace et de colère à clia(|ue mauvaise nouvelle, finissaient par inquiéter les fidèles et jetaient le trouble dans l’opinion.

L’Alrique était un terrain bien préparé pour les attaques de ce genre. Nulle part les questions religieuses ne se discutaient

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