Cùluil l'ancion ;ip|iarUMncnl flo madiiiiie de Pompndour
mais son cœur fut placé dans les caveaux de Saint-Denis. Puis, une fois le deuil terminé, la cour reprit son aspect accoutumé et tout fut oublié, sauf par la dauphine et la reine qui portaient au cœur une blessure dont elles devaient mourir '.
La mort du dauphin affligea les esprits sensés et prévoyants; les philosophes seuls s'en réjouirent. « Cette perspective, écrit Walpole quelques jours avant la mort, les remplit de la plus grande joie. » Ils craignaient dans le dauphin un futur roi dont les principes auraient à coup sûr fait appliquer un régime sévère et une grande gêne à la propagation des idées et des écrits philosophiques qui inondaient la France et commençaient non seulement à occuper une petite coterie, mais à pénétrer dans les masses. A Voltaire et aux encyclopédistes était venu s'ajouter un philosophe d'un autre genre qui, pour n'être pas des leurs, n'apportait pas moins un appui considérable aux idées nouvelles ; on comprend que c'est de Rousseau (|ue nous voulons parler. Ses bizarreries, ses excentricités et son grand talent d'écrivain occupaient et piquaient la curiosité du public; mais s'il plaisait aux uns, il avait le don d'agacer les autres; AYalpole et
1 . Voir siu" le dauphin le travail intéressant du prince Emmanuel de Broglie : Le fils de Louis X V, Louis, dauphin de France.
le duc de Nivernais faisaient partie de ces derniers. Un jour, l'original Anglais fit part au duc d'un projet assez plaisant destiné à mystifier Rousseau.
« J étais un soir, dit-il, chez madame Geoffrin, me moquant des affectations et des contradictions de Rousseau, et je dis plusieurs choses qui les divertirent. Lorsque je rentrai chez moi, je les mis en forme de lettre et je la montrai le jour suivant à Helvétius et au duc de Nivernais qui en furent si charmés qu'après m'avoir indiqué quelques fautes de langage qui devaient s'y trouver, comme vous pensez, ils m'encouragèrent à la montrer. Gomme vous savez que je me moque volontiers des saltimbanques politiques ou littéraires, quelque grand, du reste, que puisse être leur talent, je n'y fus pas opposé. Les copies se sont répandues comme le feu et me voici à la mode. J'attends avec beaucoup de calme la fin de mon règne pour la fin de la semaine. »
Yoici la lettre :
Le roi de Prusse à M. Rousseau.
« Mon cher Jean-Jacques,
» A^ous avez renoncé à Genève, votre patrie; vous vous êtes fait chasser de la Suisse, pays tant vanté dans vos écrits; la France vous a décrété. Venez donc chez moi; j'admire vos
100 I.E DlC DE NlVEliXAIS.
talents; je m'amuse de vos rêveries, qui (soil dit en passant) vous occupent trop et trop longtemps. Il faut à la fin être sage et heureux. Vous avez fait assez parler de vous par des singularités peu convenables à un véritable grand homme. Démontrez à vos ennemis que vous pouvez avoir quelquefois le sens commun : cela les fâchera, sans vous faire tort. Mes États vous offrent une retraite paisible; je vous veux du bien, et je vous en ferai si vous le trouvez bon. Mais si vous vous obstiniez à rejeter mon secours, attendez-vous que je ne le dirai à personne. Si vous persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez-les tels que vous voudrez. Je suis roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits; et ce qui sûreihent ne vous arrivera pas vis-à-vis de vos ennemis, je cesserai de vous persécuter quand vous cesserez de mettre votre gloire à l'être.
i> Votre bon ami,
» Frédéric. »
Cette spirituelle épître fit le tour de Paris et divertit tout le monde, sauf Rousseau qui entra dans une fureur inexprimable en découvrant la supercherie; d'autant plus que Frédéric auquel le duc de Nivernais fit envoyer la lettre, trouva la plaisanterie excellente.
