Député de la Haute-Marne
Pyrénées-Orientales^ fut le prétexte du commencement de la Terreur. Dans les derniers jours d'avril 1793, les prisons de la ville reçurent près de trois cents personnes dont trente-huit magistrats. Ces malheureux, désignés pour le supplice, furent tous guillotinés à Paris, à l'exception de Comère, chevalier d'honneur, de Fajole de Giscaro et de Fajole de Pordéac, conseillers aux Enquêtes.
Tous les détenus passèrent en jugement sommaire et furent, pour la plupart, déclarés suspects d'incivisme, puis remis en liberté sous caution, avec obligation de se présenter à la municipalité à des époques déterminées.
Mais, à la suite de la promulgation du décret du . 12 août 1793, les arrestations en masse furent décidées, et, le 22 du même mois, dans la matinée, soixantequinze citoyens furent incarcérés; ils commencèrent la série de plus de quinze cents personnes qui, jusqu'à Thermidor, furent emprisonnées à Toulouse. L'ancien couvent des rehgieuses de la Visitation \ devenu l'une des maisons d'arrêt de la ville, en reçut plus de six cents. La loi des suspects était appliquée dans toute sa rigueur : lespionnage et la délation tyrannisaient la population apeurée, et les terroristes tout-puissants faisaient arrêter, au gré de leurs caprices, tous ceux qui n'avaient pas leurs sympathies, surtout les fonctionnaires de l'ancien régime et, entre tous, les mem* bres du Parlement.
Les jacobins, affolés de despotisme, demandaient & la Convention et aux autorités locales l'adoption des mesures les plus violentes. Le 21 août, JuUien, com^ missaire des guerres, lisait à la tribune une adresse dans laquelle les « républicains de Toulouse, »
1. Ce couvent était situé à Tangle nord de la place de la Visitation, entre la rue Périgord et la rue Bellegarde.
après avoir rappelé leur adhésion aux journées de mai et de juin, réclamaient la mort de Marie-Antoi* nette, de Custine , de Brissot et de tous les traîtres, Texclusion des fonctions publiques pendant dix ans au moins de tous les ci-devant nobles, la rigoureuse exécution de la loi contre les suspects, enfin la formation d d*une légion de tyrannicides destinée à purger « la terre des rois, pour bien mériter de Thumanité et a rendre service au monde. »
Le jour même des arrestations, la Société populaire de Toulouse requérait les représentants Leyris^ et Chaudron -Roussau, de faire braquer» devant les portes de la maison de détention, deux canons portant cette inscription inepte : a Les détenus « répondent sur leurs tètes du succès des armes de « la République française. » Elle signalait en même temps la nécessité d'interdire toute communication des prisonniers avec Textérieur, de faire murer les fenêtres, de confier la garde des prisons à de bons sansculottes payés par les suspects & raison de cinq livres par jour, enfin de prendre les mesures nécessaires pour empêcher les détenus de t braver la vengeance (( publique par l'appareil insultant d'une toilette « pompeuse. »
Les représentants du peuple se bornèrent, pour cette fois, à prescrire des perquisitions minutieuses dans les prisons, et à n'autoriser les communications des détenus avec Textérieur qu'en présence de deux officiers municipaux.
L'anarchie, l'absolutisme et la violence, répugnaient aux paisibles populations clu Languedoc, et quelques districts hésitaient encore & faire exécuter rigoureusement la loi contre les citoyens soupçonnés
L Député du Gard*
d'iacivisme, Descombels les accuse de négligence et ranime leur zèle : tout signe de contentement à la nouvelle d'un échec des armées, une vie habituellement aristocratique, le masque du modérantisme suffisent à dénoncer un suspect; plus de tâtonnements, frapper vite ou la RépubUque succombe, telles sont les instructions du procureur général syndic ^
Le nombre des arrestations augmente tous les jours et bientôt les prisons regorgent de détenus. Le couvent de la Visitation renferme les plus dangereux : quarante-deux parlementaires sont sous les verrous, entre autres Bourrée de Gorberon, président de la première Chambre des Enquêtes de la Cour de Paris. Après la suppression des Cours souveraines, ce vénérable magistrat s'était retiré a Toulouse auprès de sa fille, mariée au président de Sapte, lorsqu'il fut arrêté et incarcéré avec son gendre. Le 28 ventôse an II (17 janvier 1794), deux membres du comité révolutionnaire de la section de Bondy, à Paris, Martineau et Gérome, spécialement délégués à cet effet, vinrent le faire sortir de prison pour assister à la levée des scellés et à une perquisition à Thôtel de Sapte,
1. Lettre de Z)e5C0>?rôeZs. — Toulouse, 4 septembre 17^. — Quelques districts ont mis beaucoup de lenteur dans l'exécution de la loi relative aux gens suspects sous prétexte qu'il leur parviendrait sans doute de nouvelles instructions. A cet égard, les instructions, ce sont les machinations criminelles que nos ennemis ne cessent de mettre en usage ; les instructions, ce sont les signes de contentement qu'ils laissent échapper malgré eux, lorsqu'il arrive quelque nouvelle désastreuse ; les instructions, ce sont : les voeux qu'ils forment pour le succès de nos ennemis, leur vie habituellement aristocratique ou hypocritement masquée d'un modérantisme bien plus dangereux encore.
