‹ La fin du paganismeChapitre 90 sur 112 · De gub., VI · texte numérisé non relu

De gub., VI

LE LENDEMAIN DE L’INVASION

ment qu on leur rendît leurs anciennes ce'rémonies, sous prétexte qu’elles pouvaient sauver encore une fois la ville qu’elles avaient si longtemps protégée. Quand elle eut été prise et pillée, ils attaquèrent avec violence les chrétiens, qu’ils accusaient des calamités publiques. Mais ce réveil du parti moribond ne dura pas, et les désastres mêmes, qui semblaient devoir lui rendre des partisans, les lui ôtèrent. La vieille religion était complètement usée; elle pouvait bien continuer obscurément à vivre par habitude dans des temps calmes, mais elle n’avait plus assez de ressort pour supporter l’épreuve des jours malheureux. Elle manquait de ces croyances précises dont on a besoin, quand on pense que tout va finir; elle était impuissante a consoler les misères de la vie présente par les perspectives de la vie future; le charme était sorti d’elle, et c’est vers sa rivale que les âmes troublées se tournaient au premier danger. On lit, dans les lettres de saint Jérôme, qu’un jour de la Pentecôte le soleil s’étant tout a coup voilé, on crut que la fin du monde arrivait, et que de partout on se précipita dans les églises pour devenir chrétien L De son côté, saint Augustin rapporte que, dans la ville de Sitifis, la population, effrayée par un tremblement de terre, campa cinq jours dans les champs voisins; et que deux mille personnes y reçurent le J baptême^. C’est ainsi que les prévisions humaines sont trompées : les misères de ce temps, qui semblaient devoir porter un coup funeste au christianisme, assurèrent sa victoire.

Il n’était donc plus besoin, après Orose, de se donner la peine de réfuter les païens qui avaient cessé de se plaindre ; mais les chrétiens eux-mêmes murmuraient. Ils étaient déconcertés par la tournure que les événements avaient prise et se servaient à leur tour de l’argument que leurs ennemis avaient longtemps tourné contre eux. Ils se demandaient avec anxiété pourquoi l’empire semblait être l’objet de la colère divine préci-

1. Saint Jérôme, Epùt.^ 38. — 2. Saint Augustin, SermOy XX, 6.

sèment depuis qu’il était devenu chrétien. Comment pouvait-il se faire que des princes pieux, qui comblaient l’Église de bienfaits, fussent moins heureux que ne l’avaient été des empereurs infidèles et persécuteurs? Était-il raisonnable et juste que les armées romaines, toutes composées de chrétiens orthodoxes, fussent vaincues dans les batailles par des barbares, qui étaient païens ou hérétiques? Ces mécomptes chagrinaient ou indignaient les croyants; les plus audacieux osaient en conclure qu’on voit bien que Dieu ne s’occupe pas d’un monde qui marche si mal; les plus timides se contentaient de prétendre qu’il prendra sa revanche au dernier jour, où il remettra les choses à leur place, mais que jusque-là il se désintéresse des hommes et laisse le hasard les gouverner à son gré.

Salvien a entrepris de leur répondre : c’est le sujet de son livre sur le Gouvernement de Dieu, l’un des plus beaux qui aient paru au v® siècle. Je laisse de côté, dans cet ouvrage, tout ce qui est emprunté à la théologie et à la philosophie. Salvien est un ecclésiastique savant qui connaît bien les Écritures et les interprète d’une façon ingénieuse et subtile, comme on aimait alors à le faire. C’est aussi un lettré, qui a étudié avec soin les auteurs profanes, et tire un bon profit, pour sa thèse, des raisonnements des stoïciens. 11 s'en sert volontiers, nous dit-il, parce qu’il veut convaincre les gens qui, jusque dans le christianisme, conservent quelque goût pour l’incrédulité païenne S et il n’ignore pas qu’ils sont encore assez nombreux. Toute cette discussion est serrée et brillante, mais elle a le tort d’être moins originale que le reste et de nous rappeler les plus beaux passages de Cicéron et de Sénèque. J’aime mieux arriver tout de suite aux arguments que Salvien tire des événements de son temps. Il est là au cœur de son sujet, et c’est ce qui devait intéresser surtout ceux qui le lisaient.

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