Leduc avait conservé de fort bons rapports avec
le roi de Prusse malgré les douloureux événements amenés par la guerre de Sept ans. Mais autrefois on n'envisageait pas la victoire et les défaites comme des sujets de haines éternelles; il y avait encore certaines habitudes chevaleresques qui faisaient considérer la guerre comme une sorte de tournoi après lequel le vainqueur tendait loyalement la main au vaincu; un exemple frappant va le prouver. Deux mois après le petit incident de la lettre au roi de Prusse, on annonça l'arrivée à Paris du prince héréditaire de Brunswick, le vainqueur de Crefeld. Quels souvenirs à la fois douloureux et reconnaissants durent éveiller ce nom chez les Nivernais et chez leur liUe ! Cette dernière ne se sentit pas le courage de rester à Paris pendant le séjour du prince; elle le passa à Pontchar train chez sa tante, où le bruit des (êtes arrivait moins qu'à Saint-Maur. Quant au duc, surmontant l'émotion douloureuse que lui causait le devoir qu'il voulait accomplir, il fut des premiers à se présenter chez le prince héréditaire qui l'accueillit avec un grand empressement, mais ne lui permit pas de prolonger les tristes remerciements qu'il venait lui otïrir; il l'interrompit en lui exprimant la douleur de n'avoir pu rendre que des soins inutiles au malheureux Gisors, puis il changea aussitôt de conversation dans la crainte que le duc ne pût se rendre maître plus longtemps de son émotion. Il lui parla de son désir d'assister
à la prochaine séance de l'Académie et d'entendre ce jour-là quelqu'une de ses compositions. Il exprima sa reconnaissance pour l'accueil qu'il recevait à Paris et les fêtes nombreuses que le duc d'Orléans et toute la noblesse s'empressaient à lui donner. « Cependant, ajouta-t-il gracieusement, il en est une seule dont je suis privé : c'est de jouir de la conversation si vantée des Français et c'est à coup sûr celle que j'aimerais le mieux. » Il est certain que toutes ces fêtes consistaient en des spectacles magnifiques suivis de festins de cent couverts, ce qui ne permettait guère les plaisirs de la causerie.
La séance de l'Académie eut lieu le 24 mai. Marmontel lut un chapitre de son roman dç Bélisaire dont on parlait beaucoup, l'abbé de Voisenon régala le prince d'un compliment en vers assez épigrammatique sur les fêtes dont on l'accablait, et le duc de Nivernais lut cinq de ses fables. Au sortir de la séance, le duc remit au prince de Brunswick deux jetons de présence comme aux autres académiciens; le prince refusa avec surprise, mais le duc insista disant qu'ils étaient bien à lui puisqu'ils portaient sa devise au revers; il retourna le jeton et lut ces mots : « A l'immortalité. »
La santé de la dauphine, gravement atteinte, n'avait fait que décliner depuis la mort de son mari. Elle fut attaquée, vers la fin de mai 1766,
d'une toux opiniâtre, à la suite de laquelle survint un crachement de sang. Après cet accident, il ne fut plus possible de se faire illusion : la princesse, en soignant son mari, avait contracté sa maladie. Le roi, entendant parler de toutes parts et surtout par le duc d'Orléans du célèbre médecin genevois Tronchin, établi depuis peu d'années à Paris, le fit appeler en consultation, au grand déplaisir des médecins ordinaires, fort jaloux des succès de Tronchin. A l'instant où il pénétra dans la chambre de la dauphine, à Versailles, il s'écria : « Mais la princesse est empoisonnée 1 » et il donna immédiatement l'ordre d'ouvrir les fenêtres; il ne fut pas possible de lui obéir, car les fenêtres étaient hermétiquement collées. On a peine à croire, de nos jours, que dans ce temps-là on collait toutes les fenêtres des chambres à coucher du palais à la Toussaint, et on ne les décollait qu'à Pâques. Il est aisé de se représenter la fétidité de l'air qu'on y respirait, d'autant plus qu'à cette époque on ignorait absolument les water-closets de nos jours. L'exclamation de Tronchin lui avait été arrachée par la puanteur de l'air qu'il respira en entrant, mais elle fut singulièrement interprétée; on la rapporta au duc de Ghoiseul, alors premier ministre, comme l'accusation d'une tentative d'empoisonnement que lui, Ghoiseul, aurait machiné contre la princesse; il entra dans une fureur iai-
104 I.E DUC DE MVEliNAIS.
possible à décrire et ne parlait de rien moins que de tuer ïronchin. Heureusement, on parvint à lui expliquer la chose qui était fort simple.
Les prescriptions du docteur furent suivies ; on donna de l'air à la malade autant que possible ; puis l'été venu,. elle fit des séjours prolongés à Fontainebleau, à Compiègne et à Trianon. Mais les progrès de la maladie furent si rapides, que des prières publiques furent ordonnées le 4 mars suivant. La dauphine succomba huit jours après, le 13 mars 1767, avec toute sa connaissance, après avoir embrassé ses enfants et pris congé de tous les siens avec une touchante résignation. Elle exprima le désir d'être enterrée <à Sens, dans le même caveau que le dauphin, et voulut que son cœur fût porté à Saint-Denis, comme celui 'de son mari. Elle demanda au roi que son anneau nuptial fût déposé dans la cathédrale de Chartres et légua à la reine et à Mesdames tous ses bijoux religieux. Ses vœux furent scrupuleusement accomplis.
