Voir Lettre d'une dévote de Toulouse à M^^ Necker
a années avant la Révolution, contre elle et contre oc son entourage *. »
L'esprit frondeur de la noblesse française , son opposition au pouvoir dont elle émanait, ses épigrammes mêmes, n'ont pas contribué pour une faible part à précipiter les événements, en préparant la voie à la Révolution. N'est-ce pas chez elle, chez ses chefs les plus autorisés, sur les marches même du trône, que nous devons aller chercher les libelles les plus grossiers, les attaques les plus ordurières contre Louis XVI et contre Marie-Antoinette? N'est-ce pas de ses rangs que sont parties, pour la première fois, ces accusations qui ont tourné en ridicule, mis à nu et discrédité le pouvoir et les personnes royales? Le roi et la reine, les premiers et les chefs de la noblesse, expièrent, sur la place de la Révolution, des crimes qu'ils n'avaient pas commis et dont la première imputation calomnieuse fut lancée par les privilégiés, leurs défenseurs naturels. Il ne serait pas sans intérêt de rechercher la part involontaire que l'aristocratie française a prise à ce grand mouvement national qui devait bouleverser toute notre organisation, couvrir de ruines et de décombres le sol de la patrie, jeter la tête d'un roi à la face des puissances monarchiques coalisées, et faire couler un infranchissable fleuve de sang entre les sociétés passées et les institutions modernes.
Le clergé de France crut devoir protester, de son côté, contre la nouvelle organisation de la magistrature. Les prélats et bénéficiers, convoqués en assemblée extraordinaire par ordonnance royale, se réunirent à Versailles, le 15 juillet 1788, pour examiner un projet de don gratuit à offrir au pouvoir; effrayés de ce premier pas dans la voie de l'égalité de tous devant
l. Histoire de la Terreur, par Mortimep-Ternaux.
les charges communes et devant l'impôt, les représentants du clergé refusèrent leur concours et se hâtèrent d'envoyer des remontrances revendiquant leurs privilèges personnels et les exemptions des biens d'église. Ils votèrent une adresse de protestation contre la suppression des Parlements et contre le rétablissement de la Cour plénière; en même temps, ils demandaient au roi de convoquer les États généraux : a Ne vous privez pas plus longtemps, disaient- « ils, des lumières de ces magistrats, ouvrez à leurs (( voix tous les accès du trône, il ne vous restera plus, a alors, qu'à entendre la voix de la nation. » Quelques jours après, le roi répondit en défendant à tous magistrats, corps ou communautés, de faire de semblables protestations, « sous peine de forfaiture » et de perte de tout état, charge, commission, etc.; néanmoins, il paraissait disposé à faire bon accueil aux suppliques de ses sujets puisque, dans une lettre au baron de Breteuil, en -date du 21 juin, il annonçait qu'il attendait les doléances des Toulousains « sur le rappel et la « réintégration du Parlement dans ses droits. »
Dans la presse locale, les Nouvelles Affiches de Toulouse et le Courrier récréa/// faisaient une campagne des plus actives contre les baillis, déversant le ridicule et l'insulte sur les personnes royales, sur les commissaires envoyés dans la province, sur les offi ciers des régiments de Bresse et de Noailles qui avaient pris part à l'expulsion du 8 mai, sur tous les représentants de Tautorité administrative. La naissance, la vie et la mort du grand bailliage furent chantées en prose et en vers par tous les nombreux écrivailleurs de cette époque.
L'Ordre des avocats ne pouvait pas tarder à formuler sa requête en faveur des anciens magistrats: le 7 juillet, le bâtonnier Taverne et cent vingt-quatre
(Je ses collègues adressèrent au garde des sceaux une protestation contre Tëdit du 1* mai. Le barreau réclamait le rétablissement du Parlement au nom des contrats unissant le comté de Toulouse au royaume ; la nouvelle organisation judiciaire, innovation alarmante pour la France et pour le roi, établie par la violence et par l'arbitraire, n'avait servi, disait-il, qu'ôjeter une impopularité méritée sur la force armée « employée « tantôt à arracher les vrais magistrats du sanctuaire (( des loisi tantôt à partager, avec les officiers du bail- (i liage, les huées et l'indignation du public ; » enfin, les difficultés de la situation exigeaient impérieusement la prochaine réunion des Etats généraux, qui devaient sauver la France et a jeter les fondements d'une pros- M périté inébranlable. » Cette intervention fut tellement ardente que trois membres de l'Ordre, Alexandre Jammes, Lafage et Duroux, capitoul, furent mandés à Paris, ainsi que le comte Jean Dubarry, beau-frère de la trop célèbre favorite : ils avaient, tous l.es quatre, à rendre compte au ministre de leur opposition aux volontés du gouvernement.
L'administration municipale parut un moment vou« loir prendre énergiquement part aux protestations générales ; elle convoqua, pour le 10 juillet, un conseil général renforcé de tous les ordres de la ville, lorsque le gouverneur de la province crût devoir interdire cette réunion. La noblesse, qui devait y être représentée, prolesta avec fermeté contre la mesure rigoureuse du comte de Périgord et envoya au roi une adresse demandant le rétablissement de la magistrature toulousaine. Cette requête portait cent trente-huit signatures, parmi lesquelles on remarque celles du doyen, le marquis de Gudanes,du comte Dubarry, du marquis du Faget, du marquis Davessens, de H. d'Aldéguier et celles des parlementaires baron de Comère, Cas-
saignau de Saint-Félix, chevalier Dortet de Ribonnet, marquis de Pordéac, etc., etc.