Il n'est aucun motifplausible qui puisse justifier l'allégation de l'attente de nouvelles instructions ; il n'est plus temps de tâtonner, il faut ft*apper nos ennemis de quelque masque qulls se couvrent ou nous serons ft^ppés nous-mêmes et la République détruite. — Signé : Descombels.
(Archives de la Haute-Garonne. Série L. Registre 20, p. éh;
son domicile ; il fut ensuite transféré à la Conciergerie de l'hôtel de ville et de là dirigé sur Paris, où il arriva le 10 pluviôse (29 janvier 1794), Le président de Gorberon croyait en la justice de^ hommes; fort de son innocence, il se sépara de sa famille, sans la moindre inquiétude et, trois mois après, sa tète tombait sur la place de la Révolution. Lorsque celte nouvelle parvint ô Toulouse , le concierge de la Visitation, Tinfàme Adam Moulis, Tun des monstres delà Terreur, se fit une joie cruelle de torturer son prisonnier de Sapte, en lui annonçant la condamnation et la mort de son beau-père.
La première victime parmi les parlementaires fut Louis-Guillaume-Antoine de Mengaud baron de Lahage, président à mortier, depuis le 30 août 1775, en Toffico de J.A. de Niquet. Il appartenait û la noblesse de robe ^ : son père était conseiller au Parlement; son aïeul paternel avait rempli les fonctions de trésorier de France aux finances de Toulouse; et du côté malernel, son oncle el son aïeul,de Vie, avaient également fait partie de la haute magistrature du Languedoc. M"' de Mengaud, née de Sales de GudaneS| mourut eu 1783, laissant un fils et une fille, et fut inhumée, par autorisation spéciale du Parlement, dans Tune des chapelles de Téglise des Grands-Carmes *.
Incarcéré une première fois comme suspect, le 25 août 1793, le vieux magistrat était si gravement malade que le vice-président du Comité de sûreté générale, Arbauère, lautorisa à se faire transporter à son domicile où il devait être gardé à vue. Quelques
1. La famUle de Mengaud portait d'azur, h la main d'argent tenant trois soucis d'or.
2, L'église et le couvent occupaient l'emplacement sur lequel est située aujourd'hui la place des Carmes*
jours après, il recouvrait la liberté sous caution; mais, le 5 octobre suivant, il fut de nouveau conduit & la Visitation. Son état de santé y devint assez grave pour que, sur les certificats des médecins chargés du service de la prison, le représentant du peuple Darti* goeyte* ordonnât son élargissement*, le 2 ventôse (20 février 1794); ce mouvement de compassion ne fut malheureusement que momentané chez le terroriste, docile exécuteur des volontés des jacobins. Ceux-ci envoyèrent des médecins de leur choix, entre autres Tarbès, pour examiner de nouveau l'état du magistrat suspect, et deux jours après, le 4 ventôse, Tinfortuné était ramené à la Visitation, où il devint l'objet des tracasseries et des vexations de ses geôliers et de ses bourreaux, notamment de Bris, alors président du comité révolutionnaire. Constamment malade, presque toujours alité, il fut néanmoins obligé de contribuer pour sept cent cinquante livres aux frais de la vie commune des détenus, bien qu'on eût saisi entre ses mains plus de trois mille livres. Le chagrin, les privations et l'épuisement cçiusèrent sa mort, le 26 germinal (15 avril 1794), à l'âge de soixante-deux ans.
La maladie avait devancé les bourreaux et leur avait enlevé une victime assurée à laquelle la guillotine avait droit. De Lahage n'était pas passé en jugement. Cependant ses biens furent confisqués au profit de la nation, comme s'il eût été reconnu coupable et condamné; et, par ordre du représentant du peuple Ghaudron-Roussau, le domaine et le château de Gudanes, situés entre Tarascon et Ax, furent saisis et affermés, par voie d'adjudication *.