Cette mort renouvela encore la douleur de la reine qui ne se consolait pas de la mort du dauphin. Peu à peu, cette mélancolie dégénéra en une sorte de langueur. Sauf les pratiques religieuses, elle semblait être devenue indifférente à tout. Les soins que lui rendaient ses filles, la sollicitude que le roi lui témoignait, Tintérêt qu'il semblait prendre à sa maladie la laissaient
presque insensible. Ses forces diminuaient de jour en jour. Un vent de mort avait soufflé sur la cour de France, et il ne devait pas s'apaiser de sitôt. Quand on priait la reine de suivre tel ou tel régime ou de prendre un nouveau médicament, elle répondait avec un triste sourire : « Rendez-moi mes enfants, si vous voulez que je guérisse! » Un an après la mort de la dauphine, l'état de la reine fut jugé désespéré. Le cardinal de La Rochefoucauld, son grand aumônier, que nous connaissons de longue date, lui administra l'extrême-onction.
On exposa le saint sacrement et on ordonna les prières de quarante-huit heures. Le roi venait auprès d'elle plusieurs fois par jour, et lui témoignait une grande tendresse. Un mieux inespéré se déclara pendant quelques jours, les forces épuisées semblèrent revenir; mais bientôt les symptômes les plus graves reparurent, et la reine expira le 24 juin 1768, à dix heures du soir, dans son palais de Versailles ; elle avait accompli la veille sa soixante-cinquième année.
Les médecins donnèrent à la maladie de langueur à laquelle elle succomba le nom bizarre de coma vigil, voulant indiquer que les facultés de l'âme se trouvaient suspendues sans que les sens fussent dans un repos véritable.
Louis XV témoigna une douleur plus vive qu'à la mort de madame de Pompadour, du dau[)hin
et de la dauphine. M. de Lassone, premier médecin de la reine, entra dans la chambre du roi pour lui annoncer que la reine venait de rendre le dernier soupir. Aussitôt, Louis XV entra chez elle et voulut l'embrasser une dernière fois; il le fit à plusieurs reprises en pleurant beaucoup; puis il se fit raconter en détail par M. de Lassone les derniers moments de la reine. Celui-ci, fort ému, se trouva mal en faisant ce triste récit. Le roi le prit dans ses bras, le porta dans un fauteuil, et lui prodigua des soins fort extraordinaires de sa part.
La reine demandait, dans son testament, que son cœur fût porté à Notre-Dame de Bon-Secours, près Nancy, où reposaient son père et sa mère. Elle exprimait également le désir que ses funérailles se fissent avec le moins de pompe possible. Ce dernier vœu ne fut point accompli,
La reine distribua sa fortune également entre ses quatre filles, Mesdames Adélaïde, Victoire, Sophie et Louise; elle se montait à la somme considérable de quinze cent mille livres de rente, soit trente millions de capital. Sa Majesté avait en plus deux cent mille livres de rente viagère. Elle pria le roi de répartir entre ses quatre filles toute sa fortune, ce qu'il fit exactement.
Mort du duc de Nevers, son éloge par son fils. — Leduc de Nivernais prend possession du duché de Nevers ; il fait des réformes importantes, supprime des droits féodaux, réorganise l'administration. — Correspondance avec ses agents et ses officiers. — L'ordre, la douceur et la fermeté qu'il déploie. — Épisode des droits de la ville de Clamecy.
Nous avons singulièrement négligé jusqu'ici un personnage qui, cependant, nous a beaucoui» occupé dans le précédent volume, il s'agit du duc de Nevers ; mais son fils ne partageait point notre ingratitude, le vieux duc était toujours l'objet de ses soins les plus empressés et la cause de ses fréquents voyages à Paris. Tel nous l'avons vu pendant l'ambassade de Rome, tel il était resté, toujours aimable, toujours gai, au milieu des souffrances et des privations constantes que lui
108 LE DUC DK MYER.XAIS.
infligeait la goutte; il attirait autour de son lit de malade un groupe lîdùle d'amis en tête desquels figurent toujours mademoiselle Quinault et sa nièce, madame de Meaux. Sa petite-fille, madame de Gisors, pour laquelle il n'avait pas grand faible autrefois, était maintenant sa favorite et à juste titre, chaque jour elle trouvait moyen de venir passer quelques heures auprès de ce cher malade, « qu'elle mettait en tète de ses bonnes œuvres ». Ses visites plaisaient fort au vieux duc, car, malgré une santé pitoyable et un chagrin éternel au fond du cœur, madame de Gisors avait l'esprit fort gai, et c'est un trait de caractère que signale souvent madame de Rochefort en parlant de la jeune femme.
