Sénèque, Epist
CAUSES DE LA RUINE DE L’EMPIRE
ne risquait pas sa vie à briguer les dignités municipales, on risquait sa fortune; les honneurs publics étaient ruineux. Un magistrat *de petite ville se croyait obligé de donner des repas et des jeux à ses administrés, de paver les rues, de réparer des aqueducs et des temples, ou d’en bâtir de nouveaux à ses frais. Aussi essayait-on de se dérober à ces lourdes charges par quelque prétexte honnête. On demandait à l’empereur, et, si l’on avait auprès de lui quelques amis puissants, on finissait par obtenir l’exemption des honneurs publics {vacationes munerum) . Il en résulta qu’avec le temps le nombre des exemptés s’accrut, et qu’on ne trouva plus assez de citoyens pour être magistrats. La loi municipale de Salpensa, qu’on a découverte il y a quelques années, prévoit le cas où les candidats feront défaut et permet de nommer d’office des gens qui ne se sont pas présentés, pourvu qu’ils remplissent les conditions requises L On peut donc devenir magistrat malgré soi, et il est vraisemblable que, pour compléter le sénat des villes, grandes et petites, on avait souvent recours à la contrainte .(Une loi de Marc-Aurcle, insérée dans le Digeste^ parle des décurions qui le sont de leur plein gré et de ceux qui ne le sont que par force C’était pourtant le siècle des Antonins, le temps le plus beau, le plus florissant de l’empire, et déjà se montraient à la surface les maladies cachées qui devaient le perdre.
On voit qu’elles ont précédé de beaucoup la victoire du christianisme. Il a eu le malheur d’hériter d’une situation fort compromise. Au moment où il prit la direction des affaires, les finances publiques étaient ruinées par deux siècles de désordres. Lactance, qui écrivait à la veille du jour où Constantin allait être le maître unique du monde, nous dit que l’impôt était devenu si lourd qu’il fallait une armée de percepteurs pour le recouvrer. « Ceux qui demandent sont plus nombreux que ceux
i. Corp. inscr, lat.^ II, 1963. — 2. Déjà, dans Pline le jeune (Epist,^ X, 114), il est question de ceux qu’on fait décurions malgré eux. ’
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qui donnent. Il faut payer tout; on inscrit chaque motte de terre; chaque vigne et chaque arbre sont comptés. Contre ceux qui n’ont pas d’argent, on emploie le fouet et la torture ^ » La fuite des fonctions publiques remontait plus haut, puisque nous en avons trouvé des symptômes dans Cicéron, et que dès l’époque des Antonins on avait imaginé de forcer les gens à être magistrats malgré eux. C’est le commencement de cette effroyable tyrannie, qui enchaîna l’ouvrier à son métier, le fonctionnaire à sa fonction, et qui a fait le tourment du monde romain à ses derniers jours. Ce ne sont pas les princes chrétiens qui l’ont inventée, elle s’est seulement aggravée sous eux; par une sorte de pente naturelle, les choses sont allées à l’extrême, mais leur religion n’y est pour rien. Il est bien vraisemblable que des princes païens auraient pratiqué le même système, qui était dans les traditions de l’empire, et que les mêmes causes -auraient produit les mêmes effets.
Dépopulation de l’empire. — Faut-il en accuser le christianisme? — Piétérence donnée à la virginité sur le mariajie. — Institution de la vie monastique. — Caractère qu’elle prend en Occident. — Oppositions qu elle y trouve. — La dépopulation de l’empire a commencé avant le christianisme.
Il y avait un autre symptôme qui semblait annoncer la ruine prochaine : la population, même dans les pays les plus riches, comme l’Égypte et la Gaule, diminuait d’une manière inquiétante. Le cens, qui se faisait tous les cinq ans, permettait à l’autorité de s’en rendre compte; et à défaut du cens, la diffi-