ROMANCE DE SAINT-MAUR
(Air: Il était un oiseau gris comme un' souris.)
Je m'en fus un beau mardi,
L'après-midi, Dans un village voisin
Voir un jardin.
J'y trouvai le Dieu d'amour
Tenant sa cour.
Droit à lui je m'avançai
Et le tançai.
Petit sorcier d'opéra,
Que fais-tu là?
Viens-tu, lui dis-je, en ce lieu
Mettre le feu?
Non, répondit le vaurien,
Ne craignez rien.
Je suis ici sans bandeau
Et sans flambeau.
J'y suis tout à fait changé
Et corrigé.
Lors il me montra du doigt
Celle qu'on voit Faisant renaître à Saint-Maur
Le siècle d'or.
Voilà, dit-il, qui m'a fait
Sage et parfait.
Je vis au bout du jardin.
Dans le lointain, Un vieillard à cheveux blancs.
C'était le Temps.
Un carquois au Heu de faulx
Ornait son dos.
Chez Hélène tout le jour,
Me dit l'Amour, Ce bonhomme que tu vois
Tient mon carquois.
L'Amitié guidant mes coups
Les rend plus doux.
Ainsi, pour mettre en ses fers
Tout l'univers Par un rare et doux accord
Et sans effort, L'Amour, le Temps, l'Amitié
Sont de moitié.
LE DUC DE NIVERNAIS. tô
La bonne madame de Pontchartrain s'attendrit tout à fait à la fin de la chanson et sauta au cou de son gendre.
On voit que le duc, comme le fait remarquer M. de Loménie, non content de nous offrir le phénomène, peu commun au xvni^ siècle, d'un poète qui chante sa femme, se montre à nous sous l'aspect non moins rare d'un gendre qui chante sa belle-mère.
Les chasses amenaient toujours nombreuse société à Saint-Maur. Madame de Nivernais, excellente écuyère, et qui avait la passion de l'équitation, les suivait à cheval ; mesdames de Rochefort et de Pontchartrain, la princesse de Monaco et d'autres belles visiteuses venaient en voiture assister à l'hallali. Le prince de Condé et sa suite faisaient toujours partie des invités; rien n'était plus brillant que le retour de tous ces brillants chasseurs et belles dames en élégant costume, suivis des nombreux piqueurs aux riches livrées du prince et du duc. Ce dernier avait organisé une merveilleuse sonnerie de chasse qu'on installait souvent, le soir, dans les bois avoisinant le château, de façon à jouir, pendant les belles soirées d'été, de l'agréable harmonie lointaine des cors et des trompes. Il existait dans le parc du prince de Condé un écho sonore qui reproduisait avec une fidélité inouïe les sonneries du cor, et le duc en avait composé
une série qui, combinée avec l'écho, produisait un effet ravissant.
Par les chaudes soirées de juillet, on prolongeait les promenades dans le parc et dans la forêt souvent jusqu'à minuit. Madame de Pontchartrain seule restait à la maison, sa poitrine délicate lui faisant redouter Tair de la nuit. Mais, comme elle était d'une nature inquiète et très nerveuse, elle s'imaginait toujours que ses hôtes allaient s'égarer dans les bois, et ils étaient certains de voir arriver, s'ils tardaient un peu, une escouade de valets armés de flambeaux, ce qui n'arrangeait pas tout le monde.
Madame de Rochefort est toujours la fidèle chroniqueuse des événements grands ou petits qui se passent à Saint-Maur : « J'ai une inquiétude pour la petite comtesse de Mirabeau, c'est que vous ne la perdiez un jour dans les bois, comme il nous est arrivé ici de perdre madame Thisbé. » Il faut savoir que madame Thisbé était la chienne favorite de madame de Pontchartrain. On ne la perdait jamais un instant de vue; Thisbé était une petite boule blanche, microscopique et facile à égarer. Un beau soir, elle disparut; on la chercha en vain dans tout le château et dans le jardin. Madame de Pontchartrain, au désespoir, déclare qu'elle ne se couchera point avant que Thisbé soit retrouvée; chacun s'émeut et, enfin, toute la maison part armée de flambeaux pour
faire une recherche dans les bois, M. de Nivernais et le président Roujault à la tête. (.< Vous auriez cru voir, dit madame de Rochefort, un acte de l'opéra de Proserpine. C'est à la voix de M. Roujault qui, comme un autre Pyrame, faisait retentir les bois du nom de Thisbé, qu'elle est accourue, circonstance bien touchante, et dont tous les cœurs ont élé pénétrés. Je voudrais que vous eussiez élé témoin de cet événement, parce que, désormais, vous admireriez la modération de ma passion pour l'incomparable Merlou. )>
Il paraît que Thisbé et Merlou ne vivaient pas en fort bonne intelligence. Madame de Rochefort était donc forcée d'abandonner son chat à Paris quand elle partait pour Saint-Maur; c'était là un grand sacrifice; en récompense, l'aimable duc, qui « postillonnait » sans cesse de Saint-Maur à Paris ou à Versailles, ne manquait pas de prendre, en passant, des nouvelles de l'intéressant Merlou. Cela ne suffisait pas encore à sa maîtresse qui, de temps en temps, faisait exprès le voyage de Paris pour voir si sa bête chérie ne s'ennuyait pas trop.