Tout le monde s'était si bien habitué à voir M. de Nevers malade sans que pour cela sa santé inspirât d'inquiétudes sérieuses, qu'on fut surpris comme d'un coup de foudre quand on apprit sa mort le 14 septembre.
On lit dans Bachaumont :
« M. le duc de Nevers, âgé de quatre-vingtdouze ans, vient de s'éteindre. C'était un seigneur de beaucoup d'esprit, mais dont les opinions ont passé à la cour pour trop philosophiques; on prétend qu'il avait épousé mademoiselle Quinault Le présent qu'il a fait à la France de
M. le duc de Nivernais est le plus beau trait de sa vie. »
LE DUC 1)B MVKHNAIS. 109
Le duc de Nevers vit approcher sa fin, gardant sa pleine connaissance. Il fit ses adieux à tous les siens, et c'est entoure d'eux et la main dans la main de son fils, qu'il rendit le dernier soupir. 11 lui remit le soin d'exécuter ses dernières volontés, en tête desquelles il écrit ces lignes : « Je nomme pour exécuteur de mon présent testament M. le duc de Nivernais, mon fils, persuadé que je ne peux confier ce soin en de plus sûres et meilleures mains. »
Par ce testament, M. de Nevers donnait aux pauvres de sa paroisse six mille livres et faisait de nombreux legs à ses serviteurs. » Puis venait l'article le plus intéressant ainsi conçu : « Je donne et lègue à mademoiselle Quinault l'aînée, demeurant cour du vieil Louvre, à côté de mon appartement, la somme de cent mille livres une fois payée, que je la prie de vouloir bien recevoir comme une marque de la considération, de l'estime et de l'amitié que j ai toujours eue pour elle. »
Il est positif que le duc de Nevers avait épousé secrètement mademoiselle Quinault; l'attitude des Nivernais vis-à-vis d'elle ne peut laisser aucun doute à cet égard. Voici un passage d'une lettre de la duchesse au maréchal de Belle-Isle, qui montre le vif intérêt qu'elle lui porte :
« Mon beau-père m'a chargé de joindre ma
110 Ll!, DUC DE NIVERNAIS.
recommandation à celle qu'il prend la liberté de vous faire par votre fille pour M. de Meaux ^ Vous jugerez aisément de l'intérêt qu'il y prend par celui qu'y prend nécessairement mademoiselle Quinault, qui traite et regarde M. et madame de Meaux comme ses enfants. Indépendamment de ce motif, qui me ferait désirer sincèrement de leur rendre service, parce que j'ai de l'amitié pour mademoiselle Quinault, et que réellemenl tous les enfants de M. de Nevers lui en doivent, M. de Meaux mérite personnellement que tous les honnêtes gens s'intéressent à lui... »
Le duc éprouva un grand chagrin de la mort de son père et il écrivit peu de jours après une notice destinée à ses enfants et à ses plus intimes amis, dont voici un intéressant extrait :
« Le duc de Nevers n'avait que quatorze ans lorsque son père le mena à Rome leur ancienne patrie, le berceau de leur famille. Dans un âge si tendre, assez formé déjà pour observer et pour réfléchir le jeune homme sut obtenir le suffrage des personnes les plus délicates et les plus éclairées. Les lettres de ce temps-là (1690) font foi de ses succès dans cette capitale du monde chrétien...
y C'était sa destinée d'être lié avec ce qu'il y
1 . M. Alixaud de Meaux avait épousé la nièce de mademoiselle Quinault.
LE DUC Di: NIVERNAIS. 111
avait de plus illustre à tous égards ; revenu en France, et attaché au service, il entra dans la société, dans l'intimité de MM. de Vendosme. Il avoit l'honneur d'être leur proche parent; c'étoit l'œuvre de la nature, son œuvre propre fut de mériter leur amitié. Il l'obtint et en jouit tant qu'ils vécurent.
» Ce n'étoit pas un titre pour avoir droit aux bontés de Louis XIV; la fin des belles années de ce monarque vit changer ses mœurs et ses goûts. La galanterie et l'amour du plaisir luy parurent des crimes impardonnables. Un courtisan hypocrite auroit pu tout concilier, mais le duc de Nevers avait trop de vertus pour affecter celles c|u'il n'avoit pas. Il ne prit point de masque, il tomba dans la disgrâce, et il y tomba au point de ne pouvoir obtenir aucun avancement dans le service militaire qu'il se vit obligé de quitter après l'avoir appris à l'école du grand Vendosme -
» A la mort de son père qui avait négligé de se faire recevoir au parlement et dont les lettres de pairie s'étoient égarées, il essuya une marque éclatante de la disgrâce du roy; il ne luy fut permis de prendre ny son nom, ny son rang, et le roy refusa de supléer à ce qui manquoit de formalités à sa dignité; il y suppléa en quelque façon luy même par son mariage avec la fille du prince Spinola qui luy donna la grandesse d'Espagne.