Le chapitre métropolitain de Saint-Etienne avait déjà désigné Tabbé d'Aldéguier, chanoine archidiacre, pour le représenter au conseil général renforcé ; à là nouvelle de l'interdiction opposée par le gouverneur; il écrivit, dans le môme sens que la noblesse, au comte de Périgord, au ministre d'Etat baron de Breteuil, à M^' de Fontanges, aumônier de la reine et archevêque de Bourges, appelé depuis un mois à peine àl'archevêché de Toulouse, enfin, à Tabbé de Montesquieu, agent général du clergé de France. Ces diverses lettres étaient signées de l'abbé de Malaret, prévôt; des archidiacres d'Aldéguier, de Barbazan, Daspe et de tous les chanoines, parmi lesquels on relève les noms des abbés du Bourg, de Malafosse, Desinnocens, d'Héliot, etc., etc.
Le chapitre abbatial de Saint-Sernin recourut également au baron de Breteuil et transmit copie de sa lettre à l'abbé de Narbonne-Larn, abbéj de Saint-Sernin, et à M. de Cambon, premier président du Parlement ; les curés de Toulouse s'associèrent aux réclamations de la population du Languedoc, en écrivant au comte de Périgord, gouverneur de la Province. Dans ses protestations, le clergé, comme la noblesse, faisait les plus vives instances au sujet de la convocation des Etats généraux. Les deux ordres privilégiés refusaient de concourir aux charges générales de là patrie ; ils revendiquaient hautement en leur faveur des lois d'exception et commettaient en même temps l'imprudence d'en appeler à la nation pour résoudre les difficultés financières; ils refusaient les réformes égalitaires proposées par le gouvernement et préparaient la voie à la Révolution dont le premier acte devait être la suppression des privilèges.
Les Capitouls prirent tardivemeiil, à leur lour, la défense du Parlement et firent parvenir directement leurs doléances au roi , sans consulter, au préalable, les conseils politiques de la ville ; ceux-ci se hâtèrent de prolester , par ministère d'huissier, contre cette violation manifeste de la constitution municipale et contre la rédaction de la protestation, a froide corn- » pilation de ce que tout le monde avait lu dans cent » écrits difTérents. »
Les plaintes presque unanimes de la nation avaient amené la chute du cardinal de Brienne et du garde des sceaux de Lamoignon; le roi et ses nouveaux ministres comprirent Timpossibilité de résister aux manifestations qui se produisaient sur tous les points du royaume pour demander le retour des Parlements et la convocation des Etals généraux. Le clergé et la noblesse, sentant le terrain manquer sous leurs pas, espéraient le consolider en dominant la réunion des trois ordres comme ils l'avaient fait plus de deux siècles auparavant, en 4644; de son côté, le Tiers état, plus calme, quoique encore hésitant, avait l'intuition de sa puissance qui lui faisait entrevoir, au delà de l'assemblée de ses représentants, la légitime revendication et la conquête certaine des droits dont il était dépouillé. Las de n'être rien dans TEtat, il souhaitait être quelque chose ; lorsqu'il eut ébranlé les bases vermoulues de Tédiflce social, il reconnut qu'il devait être tout; il le voulut et sut le devenir.
Pour la première fois, le pouvoir royal reconnut qu'il avait à compter avec la nation; il voulut répondre à ses aspirations et, par l'ordonnance du 23 septembre 1788, il convoqua les Etats généraux pour le mois de janvier de l'année suivante, rétablit les Parlements avec l'ancien ordre des juridictions tant ordinaires que d'attribution et d'exception, et renvoya à l'Assemblée
-sodés représentants Tétude de la réforme et de la réorganisation de la magistrature.
Cette nouvelle fut accueillie à Toulouse avec un enthousiasme extraordinaire; le retour du Parlement comblait les vœux de toute la partie de la population qui vivait autour de la Cour et de celle qui demeurait fidèle aux vieux principes et aux |anciennes traditions de la monarchie ; la convocation des mandataires de la nation donnait, en même temps, satisfaction au plus grand nombre, à tous ceux qui voyaient l'inévitable nécessité de modifier nos institutions, en les retrempant aux sources fécondes de la volonté nationale.
Quelques jours avant la promulgation de la déclaration royale, on apprit le prochain retour des trois membres du barreau qui avaient été mandés à Paris et que Ton considérait déjà comme de nouvelles victimes du pouvoir absolu, destinées à aller expier leur crime d'indépendance sous les verroux de la Bastille. Leurs collègues et leurs concitoyens voulurent perpétuer le souvenir de leur courageuse opposition et de la reconnaissance qui leur était due. Le barreau envoya une délégation présidée par le doyen Courdurier pour les recevoir à Lacourtensourt * et leur remettre des médailles commémoratives portant d'un côté : Ob lèges patriœ defensas, et de l'autre : Tolosani causasum patroni sedalibus suis Jammes^ Duroux el La-fage obtulere. — Die 26 septembris anno 1788. Ils firent une entrée triomphale dans la ville, et le lendemain , le comte Dubarry, qui avait partagé leurs inquiétudes et leur délivrance, donna une fête magnifique dans son hôtel, situé place Saint- Raymond*, où fut servi un repas pantagruélique