Médecin du duc
aussi en avoir ma part et je n'ai point d'inquiétude de l'avilissement ou annihilation que vous m'annoncez si obligeamment. J'ai assez d'estime de moi pour m'assurer que j'aurai toujours une bonne réputation et que je ne ferai jamais rien qui me la fasse perdre. Je dis une bonne réputation et non pas de la réputation, ce sont deux choses différentes. La première est selon moi une pièce essentielle au bonheur de tout honnête homme pendant sa vie; l'autre peut devenir son partage après sa mort et c'est alors la raison d'oîi résulte qu'elle est peu utile au bonheur actuel. L'imagination seule a le droit d'en jouir en attendant, et c'est une jouissance qu'on peut se procurer quand on veut et sans crainte d'être détrompé.
Madame de Rochefort vous embrasse tendrement et vous pardonne toutes les injures que vous avez voulu lui dire, comme elle pardonnerait à Merlou s'il oubliait un jour par hasard sa patte de velours avec elle. Elle est depuis hier sur son canapé, et elle ne l'avait quitté qu'il y a quinze jours, cela est un peu près, mais cela n'est accompagné d'aucun accident; elle est simplement empêchée, et nullement grippée pas même contre vous.
Nous ne sommes étonnés d'aucuns des talents physiques de la belle chatte noire et nous remercions Dieu de ce qu'elle sait si bien faire du
pain, il faut espérer qu'elle ne s'en laissera pas manquer pour les beaux yeux de ces messieurs les Suisses qui ne sont pas ses créanciers et à qui elle ne doit rien... Adieu, mon cher maître, je me porte assez bien, etc. »
A la réception de cette lettre, le marquis fut bouleversé et il répond à la minute :
« J'ai été pis qu'amphibologique, mon très cher maître, alors que j'ai fait des sarcasmes contre vous et voulu dire des injures à madame de Rochefort... Je ne ferai pas d'apologie là-dessus, quoique la chose en valût la peine, et je me contenterai de la réponse que j'ai toujours faite à ma propre conscience, quand par hasard j'ai été entendu de la sorte, c'est que je suis sûr de n'avoir jamais rien écrit étant ivre et je doute encore que le vin changeât la nature de mon cœur... »
Des préoccupations assez sérieuses vinrent assombrir la fin de ce charmant été vers le mois d'octobre. En 1764 une violente épidémie de petite vérole se déclara à Paris ; le duc de Nivernais fort inquiet pour madame de Gisors voulait qu'elle se fît inoculer, mais madame de Nivernais et sa fille partageaient la croyance inouïe et fort répandue à cette époque que l'inoculation était un acte de rébellion contre la volonté divine. Leur
dévotion un peu outrée rendait très diificile au duc de les persuader; il y parvint cependant, non sans éprouver une grande inquiétude de cette victoire qui pouvait avoir de terribles conséquences, car l'inoculation offrait toujours un certain danger. Enfin l'opération eut lieu et fut couronnée d'un plein succès.
Voici une petite lettre qui prouve la tendresse et les attentions délicates qu'il ne cesse jamais d'avoir pour sa femme.
Le duc de Nivernais au marquis de Mirabeau.
« 26 octobre 1764.
» Mon cher maître, je sais bien que vous appréciez l'inoculation ce qu'elle vaut, c'est-à-dire que vous la regardez comme un grand bien sans y attacher aucune idée de danger ou d'inquiétude. Je suis de même aussi, mais tout le monde ne nous ressemble pas; et, par exemple, ma femme a été alarmée, inquiète et agitée comme vous pouvez vous le figurer, et peut-être par delà. Il en résulte que vous feriez bien d'écrire à ma femme une lettre de félicitations, tendre et amicale sur le succès de l'opération. Elle y serait sensible, et je vous prie de vous donner cette petite peine, mon cher ami. Je ne vous écris que
pour cela, et je n'ai en vérité pas un moment à moi. Ainsi je vous quitte en grande hâte, et je vous dis seulement que je vous embrasse de tout mon cœur, et ma voisine aussi, et que nous vous aimons tous très tendrement. »
La lettre de Mirabeau à la duchesse dut avoir peu de succès auprès d'elle, car elle est d'un bout à l'autre sur un ton de plaisanterie ironique, à propos de sa dévotion; il faut dire pour la justification du marquis que sa lettre était écrite avant qu'il eût reçu celle du duc, en lisant cette dernière il sentit que le ton de la sienne n'était pas en situation ; aussi répond-il un peu inquiet à madame de Rochefort :
« Ma lettre était faite et partie; elle eût été moins folle si elle eût été de commande, mais j'espère qu'elle ne déplaira pas, car enfin c'est moi. » Quoique madame de Rochefort cherche à rassurer le marquis, on peut rester convaincu que la lettre déplut. Au reste, la duchesse et ses filles se montrent dès cette époque assez refroidies dans leur amitié pour Mirabeau qui paraît même s'en apercevoir, car dans sa lettre au sujet de l'inoculation demadamedeGisors il dit: « Elle ne m'aime plus comme autrefois. » Non seulement ces dames étaient choquées de l'esprit de travers du marquis et de son rôle de quémandeur insatiable, mais sa tyrannie domestique, sa façon de relé-
guer sa femme dans une ville de province , en lui interdisant tout autre séjour, tandis que madame de Pailly habitait le Bignon, tout cela leur déplaisait fort et nous allons voir l'excellente madame de Pontchartrain se ranger de leur côté, à propos de madame de Pailly.
