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LE CHRISTIANISME EST-IL RESPONSABLE DE LA RUINE DE L’EMPIRE

Opinion de l’abbé Raynal et de Gibbon sur les causes de la ruine de l’empire. — Ce que pensaient à ce sujet les conservateurs romains. — Un État ne doit-il jamais changer? — Le patriotisme et la religion romaine.

Nous nous sommes un peu attardés à l’analyse de la Cité de Dieu. L’importance des derniers livres nous a fait oublier les premiers : il convient d’y revenir. Laissons de côté les grands développements historiques sur la suite des empires et l’exposition magistrale de la doctrine chrétienne, quelque intérêt qu’on y trouve, pour nous occuper encore de la question que saint Augustin a voulu traiter au début de son ouvrage, et qui fut pour lui l’occasion de l’entreprendre.

A-t-il réfuté victorieusement ceux qui rendaient le christianisme responsable des malheurs publics? Il faut bien croire que non, puisque, dans la suite, on a souvent renouvelé ce reproche. Pour ne parler que des temps rapprochés de nous, Montesquieu, en étudiant les causes de la décadence des Romains, s’est demandé si l’établissement du christianisme

n’y était pas pour quelque chose ; mais^ une fois la question posée, il tourne court et ne répond pas. L’abbé Raynal, dans son Histoire politique et philosophique des établissements des Européens dans les Indes, l’accuse d’être trop timide et se charge de répondre à sa place. Comme on peut s’y attendre, il le fait de façon à flatter toutes les opinions de son temps. Il maltraite Constantin et déclare que les lois qu’il a faites pour amener le triomphe du christianisme ont causé la ruine de l’empire. 11 est vrai que ses arguments sont si médiocres et qu’il connaît si mal l’histoire qu’il est impossible de lui accorder la moindre autorité L Gibbon, au contraire, en a beaucoup. Il n’a pas voulu aborder ouvertement, dans son ouvrage, la question qui nous occupe; mais, à regarder de près, il la résout : tout y est dirigé de façon à rejeter sur les princes chrétiens et sur le christianisme lui-même les fautes qui furent alors commises, en sorte qu’on y prend cette impression que les contemporains n’avaient pas tort de prétendre qu’il avait tout perdu. Il me semble qu’avec quelques réserves et quelques adoucissements, la plupart des historiens de nos jours pensent comme Gibbon.

Il faut voir s’ils ont raison. Le problème historique qui se posa en 410, à propos de la prise de Rome, mérite d’être repris et discuté. Je sais bien que la solution n’en est pas facile. Nous avons déjà grand’peine à bien connaître les événements, surtout quand ils se sont passés si loin de nous et qu’ils nous ont été racontés par des témoins passionnés et partiaux; comment espérer que nous pourrons en démêler les causes? 11 n’y a pas de science plus aventureuse que celle qu’on appelle la philosophie de l’histoire ; précisément parce qu’elle est fort incertaine, elle a le tort d’être d’une extrême complaisance et de fournir toujours les raisons qu’on veut trouver. Chacun en

1. Il attribue à Constantin une loi qui déclarait libres tous les esclaves qui se faisaient chrétiens. Je n’ai pas besoin de dire qu’il n’y a pas trace d’une loi aussi insensée dans le Code Théodosien ni ailleurs.

CAUSES DE LA RUINE DE L’EMPIRE

tire a sa volonté les conclusions les plus différentes, et les mêmes faits, suivant la façon dont on les présente, servent à soutenir des opinions entièrement opposées. Mais, s’il est difficile, dans les études de ce genre, de se satisfaire tout à fait, lorsqu’on les aborde sans parti pris, qu’on prend la résolution d’être sobre de conjectures, de s’abstenir de conclusions trop rapides, de se résigner à ignorer ce qu’il n’est pas possible de savoir, on peut espérer au moins approcher de la vérité.

Quand les païens soutenaient que l’abandon de l’ancien culte était la cause des malheurs de l’empire, ils l’entendaient de diverses façons. Ceux qui étaient croyants et crédules (il y en avait beaucoup) prenaient cette affirmation à la lettre. Ils se rappelaient les miracles qu’on leur avait contés dans leur jeunesse en leur montrant les vieux monuments qui en conservaient la mémoire : Jupiter arrêtant les fuyards sur le Palatin, les Dioscures apparaissant aux combattants du lac Régille, Apollon perçant de ses flèches les ennemis d’Auguste sur la mer d’Actium, etc. Pleins de ces souvenirs, ils affirmaient, dans la sincérité de leur âme, que les choses allaient mal parce que les dieux ne venaient plus au secours d’un pays qui les avait délaissés. Dans les temps calmes, ils se taisaient, pour ne pas attirer sur eux la colère de l’empereur, qui, à leur grand scandale, s’était fait chrétien; mais, à la moindre alerte, ils reprenaient courage et redemandaient les anciennes cérémonies. C’est à ceux-là surtout que s’adresse saint Augustin. Il n’y a pas à revenir sur la réponse qu’il leur a faite. Je suppose qu’il n’y a plus personne aujourd’hui qui pense que l’empire romain a péri parce que Jupiter et les autres dieux de l’Olympe ne sont pas venus le défendre.

Mais il se trouvait aussi, parmi les païens, des gens qui alléguaient des motifs plus sérieux et qui méritent d’être examinés. Ils soutenaient qu’on avait mal fait d’abandonner l’ancienne religion, uniquement parce qu’elle était ancienne et qu’il fallait garder les institutions du passé. 11 n’y a jamais eu de

conservateurs plus obstinés que les aristocrates de Rome. Ils regardaient comme le type d’un Etat parfait celui où rien ne change. Pendant deux cent cinquante ans ils ont tenu tête aux plébéiens opprimés, qui réclamaient quelques garanties, en leur opposant toujours le même raisonnement : a Cela ne s’est jamais lait. )) A quoi les plébéiens répondaient avec colère : (( Ne faut-il donc rien faire que ce qui s’est fait auparavant? Nullane res nova institui debet?^ » Cette aversion des nouveautés survécut à la république. Pendant l’empire, elle se cantonna surtout dans le sénat, où quelques personnages se rendirent célèbres et s’attirèrent l’estime universelle en repoussant toutes les innovations, même les plus raisonnables et les mieux justifiées. Leur maxime paraît avoir été ce mot du jurisconsulte Cassius, une des lumières du parti, qui disait hardiment qu’il ne faut pas toucher aux institutions anciennes, parce que les aïeux avaient plus de bon sens que ceux qui sont venus après eux, et que, « toutes les fois qu’on change, c’est pour faire plus mal^ )). De Tibère à Constantin, le sénat s’est beaucoup modifié; une aristocratie nouvelle a pris la place de l’ancienne; mais, en la remplaçant, elle l’a continuée. Elle s’est approprié les traditions qu’elle a trouvées dans l’héritage et les a pieusement suivies. Quand a paru le christianisme, elle l’a surtout combattu parce qu’il était une nouveauté. C’est le grief principal qu’on a contre lui, c’est le grand argument qu’on lui oppose. Entre ses partisans et ses ennemis recommence le dialogue qu’on avait entendu pendant deux siècles entre les tribuns de la plèbe et les défenseurs de la noblesse. Symmaque dit : « 11 n’est pas permis de renoncer aux usages des aïeux, Rome est trop vieille pour changer. Suivons nos pères, qui si longtemps avec profit ont suivi les leurs. » Et saint Ambroise répond : « Il n’est jamais trop tard pour apprendre. La sagesse consiste à passer dans le meilleur parti, quand on

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