‹ La fin du Parlement de ToulouseChapitre 72 sur 117 · Archives nationales, D, III · texte numérisé non relu

Archives nationales, D, III

renUls à la vente des immeubles saisis et confisqués 9n pnfiLd&la nation. Le Comité de législation reconnut le bien fondé de leur demande et, par un arrêté du 11 floréal an III, ordooMi de leur restituer les biens de la victime.

La longue énumération des membres du Parlement de Toulouse assassinés sous la Tèmur doit comprendre encore le nom du président de Pegmîrôles, qui mourut misérablement à T hôpital, à Paris:

Etienne-Hippolyte de Julien marquis de Peguei- ROLEs, naquit dans le Rouergue, le 18 août 1721. Il acquit par adjudication la charge de J. de Saget et fui reçu, le 8 septembre 1748, avocat général au Parlement, où son père siégeait comme conseiller. Son énergie, sa droiture, la logique serrée de sa haute éloquence, le firent particulièrement remarquer pendant les cinq années de son séjour au Parquet. Le 31 octobre 1753, il devint président à mortier, en Toffice de J. J. Palarin de La Loubère; le magistrat développa, dans ses nouvelles fonctions, les éminentes qualités dont il avait fait preuve comme avocat général, et sa courageuse énergie soutint vaillamment la lutte de la magistrature contre Tarbitraire ministériel et Tautorite royale, a II osa, raconte Poitevin-Peitavi *, résister « ouvertement au duc de Fitz-James, qui étidt venu « tenir une sorte de lit de justice, » au sein du Parlement, le 13 septembre 1763 : sa présence d'esprit, son sang-fuoid et sa fermeté permirent d'annuler « une a transcription déjà faite sur les registres, et de défena dre la perception du nouvel impôt, » établi par le gouvernement royal.

1. Histoire des Jeiuv^Floratucy par Poitevin-Peitavi, tome II, p. 237.

La Cour souveraine se montra trop ou services exceptionnels du préttdeot de Pegueiroles, qui céda sa charge à J.A.M. de Niquet, reçut le titre de présdent honoraire, le 18 juin 1767, et se retira dans le Rouergue, où il possédait de nombreux et importants domaines, notamment les seigneuries de Grimoard, Tubières et Saint-Bauzeli , suivant le dénombrement fait à Montauban, en mars 1754. L'administration de sa grande fortune territoriale et Fexercice de ses hautes fonctions judiciaires, ne lui avaient pas fait néghger la culture des lettres, vers lesquelles l'attiraient sans cesse ses goûts, ses études et ses remarquables connaissances; aussi l'Académie des Jeux-Floraux avait-elle tenu à honneur de compter, parmi ses membres, un littérateur aussi distingué et Tavait-elle appelé au neuvième fauteuil de ses mainteneurs.

Du fond de sa retraite à Millau, Tancien président demeurait profondément attaché au Parlement de Toulouse dont il avait si longtemps partagé et dirigé les travaux ; et ses anciens collègues étaient certains de le voir reprendre son siège de magistrat, dans toutes les circonstances graves. En 1771, il voulut partager avec eux la disgrâce du chancelier de Maupeou, et trois ans après, il vint à leurs côtés assister au rétablissement de la Cour.

Sous la Terreur, le Comité de sûreté générale prit contre tous les membres des anciens Parlements un arrêté de proscription auquel le titre purement honorifique de Pegueiroles devait soustraire ce magistrat septuagénaire ; mais son mérite, sa grande situation et ses richesses ne pouvaient manquer de le si-^ gnaler aux terroristes, qui rendirent contre lui un arrêt spécial d'incarcération. Au moment où la force armée vint Tarrêter pour le conduire & Paris, son