Le duc de Nivernais avait invité le marquis de Mirabeau à venir dîner à Saint-Maur avec sa belle-sœur et la chatte noire, mais madame de Pontchartrain s'associa à l'invitation faite par son gendre avec une telle froideur que madame de Pailly n'osa l'accepter et refusa en prétextant une indisposition. Ce fut un coup violent pour cette femme dont un des plus vifs désirs était non seulement de pénétrer à Saint-Maur, mais d'y pénétrer en compagnie du marquis, ce qui dontiait une sanction au prétexte d'amitié dont elle couvrait leur liaison ! aussi ne se tint-elle pas si facilement pour battue, et quelques jours après cet incident elle écrivit à madame de Rochefort que la princesse de Talmont invitée à Saint-Maur et ennuyée d'y venir seule lui demandait de l'accompagner, mais qu'elle ne se permettrait pas de le faire sans l'assentiment de madame de Pontchartrain.
Voici la réponse qu'elle reçut :
« Je viens, mon cher cœur, de dire à madame de Pontchartrain la proposition que vous a faite
la princesse de Talmont. Je l'ai priée, ainsi ([ue vous me le demandiez, de dire tout naturellement si elle lui convenait; elle me charge de vous assurer qu'elle sera fort aise de vous voir et que madame de Talmont ait l'agrément de voyager avec vous. Venez donc, mon cher cœur, avec un plaisir pur comme celui que j'aurai à vous voir. Je compte accepter la partie d'Opéra que la princesse me propose, à moins que madame de Pontchartrain ne se trouvât seule, ce que je ne crois pas. Comme je compte coucher à Paris, nous passerons la soirée ensemble. Retenez-moi d'Entragues et Gatti pour vendredi au soir, et, à cet effet, envoyez, je vous prie, un petit billet à tous deux par mes gens. Si je changeais d'avis, je le leur manderais. Pour le gros Merlou, je compte le trouver chez moi aussi sûrement que son frère cadet. Bonsoir, mon cœur. »
Jusque-là tout va bien ; mais voici un post-scriptum qui dut paraître un peu dur à madame de Pailly et qui coupa court à ses espérances :
« P. -S. — Si madame de Talmont proposait à M. de Mirabeau de venir ici en troisième avec vous deux, qu'il trouve un prétexte pour s'en dispenser. Ma précaution est peut-être inutile, mais il vaut mieux en avoir de superflues (jue d'en manquer une nécessaire. »
Malgré toutes les précautions que prend madame de Rochefort pour dorer la pilule à son amie, celle-ci ne se fit pas illusion ; elle vint avec la princesse de Talmont, mais ne renouvela point la tentative de pénétrer à Saint-Maur en compagnie du marquis. On peut croire aussi que la réception de madame de Pontcharlrain, froidement polie, n'encouragea pas la jeune femme à revenir. Celte anecdote a son importance, car elle prouve que si madame de Pontcharlrain n'acceptait pas de recevoir madame de Pailly quoique celle-ci fût encore admise dans la meilleure société, elle n'eût jamais toléré chez elle la présence de madame de Rochefort, si la nature de ses relations avec son gendre eût pu lui inspirer quelque doute.
Le duc, un peu ennuyé du fâcheux résultat de son invitation et touché du chagrin que témoigna madame de Rochefort de cette petite aventure, essaya de combiner avec elle un moyen de panser la blessure que venait de recevoir la belle poule noire ; il s'y prêta d'autant plus volontiers que l'esprit de madame de Pailly l'amusait beaucoup, et qu'infiniment moins sévère que sa bellemère, il lui était fort égal que la foule noire fût ou non la maîtresse du marquis de Mirabeau. Il trouva la singulière combinaison d'inviter madame de Pailly à venir dîner à Paris avec le marquis non pas chez lui, mais chez madame
de Rochefort, absente, qui avait laissé dans son appartement du Luxembourg ses domestiques et son chat Merlou. Il lui envoie de Saint-Maur cette bizarre invitation :
« Dear madame,
» J'ai une histoire à vous conter et une proposition à vous faire. Voici Fhistoire : Il faut savoir que j'irai après-demain au soir coucher à Paris ; or le lendemain, lundi 15, je suis prié à dîner dans une maison où Ion voudrait bien vous avoir aussi. C'est chez l'ami Merlou qui, en l'absence de sa maîtresse, veut me donner un petit festin, et, quand je dis à moi, ce n'est pas à moi seul que s'adresse sa galanterie, car il veut avoir tous ses amis, et spécialement son gros frère ^ et sa belle voisine. J'espère que vous ne le refuserez ni l'un ni l'autre, et voilà la proposition que j'avais à vous faire.