•112 L E D U C 1) E M V E li N A I s .
» Peu d'années après, il ne lu}^ resta plus rien à réparer à cet égard, la niort de Louis XIV fit passer l'exercice de son pouvoir entre les mains de son neveu le duc d'Orléans qui devint Régent. Le duc de Nevers avoit l'honneur d'être son am^'. On eut dit que la fortune l'attendoit à cette époque; elle s'offrit à lui sous toutes les formes; il la méprisa, et refusa de profiter de ses avances. L'homme qui avoit préféré la disgrâce du feu Roy à la honte intérieure de l'hypocrisie n'étoit pas fait pour abuser de la faveur du Régent. Il craignit même d'en user et se borna à obtenir sa légitime réintégration dans la première dignité du royaume; il refusa toutes les grâces, tous les emplois dont l'amitié du Régent lui laissoit le choix. Une proposition lui fut faite, spécieuse par sa simplicité et par sa convenance; avantageuse pour la fortune et flatteuse pour l'amourpropre. G'étoit de mettre le gouvernement dont il étoit revêtu sur le pied des grands gouvernemens. Pressé d'accepter cette grâce que lui offroit l'amitié du Régent, il trouva dans sa délicatesse des motifs pour s'en défendre. Cette grâce auroit pu être, auroit été onéreuse à la province qu'il chérissoit; il la refusa, laissant par là un exemple de désintéressement et de modération plus précieux à sa famill(i que la richesse qu'il dédaignoit.
» Ce qui le distingue surtout dans tout le cours de sa vie, ce qui le caractérisera particulièrement,
c'est qu'ennemi de la moindre duplicité dans le discours ou dans la conduite il sut être aussi prudent et réservé que régulier jusqu'au scrupule dans toutes ses démarches, il ne mêla jamais à cette régularité aucune ombre de pédanterie; c'e.>t qu'attentif à tenir avec dignité sa place dans le monde, il n'a jamais été susceptible de la vanité.
« J'ay pratiqué mes devoirs de chrétien avec » trop de négligence, disoit-il à son pasteur dans la » maladie dont il est mort; maisjen'ay pas à me » reprocher d'avoir cessé un moment de respecter » la religion et tous les objets qui y ont rapport, » ny d'avoir jamais souffert qu'on cessât de les res- » pecter en ma présence. » Il disoit vray et il touchoit à la fin de sa quatre-vingt-douzième année lorsqu'il parloit de la sorte.
» Il fut atteint vers la fin d'aoust de sa dernière maladie; c'étoit aussi sa première, non qu'il ne fut sujet aux accès d'une goutte violente. Il en avoit été attaqué dès l'âge de vingt-huit ans et depuis ce moment il en a éprouvé fréquemment les retours douloureux. Mais les principes de la vie n'avoient jamais été attaqués en luy. Il sembloit que la providence luy eut accordé l'habitude de la douleur comme une grâce pour exercer son courage et le rendre inébranlable...
» Il a regardé comme le signal de sa dernière heure les atteintes d'un mal nouveau. Dans cet esprit de résignation trop entière et trop conra-
geuse, il s'est refusé à tous les secours de l'art, mais il a reçu avec joye, avec édification ceux qu'un pasteur aussi éclairé et charitable luy a administré avec zèle. La confiance étoit établie entre eux depuis longtemps. Depuis longtemps ce respectable ministre étoit le dépositaire des senments et des charités de son respectable paroissien. Leurs derniers entretiens préparèrent le malade à sa fin ; son courage et sa tranquilité n'en furent point altérés... Il a expiré sans se plaindre et avec sa connaissance entière, entre les bras de son fils et de son pasteur après avoir reçu les secours spirituels avec la résignation la plus touchante. »
Aussitôt après la mort de son père, le duc fut nommé par Louis XV gouverneur et lieutenant général de son duché ^ ce qui était une forme puisqu'il possédait en propre le fief qui n'était jamais retourné à la couronne.
A la mort du duc de Nevers, Nivernais se trouvait dans une situation fort mal aisée, car il avait dû faire de nombreux emprunts pour subvenir aux énormes dépenses de ses ambassades, celle d'Angleterre en particulier. La fortune considérable de madame de Nivernais n'avait pu y suffire.