Madame de Rochefort s'avisa, le jour de Sainte- Hélène, fête de madame de Pontchartrain, d'inventer une lettre échappée soi-disant de la patte de Merlou et rapportée par son gendre, ainsi que trois cadeaux offerts par Merlou à Thisbé et à madame de Pontchartrain. Cette ^-racieuse fan-
taisie amusa beaucoup les habitants de Saint- Maur; la voici :
Lettre du chat Merlou à la comtesse de Rochefort
« Je me suis réveillé, ma chère maîtresse, de la paresse oii mon bon ami vous aura sans doute dit que j'étais plongé, en pensant que c'était bientôt la fête d'Hélène. Je sais, depuis que j'existe, que c'est un jour mémorable et bien intéressant pour vous; à cette idée, je me suis étalé sur les genoux de ma chère Javotte, j'ai étendu mes quatre pattes, j'ai secoué mes oreilles, j'ai fait une pelite toilette, et puis je suis parti comme un trait pour la chasse. Mais je n'y ai pas été comme un fou ou comme une bête, ce n'était pas la passion de la chasse qui me guidait, c'était celle de vous plaire; ainsi j'ai choisi ma proie, afin qu'elle fût digne de l'objet auquel vous la présenteriez.
y> J'ai pris un petit bouvreuil bien gentil, bien privé, qui chante et qui, de plus, a le bonheur, le seul bonheur que j'ai toujours envié, de pouvoir dire qu'il aime ! Il le dira donc pour moi à Hélène, et c'est tout comme s'il le disait pour vous, car tous mes sentiments me viennent de vous.
» Je prends aussi la liberté, toujours sous vos auspices, ma chère maîtresse, d'envoyer à madame Tlîisbé, que j'ai l'honneur de connaître, une preuve que je ne l'ai pas oubliée et, en même temps, qui doit me rappeler à son précieux souvenir; c'est mon portrait attaché à un collier; si elle veut bien me faire la grâce de le porter, j'en aurai toute la reconnaissance dont je suis capable, et ce n'est pas peu dire. Obtenezmoi aussi une faveur de mademoiselle Flore, sa petite-fille, c'est de recevoir une petite chaîne de fleurs que je me suis amusé à faire dans mon jardin de mes propres pattes, qui sont, comme vous le savez, fort adroites.
» Je n'imagine pas que la douce Hélène puisse donner d'autres chaînes que des chaînes de fleurs, et je suis bien sûr qu'il n'en faut pas de plus fortes pour fixer auprès d'elle, puisque moi, avec toute l'indépendance du caractère chat, je sens que je serais soumis et assidu auprès d'elle comme un chien, si j'avais le bonheur de la connaître autant que vous. Celte réflexion m'empêche, ma chère maîtresse, de vous faire des reproches sur voire longue absence... »
La lettre et les présenls de Merlou furent accueillis avec acclamations, et madame de Pontchartrain en fut si touchée qu'elle faillit lever
l'interdiction qui pesait sur lui, mais la vue de Thisbé qui dormait paisiblement sur ses genoux la rappela à des sentiments moins généreux, le pauvre Merlou en fut pour ses frais et demeura exilé à Paris.
Correspondance avec Mirabeau. — Sociélé nombreuse à Saint-Maur, boutades du marquis, le duc le remet à sa place. — L'inoculation de madame de Gisors, effroi de la duchesse, qui s'y oppose. — Madame de Pailly est mal accueillie à Saint-Maur. — Diner oflert pai' le chatMerlou à madame de Pailly. — Horace Walpole à Paris. —Maladie du dauphin, sa mort. — Lettre de Walpole au roi de Prusse, revue et corrigée par Nivernais. — Voyage du duc de Brunswick à Paris. — Mort de la dauphine et de la reine.
Madame de Rochefort nous rend toujours un compte fidèle de tout ce qui se passe à Saint- Maur *.
1. Toute cette correspondance fait partie de la riche collection des papiers de Mirabeau que possède aujourd'hui M. Lucas de Montigny et qu'il a bien voulu nous communiquer. M . de Loménie s'en est déjà servi dans son intéressant travail : la Comtesse de Rochefort et ses mnis.
Au marquis de Mirabeau.
a Saint-Maur, 13 juillet 1764.
