Tacite, ann. III
être parce qu’il craignait de le blesser. Les beaux esprits qu’il réunissait chez lui, pour causer de rhétorique ou de philosophie, ne doutaient pas que les chrétiens ne fussent des ennemis déclarés des sciences et des lettres et que leur domination, quana ils deviendraient les maîtres, ne fît régner avec eux la barbarie sur la terre. Quelle raison avaient-ils de le croire? Une seule, et qui n’était pas juste. Ils se souvenaient toujours du temps oîi les chrétiens ne se recrutaient guère que parmi les gens de basse naissance, qui ne connaissaient ni Homère, ni Virgile, ni Platon, ni Cicéron, et qui ne se souciaient pas de pratiquer les finesses du beau langage. C’est alors que le monde élégant avait pris d’eux une mauvaise opinion, et, une fois qu’on l’eut prise, on n’en changea plus. Les années passent, les préjugés restent; il est si commode de répéter de confiance ce qu’on a entendu dire, sans se donner la peine d’en vérifier l’exactitude! Cependant l’Église, pour se répandre dans les classes lettrées, avait dû se familiariser avec la littérature; elle s’était mise à l’école des grands écrivains de la Grèce et de Rome; elle comptait des orateurs et des philosophes distingués, mais les beaux esprits s’en moquaient toujours. Kn Afrique, dans un pays qui avait produit Tertullien, saint ^iyprien, Arnobe, Lactance, et qui possédait encore saint Augustin, quand on rencontrait un chrétien, « on l’insultait, on le raillait, on se moquait de lui, on l’appelait un ignorant, un sot, un homme sans esprit et sans connaissances^ ». Le merveilleux, c’est qu’à force de le dire, on l’a fait croire à tout le monde. Aujourd’hui, c’est presque un lieu commun de soutenir que l’Église a détruit l’ancienne littérature, et l’on ne paraît pas douter que les ténèbres du moyen âge ne soient son œuvre.
Il n’y a rien qui soit moins conforme 'a la vérité, et ceux qui soutiennent cette opinion ne semblent guère connaître