» Ayez la bonté de vous tenir pour engagée, et d'engager le gros Merlou en l'assurant qu'il trouvera un lapin piqué et point de pigeons. »
Ici madame de Rochefort ajoute de sa main : « Vous le ferez en mémoire de moi » ; et le duc reprend : « Je crois devoir vous avertir que
1. Dans l'intimité, on donnait au marquis de Mirabeau le nom de « gros Merlou ».
ya LE DUC DE NIVERNAIS.
l'écriture ci-dessous n'est pas de Merlou. » Elle avait une écriture affreuse !
Le festin offert par Merlou fut accepté et fort gaiement mangé, mais il ne guérit point la blessure de madame de Paill3% qui sentit bien que c'était le commencement des difficultés qui un jour finiraient mal pour elle ^
Il faut espérer que le dîner fût bon ; cependant le président Hénault nous laisse quelques doutes à ce sujet.
Madame de Rochefort avait été atteinte, comme les autres, par les réformes de M. de Silhouette ; elle avait pris philosophiquement son parti des retranchements qu'elle dut faire dans son existence et écrivait simplement à ce sujet : « J'ai découvert une poule éternelle que je pourrai toujours manger avec mes amis. »
Cette poule n'était point, paraît-il, du goût de l'épicurien président Hénault qui donnait les
1. En 1776, les Mémoires publiés au nom de la marquise de Mirabeau ne purent laisser aucun doute, même aux j'eux les plus prévenus, sur la nature des relations de madame de Pailly avec le marquis, et sur le rôle déplorable qu'elle jouait dans les querelles de famille. C'était le dernier coup porté à la réputation de madame de Pailly, mais à dater de 1774, elle avait déjà disparu du salon de madame de Rochefort où elle figura pour la dernière fois en octobre 1773. Voici dans quels termes Mirabeau s'exprime sur le compte de la maîtresse de son père : a Madame de Pailly, dont l'empire devait durer jusqu'aux derniers jours du marquis, femme également dangereuse par sa beauté et par son esprit profondément artificieux. »
meilleurs soupers de Paris : « Il ne manquait à madame de Roehefort que d'être riche, racontet-il, elle vivait honnêtement avec un très médiocre revenu ; mais elle s'avisa de nous donner un jour à souper ; nous essayâmes sa cuisinière et je me souviens que je mandai à Laure qu'entre cette cuisinière et la Brinvillier, il n'y avait de différence que l'intention ^ »
Ce fut précisément à l'époque où nous sommes qu'Horace Walpole arriva à Paris ; nous avons vu l'accueil empressé qu'il avait fait au duc pendant son ambassade à Londres; aussi ce dernier se fit un plaisir de le bien accueillir lorsqu'il vint en France. Walpole était le second fils du célèbre ministre du roi Georges II, qui se vantait d'avoir dans son cabinet le « tarif de toutes les probités d'Angleterre » ; il avait beaucoup d'esprit, mais caustique et original; son ton excellent, son grand usage du monde, ses plaisanteries fines et piquantes lui valurent de grands succès dans la société parisienne ; il était sujet à de fréquents accès de goutte et sa pâleur extrême lui donnait un air intéressant. Tout en se moquant de tout, il était fort sensible aux bons procédés et à l'amitié; lorsque
1 . On parlait un jour devant le comte de Lauraguais des maigres soupers que donnait madame d'Aligre : « Ils sont détestables en effet, dit-il, et si avec son pain on n'y mangeait pas le prochain, il faudrait y mourir de faim. »
le duc arriva à Londres, Walpole déclara qu'il a\ait autant de vie qu'un enfant gâté malade; il changea singulièrement de langage en le voyant plus longtemps et de plus près. Reçu dans sa maison comme un membre de la famille, il fut extrêmement touché des soins que lui rendit le duc pendant une maladie assez grave qui l'atteignit peu de temps après son arrivée; il ne cesse dans ses lettres de se louer des attentions et de l'amabilité du duc : « Le duc de Nivernais est parfait pour moi, écrit-il à lady Hervey ; il s'est beaucoup informé de votre seigneurie, ainsi que le colonel de Drumgold ; celuici se plaint de sa santé, mais tous deux me paraissent, surtout le duc, beaucoup mieux que lorsqu'il était en Angleterre.