second fils était détenu comme suspect, et son fils aîné, conseiller au Parlement de Toulouse, s'était réfugié dans une retraite sûre, où il put échapper aux dénonciations et aux recherches de ses ennemis. Sa belle-âlle, née de Paulo, ne pouvait consentir ô laisser partir seul ce vieillard de soixante-treize ans : elle demanda la grâce de partager sa captivité et de l'accompagner à la Conciergerie; les gardes repoussèrent impitoyablement les supplications de cette femme courageuse et dévouée. Le vieux président partit entre deux gendarmes. Pendant tout le voyage de Millau à Paris, ces misérables, dignes suppôts des pourvoyeurs de la guillotine, exploitèrent Tàge et la faiblesse de leur prisonnier, et lui extorquèrent tout ce qu'il possédait. De Pegueiroles arriva à Paris dénué de toute ressource, sans linge, presque sans vêtements. Oublié pendant quelques jours dans le corps de garde du Comité de sûreté générale, il fut envoyé à la Conciergerie : là, w manquant de tout, accablé par Tâge et les a fatigues d'une longue route, couché dans un cachot « souterrain, dévoré par la fièvre, et souvent n'ayant a pas une goutte d'eau pour apaiser la soif dévorante (( qui était son plus grand supplice \ )> il tomba très gravement malade, lorsque le 9 thermidor vint enfin mettre un terme & l'orgie de sang de Robespierre et de ses acolytes.

Le malheureux prisonnier fut transporté à l'Hôtel- Dieu. Il ne tarda pas à entrer en convalescence et son grand âge ne l'eût pas empêché sans doute de se rétablir complètement, si les privations et les souffrances n'eussent épuisé ses forces physiques et triomphé de son énergie. Un jour, il retrouve parmi ses compa-

1. Eloge de Pegueiroles^ prononcé par Poitevin-Peitairi, dans la séance de rAcadémie des Jeux-Floraox, du 14 mars 1807.

gnons de Thospice un compatriote du Rouergue, qui le reconnaît, lui offre ses services, etlui propose de le ramener au pays natal. Hélas! il est trop tard : l'infortuné vieillard na plus que quelques jours à vivre et, le 28 octobre 1794, Tancien président à mortier du second Parlement de France meurt misérable et ignoré, dans une salle d'hôpital.

Le marquis de Pegueiroles avait deux fils, mariés aux deux filles de son ami le comte de Paulo. Ils moururent peu d'années après leur père.

Le jour de sa dissolution, le 80 septembre 1790, le Parlement de Toulouse comptait cent trente membres titulaires ou honoraires, en y comprenant les gens du roi. En avril 1793, ce nombre se trouvait réduit à cent dix-neuf au plus *; la Terreur fit périr cinquantesept de ces magistrats et un commis-greffier de la Cour : deux présidents à mortier et un président honoraire, six membres de la Grand'Chambre, un conseiller clerc et un conseiller honoraire, un président et dix membres de la Chambre Tournelle, les quatre présidents et vingt conseillers des deux Chambres des Enquêtes, le jeune conseiller de Montégut, neuf commissaires aux Requêtes et un substitut du procureur général.

Ils tombèrent victimes d'une bande exécrable d'exlerminaleurs, vils instruments des enragés de la Commune et des sectionnaires, qui dictaient leurs volontés aux Conventionnels affolés et terrorisaient la France, au nom de l'égahté et de la liberté devenues, dit Lanjuinais, le prétexte de l'anarchie et le talisman d'un affreux despotisme.

1. Nous n'ayons pas pu connaître exaçteipent la date du.d^c^iès *de plusieurs des membres du Parlement, notamment des conseillers honoraires, (|ui étaient presque tons d'irn Sige avancé, jau moment de la Révolution.

Tous les parlementaires de Toulouse moururent accusés (i*avoir élé les ennemis du peuple. Les arrêts de la Chambre des vacations contre la suppression des Cours souveraines furent un prétexte futile, que l'amnistie de 1791 avait mis à néant et qui suffit pourtant à les conduire au supplice; la seule cause vraie de l'assassinat juridique dont ils furent victimes a été leur qualité de membres de l'ordre judiciaire. L'homme que ses aptitudes et la confiance de ses concitoyens appellent à rendre la justice est inévitablement frappé le premier par ceux qui, toujours en rébellion contre Tautorité, quelle qu'elle soit, n'aspirent au pouvoir que pour violer la loi et lui substituer l'arbitraire et la violence.

Si les Parlements devaient fatalement disparaître dans la Révolution, l'histoire ne saurait oublier leur énergique résistance et leurs courageuses protestations contre le pouvoir absolu. Ce sont eux qui ont provoqué la convocation des Etats généraux et , par suite, la rénovation d'un ordre social incompatible avec les doctrines démocratiques, égalitaires et vraiment chrétiennes, dont le monde entier est aujourd'hui redevable à la France, à son initiative et à son influence.