Nous avons vu commencer déjà les embarras financiers du duc à son retour de Rome. Il dut
1, Voir à l'Appendice n» II.
engager les terres qu'il possédait près d'Ath, en Belgique, et contracter de nouveaux emprunts après chacune de ses ambassades. En mars 1766 il obtint du roi la lieulenance générale de la Lorraine et du Barrois, qui augmenta un peu ses revenus, mais toujours d'une manière insuffisante. Enfin, au printemps de 1767, la duchesse se décida pour faciliter leur vie à aliéner un bien qu'elle possédait comme héritage de son père, la baronnie et la terre de l'île de Bouin, située aux confins de la Bretagne et du Bas-Poitou. « Le roi, dit l'acte de vente, a bien voulu accepter les offres et propositions qui lui ont été faites par les seigneur et dame, duc et duchesse de Nivernais, de lui vendre ladite terre et baronnie, moyennant la somme de six cent raille livres et cent mille livres d'épingles pour la duchesse. » La vente fut conclue le 27 mai 1767, deux ans avant la mort du duc de Nevers. Le pot-de-vin fut payé de suite et les six cent mille livres en six années consécutives devaient l'être à raison de cent mille francs par an, mais il paraît que le payement ne fut effectué régulièrement que pendant trois ans et que les dernières trois cent mille livres restent encore à payer !
Le chevalier d'Éon nous a représenté Nivernais comme un Anacréon qui traverse la vie en chantant et couronné de roses. Cette opinion qui donne l'idée d'un caractère paresseux et frivole,
a même été exprimée par certain de ses biographes, et rien ne la justifie quand on se trouve en face de la réalité. Le duc était doué d'une activité dévorante à laquelle on ne comprend pas que sa frôle santé pût suffire; il avait la passion des arts; le dessin, la musique, le théâtre, prenaient une bonne partie de son temps, une parfaite exactitude à remplir ses devoirs de courtisan et d'homme du monde en prenait une autre. Nous avons vu également avec quelle obligeance il servait ses amis et ses protégés, ce qui ne se faisait pas sans soin ni peine. Eh bien, c'est au milieu de ces nombreuses occupations, qu'il va entreprendre l'œuvre la plus sérieuse et la plus importante et la continuer pendant vingt-cinq ans, sans se relâcher de ses soins. C'est de l'administration du duché de Nevers que nous voulons parler *.
On sait que le vieux duc de Nevers, tout en laissant à son iils ses titres de duc et pair, s'était réservé en entier les revenus et l'administration de son duché. Nous devons avouer que les revenus le touchaient plus que le reste ; ils se montaient à la somme considérable pour le temps de
1 . Les documents les plus intéressants à ce sujet existent dans les archives du marquis d'Havrincourt, entre autres la correspondance du duc avec la Chambre des comptes. Malheureusement le cadre de notre ouvrage ne nous permet qu'un très court résumé de l'administration de M. de Nivernais, et d'ailleurs ce travail serait au-dessus de nos forces, mais il mérite d'être fait.
trois cent cinquante mille livres, et pourvu que ses intendants lui apportassent régulièrement ce qui lui était dû, M. de Ne vers se préoccupait fort peu de ce qui se passait dans son duché où depuis trente ans au moins il n'avait jamais mis les pieds. Le duc de Nivernais, respectueux de l'autorité de son père, ne se mêlait de rien. Cependant, pendant les dernières années de sa vie, M. de Nevers pria son fils à plusieurs reprises d'examiner des affaires qui lui semblaient embrouillées, et Nivernais se trouva ainsi mis à peu près au courant de certaines branches de cette administration fort compliquée, car le duché de Nevers était le dernier duché féodal existant en France et le seul qui n'eût pas fait retour à la couronne. Le roi nommait seulement un gouverneur et un lieutenant général de cette province comme pour les autres, mais c'était une pure forme, car le possesseur suzerain du duché avait seul le pouvoir d'exercer les droits féodaux subsistant encore dans toute l'étendue du Nivernais.
Le duc, prévoyant que dans peu d'années ce gouvernement lui incomberait, et avec l'esprit consciencieux qui le caractérisait, se mit à faire une étude approfondie de la coutume du Nivernais, code fort compliqué, fort ardu, mais qu'il finit par posséder à fond. Au moment de la mort de son père, il était donc parfaitement préparé à
118 LE DUC DE MVEr.NAIS,
prendre les rênes en main et à diriger en connaissance de cause ses mandataires.