» Depuis dimanche que j'ai écrit à la chatte noire, mon cher ami, mes jours ont été bien pleins; mais cependant votre lettre m'a fait tout autant de plaisir que s'ils avaient été vides , parce qu'on peut remplir son temps sans remplir son cœur quand on n'a pas tous les objets de son affection, et voilà le grand défaut de l'été, saison trop délicieuse sans la dispersion. Vous le pensez comme moi, malgré votre goût pour la grande culture. Je vois que vous me regrettez quelquefois; vous me le dites avec humeur, et c'est ce qui me le persuade davantage. Pour vous rendre compte de mes amusements, quoique vous n'aimiez pas à rire des plaisirs des autres, d'abord je vous dirai que la chasse d'avant-hier a été la plus belle du monde. Nous avions mesdames de Lillebonne, de Monaco, de Fiesque, et le soleil, qui, pour la première fois, a paru ce jour-là dans tout son éclat. Si je n'avais pas vu tomber mort le pauvre cerf, je serais revenue très contente; mais il m'en est resté une impression de tristesse dont ma douce amie aurait fait des convulsions, et je ne lui conseille pas de voir jamais mourir
nn cerf, car, en vérité, il n'y a rien de si touchant. Le cardinal de Bernis m'a remis le cœur, il vint dîner hier ici. 11 fait plaisir à voir, il a la plénitude du bonheur, il le sent, il le dit, et cela lui sied à merveille ^ Nous eûmes aussi Drumgold ^. Nous menâmes cette compagnie au bal et au feu, qui fut charmant. La bonne madame de Pontchartrain a pris autant de part à tout que les autres. Elle est fort fringante et ne touche pas du pied à terre. Aujourd'hui, madame de Nivernais est venue dîner ici. Elle me paraît assez bien, et, comme voilà le chaud arrivé, j'imagine qu'elle nous restera quelque temps. M. de Nivernais, jusqu'à présent, n'a point ici de vapeurs, quoiqu'il ait mal dormi. Pour moi, je dors comme une marmotte, et je suis la preuve du proverbe : « Qui dort dîne, » car je ne mange point et je me porte à merveille... »
Les charmantes lettres de madame de Rochefort et toutes les bontés de M. de Nivernais ne
1. Le cardinal de Bernis, délivré de son exil et devenu archevêque d'Alby avec d'énormes revenus, se consolait aisément d'être à l'abri des agitations fiévreuses de la politique; il vivait magnifiquement et était fort recherché dans la meilleure compagnie.
2. Le colonel Drumgold avait été premier secrétaire de l'ambassade du duc de Nivernais à Londres, sa femme était charmante et jouait fort bien la comédie; ils faisaient tous deux partie de la société intime des Nivernais.
suffisaient pas toujours à dompter la mauvaise humeur du marquis; il se laisse parfois aller à des boutades déplaisantes et pleines d'amertume en écrivant à son aimable correspondant. La réponse qu'il fit à la dernière lettre que nous venons de citer, peut être mise au nombre de ses incartades les plus désagréables; il demandait si le duc, pour supporter la vieillesse qui s'approchait, aurait besoin de puérils amusements ou d'ambitions politiques satisfaites; l'interrogation était posée de la façon la plus impertinente et accompagnée de coups de patte à l'adresse de madame de Rochefort. Peut-être la description de la douce vie de Saint-Maur et la comparaison qu'il pouvait faire avec les querelles, les difficultés et les agitations de la sienne ne l'avaient-elle pas mis de bonne humeur, et la phrase qui commençait la lettre de madame de Rochefort : « Vous » n'aimez pas à rire des plaisirs des autres, » est-elle l'explication de cette épître désagréable; quoi qu'il en soit, le duc se chargea de répondre; il le fait sur un ton badin au début, mais il ne tarde pas à prendre un accent qui prouve qu'au besoin il savait donner une leçon à qui la méritait.
Nous donnons cette lettre en entier'.
1. Nous devons la communication de cette lettre du duc et de celle qui précède à l'obligeance de M. Lucas de .Alonligny.
LE DUC DE NIVERNAIS. 8d
^J. de Nivernais à Mirabeau.
« Paris, le 16 juillet 1764.
» J'ai reçu hier, mon cher ami, votre lettre du 10 en partant de Saint-Maur pour venir passer vingt-quatre heures ici ; elle est un peu brune et même tirant sur le noir votre lettre, mon doux maître, et je n'aime pas cela. L'hypocondrie est bien osée de venir vous houspiller entre les deux aimables lutins qui vous tiraillent du matin au soir ; aussi je compte bien que cette bouffée, ou crise ou grippe, comme dit le pauvre Las Case \ ne durera qu'un instant, et j'attends de vous la première fois une épître d'un tout autre ton.
Vous me demandez s'il faut à la vieillesse une poupée ou une chaise curule et vous m'accablez, à cette occasion, de sarcasmes injurieux. Gela ne m'empêchera pas de vous répondre que la vieillesse n'a que faire d'aucune des deux alternatives que vous proposez pour elle ; elle a besoin d'une bonne conscience et des soins de l'amitié. Voilà tout ce qu'il lui faut pour êfre complètement heureuse à sa façon et rien de tout cela ne saurait vous manquer, mon cher ami. Je compte