Hélas ! de modérés en libéraux, de libéraux en Girondins et de Girondins en Jacobins , la France en était arrivée à tomber aux mains d'une horde de misérables, dont le despotisme n'eut jamais d'égal dans l'histoire des peuples.

La Révolution, née d'un élan spontané de la nation tout entière, avait élé détournée de son but par les journées sanglantes que l'ambition effrénée de quel* ques-uns avait su provoquer et mettre à profit, en utilisant la puissante brutalité de la masse, pour préparer le triomphe et assurer la dictature tyrannique d'une infime minorité de violents. Aussi ne tarda pas à se

réaliser la prévision de l'un des premiers membres de la Montagne, de l'un des fondateurs du tribunal de sang : « Dans les temps de Révolution, Tautorité reste « aux plus scélérats. » Et lorsqu'à son tour, Thomme des journées de septembre tomba victime de Tiniquité ^uil avait contribué à inscrire dans la loi, lorsque Dantfm^ fo Iribun éloquent et farouche, monta sur Técliafaud, il dwftwda pardon à Dieu et aux hommes d'avoir institué le Tribuiial révolutionnaire.

L'histoire, dans son inébranlable impartialité, a voué à l'opprobre du gearç humain les orgies de sang de ces hommes qui appliquaient toutes leurs facultés à la satisfaction d'une manie morbide de destruction. Comment ne pas attribuer à une rupture de l'équilibre moral les cruautés sans nombre de ces barbares, envoyant à Téchafaud, des vieillards oubliés par la mort, des jeunes filles, des enfants à peine nés à la vie ? Quelle explication donner à cet amoncellement de crimes et d'horreurs, au milieu desquels ressortant les côtés grotesques ou bêtement cruels de la tyrannie : la condamnation à mort d'un chien, fidèle au souvenir de son maîti^e, que la guillotine avait puni de ses sentiments aristocratiques; la comparution d'un perroquet, témoin à charge contre un malheureux prévenu d'incivisme? Chez l'homme parvenu à ce degré d'affolement ou d'abrutissement, le sens commun n'existe plus, le sens moral est perverti, la conscience engourdie, tout sentiment atrophié; l'idée fixe domine seule, incessante et implacable ; la cruauté devient du patriotisme; l'attentat et le crime s'imposent comme un devoir, et des miUiers d'existences disparaissent par le caprice de quelques aliénés, qui voient rouge.

L'énorme travail produit par la Convention, les remarquables institutions qu'elle a fondées , l'éner^ gique courage avec lequel elle a combattu les enne-

mi^ de la France, ne sauraient être méconnus, hàtons-nous de le dire. Mais ces réels mérites et ces services incontestés doivent-ils faire admettre, avec certains historiens, la lugubre utilité des hécatombes de 1793, pour sauver la Révolution des inévitables tentatives d'une réaction à jamais impuissante ? Assurément non. La régénération de Tordre social, les droits sacrés du citoyen, les magnifiques conquêtes de l'Assemblée constituante allaient disparaître dans le gouffre sanglant, où les terroristes précipitaient pêle-mêle tout ce qui avait appartenu aux anciennes institutions. « Non seulement il est faux que (( la Terreur ait sauvé la France, dit Louis Blanc, (( maison peut affirmer qu'elle éreintala Révolution. » Au 9 thermidor, la France réagit un instant contre la tyrannie de la guillotine, et livra ses destinées aux mains du Directoire, qui ne fut ni assez puissant, ni assez énergique pour la sauver de Tanarchie. Il fallut un Napoléon pour réprimer les passions, régulariser la Révolution, supprimer définitivement les privilèges et constituer à jamais la nouvelle société, sur des bases vraiment démocratiques. C'est à ce grand génie, sublime dans ses conceptions presque universelles, que la France doit, et son magnifique corps de droit, et celte magistrature qui sera digne de sa devancière des siècles passés, tant que Tinamovibilité lui assurera Tindépendance indispensable à son im-^ partialité et à son existence.

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