<c Tout homme, écrivait-il, a un état, une place dans la société; et cette place, cet état, ont des devoirs qu'il faut remplir ; ainsi l'objet principal de chacun doit être d'acquérir par l'étude toutes les connaissances qui peuvent le conduire à la meilleure pratique possible des devoirs de son état. » Et il cite à l'appui de sa théorie un exemple spécieux : « Le roi Jacques ¥^ avait de l'esprit, de la vertu, de l'amour pour le travail. Henri IV, son contemporain, était moins laljorieux, moins vertueux; du moins il avait plus de faiblesses, et beaucoup moins d'études et de lumières acquises. Henri cependant est et sera à jamais le modèle des rois, parce qu'il s'occupa de ce qui devait l'occuper, il connut ce qu'il devait connaître, il fit ce qu'il devait faire ; et Jacques, ne sachant pas combiner les facultés de son ûme avec les devoirs de son état, se rendit un roi méprisable en se rendant un écrivain célèbre. Il fut un des plus grands théologiens, une des plus éloquentes plumes de son temps ; il approfondit ce qu'il devait ignorer, il écrivit contre les docteurs catholiques, il fit des traités de controverse, et il ne sut pas régner. »
C'est en septeml)re 1769 que le duc de Niver-
nais vint visiter en personne Tintérieur de son duché et se rendre compte par lui-même de l'état du Nivernais. Sa présence fut partout signalée par ses bienfaits, des remises à ses débiteurs et des charités de tout genre. Il fut touché du misérable état où la main-morte et d'autres servitudes personnelles avaient réduit les paysans qui, dans plusieurs villages ou bourgs, portaient encore le titre de serfs ; il leur accorda des affranchissements, favorisa le partage des biens communaux, et pour que le petit peuple devînt propriétaire, il sacrifia des espaces de forêt considérables lui appartenant en propre, dont il fit faire quantité de lots qui furent distribués à ceux qui ne possédaient rien. Enfin, chose remarquable et qu'on ne sait point assez, le duc vingt ans avant 89 exécuta dans son duché la plupart des réformes qui ne furent opérées pour le reste de la nation que vingt ans plus tard.
La cérémonie de prise de possession du duché de Nevers par le duc de Nivernais fut dans la province une véritable solennité. Il fut accueilli avec empressement, à Glamecy entre autres.
M. Dupin père écrivait à son fils :
« Si je me souviens bien, ce fut en septembre 1769 que M. le duc de Nivernais fit la visite de la province qui n'a jamais fait retour à la couronne, et qui en dernier lieu passa par
120 I.E DLC DE NIVERNAIS.
acquisition à la maison Mancini. Successeur des anciens comtes de JVevers, le dernier duc de Nivernais et Donziois fut reçu partout dans son duché-pairie, non seulement avec tous les honneurs déférés de tout temps aux grands seigneurs, mais mieux encore à un très grand mérite personnel comme était celui-ci sous tous les rapports.
» Glamecy se signala par son empressement. Ses habitants se formèrent en garde nationale, s'habillèrent et s'armèrent à leurs frais et furent présentés à M. le duc par André Dupin, mon père, alors maire électif. Car ce ne fut que depuis, que la vénalité des charges s'empara de l'édilité, ainsi que des fonctions même les plus populaires par leur essence.
» Et comme Tenthousiasme anime encore plus naturellement l'enfance et la jeunesse, les élèves du collège qui avait alors le titre spécial d'École royale militaire, se formèrent en bataillon sous un drapeau porté par le fils du maire, c'est-à-dire par moi, et sous le commandement d'un élèvepensionnaire, Charles de Boisgelin, neveu de l'archevêque d'Aix. »
Le passage du duc à Clamecy fut signalé par le don qu'il fit à la ville du château ducal qu'il y possédait, pour qu'elle pût y établir la mairie et les autorités judiciaires; il fit même rebâtir le vieux château à ses frais. Le duché avait con-
serve le droit régalien de battre monnaie, le duc en fit remise à la couronne. Du reste, dans chaque ville de son duché où il passa, le duc accueillit à merveille les pétitions qui lui furent présentées. Les maires et échevins de Nevers lui avaient écrit pour lui demander l'autorisation d'établir deuxfoires franches à Nevers; il répondit :
« Paris, le 29 avril 1769.