» J'ai vu le soir madame la duchesse de Cossé, qui est jolie et qui ressemble beaucoup à son père; elle est vive et de bonne humeur, mais elle manque de distinction. Pendant tout le cours de ma maladie, je suis resté trois semaines au lit, le duc n'a pas manqué un jour de venir me voir. »
Les impressions de Walpole sur une société qui est précisément celle du duc sont bonnes à recueillir; il faut distinguer entre les premières et les secondes, car elles diffèrent beaucoup. Au début, ce changement complet de mœurs et d'habitude lui déplaît et l'agace, il est injuste et
brutal dans ses appréciations ; mais peu à peu le charme de cette compagnie le gagne, et il ne peut plus s'en arracher. Tout d'abord, les femmes lui prennent le cœur. « Elles sont très supérieures à leurs maris, dit-il, les hommes sont en général très inférieurs et pas même agréables. Ils nous ont envoyé, je pense, ce qu'ils ont de mieux : c'est le duc de Nivernais. »
Madame de Rochefort est une de ses passions. « Elle diffère de toutes les autres, son jugement est délicat et juste, avec une finesse d'esprit qui est le résultat de la réflexion; ses manières sont douces et féminines, et, quoique savante, elle n'affiche aucune prétention. Elle est l'amie décente de M. de Nivernais, car vous ne devez pas croire un mot de ce qu'on dit dans leurs nouvelles; il faut ici la plus grande curiosité ou la plus grande habitude pour découvrir la plus légère liaison entre les personnes de sexe différent, aucune familiarité n'est permise que sous le voile de l'amitié, et le dictionnaire de l'amour est aussi prohibé que semblerait l'être à première vue son rituel. »
Puis Walpole est présenté au roi: « Il est beaucoup plus beau, dit-il, qu'aucun de ses portraits ne le représente, il a beaucoup de douceur dans la physionomie au lieu de cet air farouche qu'on lui prête. Mesdames ne sont pas des beautés, elles ont pourtant quelque chose de bourbonnien
ye LE DUC DE NIVERNAIS.
dans la figure. C'est la dauphine qui me plaît le moins de toutes; avec une physionomie peu aimable, elle possède un regard et un accent qui m'ont fait frémir en pensant que je pourrais être invité à une partie de bêtehombrée avec elle. »
C'est en octobre 1765 que Walpole parlait ainsi. La pauvre dauphine ne devait pas, en effet, avoir à ce moment-là une expression souriante, car elle commençait à être mortellement inquiète de la santé du dauphin qui déclinait rapidement malgré les soins qu'elle lui prodiguait. Atteint d'une phtisie pulmonaire qui ne pouvait guère laisser d'espoir de guérison, dès les premiers jours de décembre, on prévit la fin et il succomba, à Fontainebleau, le 20 décembre, à une heure du matin.
Quelques heures auparavant, la dauphine qui n'avait quitté son mari ni jour ni nuit, faisant l'office de la garde-malade la plus dévouée et la mieux entendue, s'était retirée dans sa chambre pour prendre quelque repos ; Louis XV avait chargé son grand aumônier de ne pas quitter le dauphin pendant son agonie. Dès qu'il vit entrer chez lui ce prélat, il comprit que tout était fini. Il envoya aussitôt chercher le petit duc de Berry, l'aîné des fils du dauphin, et le conduisant chez sa mère, il dit à l'huissier de la dauphine : « Annoncez le roi, et monsieur le dauphin. » La malheureuse princesse comprit et se jeta aux
pieds du roi en lui demandant ses bontés pour ses enfants ; le roi la releva et l'embrassa avec une grande tendresse en lui disant qu'il l'aimait comme sa propre fille, ce qui était vrai.
Les fatigues extrêmes qu'avait endurées la dauphine, jointes à sa propre douleur, lui causèrent une fièvre violente. Le roi désirait quitter au plus vite Fontainebleau, mais voulant emmener lui-même la princesse dans son carrosse, il dut attendre jusqu'au lendemain pour partir avec elle et il l'entoura des plus tendres soins pendant la route. Ils arrivèrent le soir à Versailles, et la dauphine ne voulant pas rentrer dans son appartement, le roi lui en fit donner un ({ui communiquait directement avec le sien et avait une sonnette donnant dans sa propre chambre K
La reine fît le voyage avec Mesdames et les quatre enfants du dauphin, le duc de Berry, le comte d'Artois, le comte de Provence et la petite Madame, c'est ainsi qu'on appelait madame Elisabeth. Le lendemain matin, le petit duc de Berry vint saluer son grand-père, et quand le roi entendit ses gardes crier : « Place à monseigneur le dauphin, » il fondit en larmes en cachant son visage dans ses mains. Le corps du dauphin fut transporté en grande pompe à la cathédrale de Sens où il avait désiré être enseveli,