» Je ne puis, messieurs, qu'approuver le zèle que vous avez montré dans le projet d'établissement de deux foires franches par an à Nevers; il est assurément très louable, puisqu'il n'en peut résulter que du bien. Je vous félicite de ce qu'en faveur du succès que vous en espérez vous renonciez au droit de péage, j'en fais autant de tout mon cœur pour ces deux foires au droit de leijde qui devrait être perçu à mon profit pour chaque bète vendue'. Ces franchises de droit devront certainement être un appât et un encouragement à ce que ces deux foires soient suivies et attirent à Nevers un concours de vendeurs et d'acheteurs pendant leur durée. Je donne et donnerai bien volontiers mon consentement à cet établissement et vous me trouverez toujours disposé à donner mon approbation à tout ce que
1 . Ce droit était de deux sols par tête. Voir les articles si bien laits de l'abbé Boutillier dans les Diilletins de la Société Nivernaise des Lclircs et Arts.
VOUS ferez en vue du bien. Soyez-en bien persuadés, messieurs, ainsi que de tous les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur.
» Le duc DE Nivernais. »
Le duc avait senti en prenant possession de son duché Todieux des servitudes féodales sous lesquelles il gémissait, et bien avant que les lois vinssent les affranchir, il fit dans cette vue tous les sacrifices possibles. Les servitudes personnelles de corvées, de poursuites, et de mains-mortes s'étaient maintenues dans le Nivernais bien plus que dans les autres provinces. Car les ducs de Nevers, ne possédant leurs domaines que comme substitués ou apanagistes, ne pouvaient en amoindriT les fiefs ni en dignités ni en produits, ce qui obligeait chaque descendant à les conserver dans leur intégrité, tels qu'ils les avaient reçus. M. de Nivernais, lui, ne profita pas de ces droits; le premier usage qu'il en fit fut d'en remettre une partie à ses nombreux vassaux.
Dès 1770, il fît commencer le partage des bois immenses dont tout le pays était couvert. Au moyen de cette mesure généreuse, l'habitant devint propriétaire de la portion qui lui fut assignée au lieu d'en avoir seulement l'usage vague, et il put ainsi assurer son existence par son travail. Le duc trouva une lonoue résistance à cette
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réforme, entre autres dans le chapitre de l'église d'Aulun, qui ne voulait pas perdre ses droits; mais, grâce à d'assez grands sacrifices de sa part, il parvint enfin à une transaction ^
11 fit faire des routes et des chemins, établir des collèges et donna des facilités pour construire des usines. Quant à sa charité, elle était inépuisable, et la duchesse le secondait activement dans cette tâche; il ordonnait à ses intendants de rechercher avec soin les familles pauvres et de les lui signaler.
La générosité était un des traits marquants de son caractère, mais il n'entendait être ni aveugle ni dupe et savait fort bien démêler si les comptes qu'on lui présentait étaient faux ou exacts. Un de ses comptables lui présentait un jour un état de situation fort embrouillé avec des explications qui ne l'étaient pas moins : « Ah! je vous entends à la fin, monsieur, vous demandez remise de moitié pour le présent et l'éternité pour payer le reste. — Eh! justement, monseigneur », répondit piteusement le rusé procureur. Le duc se prit à rire et lui fit remise de tout.
Malheureusement, les bonnes intentions du duc n'étaient pas toujours fidèlement remplies par ses mandataires; il avait, entre autres, comme procureur général de sa Chambre des comptes,
1. La correspondance du duc avec le chapitre d'Aufun existe aux Arcliives départementales de Mâcon. L'archiviste du département a bien voulu nous en communiquer une parlie.
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un avocat nommé Parmentier; le duc l'avait choisi lui-même sur sa réputation de savoir et d'intégrité, mais Parmentier connaissait peu les hommes et exécutait ou faisait exécuter avec raideur les droits de son seigneur; le duc l'en blâmait, et écrivait plus tard : « M. Parmentier, n'ayant jamais vécu qu'avec les livres, a contracté un peu de dureté et d'opiniâtreté dans ses principes qui sont un peu plus féodaux que je ne voudrais. » Le lieutenant général du bailliage, Guillet du Mont, ressemblait assez à Parmentier, et le duc lui écrivait de Paris, à propos d'une contestation assez curieuse dont nous allons parler: « Trouvez bon, monsieur, que je vous exhorte à la douceur et à la modération ; quand vous seriez fondé sur tous les points, n'est-ce pas une chose insupportable que d'avoir raison en se faisant des ennemis, et surtout quand ces ennemis sont des gens avec lesquels on a à vivre et à travailler toute sa vie '. » Nous allons trouver, dans des pièces authentiques et fort intéressantes, publiées dans le Bulletin de la Société nivernaise par M. l'abbé Boutillier, archiviste municipal de Nevers, des détails extrêmement curieux sur l'administration du duc dans son duché de Nivernais. Par-dessus tout, il n'aime pas les procès, et il n'en veut suivre que de bons.