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la suivront. Je suis enchanté de voir, par la lettre dont vous m'avez honoré hier, que nous sommes à la veille de terminer irrévocablement toutes nos petites disputes féodales. M. Doloret va prendre vos ordres. Recevez, etc.. »
Mais ce n'est pas tout, il faut arrêter le terrible Parmentier dans ses opérations et Doloret lui écrit trois jours après pour calmer son zèle.
« M. le duc, dit-il, ne veut point chagriner sa cousine. Laissez donc reposer madame de Fontfaye, M. leduclui éc rit lui-mêmepour la tranquilliser. »
L'esprit de conciliation du duc de Nivernais n'excluait pas d'ailleurs la fermeté quand il s'agissait du maintien de ses droits. On le verra par cette lettre, adressée au maire de Nevers, au sujet de la démolition des portes de la Barre et de la Nièvre :
a Paris, 7 octobre 1779.
» On vient de m'in former, monsieur, que depuis plusieurs jours des maçons sont employés à démolir les portes de la ville de Nevers, sous prétexte de les élargir, que les opérations se font par vos ordres. Je ne puis vous dissimuler, monsieur, la surprise où j ai été en apprenant
LE DUC DE NIVERNAIS. i31
cette entreprise. Vous n'ignorez pas qu'en ma qualité de seigneur et de gouverneur de la province de Nivernais, j'ai seul le droit de permettre de toucher aux murs, portes et fossés des villes qui sont de mon duché et de mon gouvernement. J'ignore la cause pour laquelle on prétend changer l'état actuel des portes de la ville de Nevers et évincer des particuliers auxquels ma Chambre des comptes avait fait des concessions; mais ce que je sais très bien, monsieur, c'est qu'on ne peut pas faire de pareils changements sans ma permission. Ce n'est pas que si le bien public exige une réformation, je ne sois très disposé à y concourir; mais il me semble qu'on aurait dû m'en prévenir et me demander mon agrément. Faites-moi le plaisir, monsieur, de me mander si ces opérations se font véritablement par des ordres émanés du corps municipal ou bien par des ordres supérieurs. Dans tous les cas, j'ai l'honneur de vous prévenir que si l'on ne fait pas surseoir jusqu'à ce que je sois informé des projets et convaincu de leur utilité, je serai forcé d'user des voies de droit pour arrêter des entreprises qui portent atteinte à ma propriété et à mes droits.
» J'ai l'honneur d'être très parfaitement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
» Le Duc DE NlVEHNAIS. »
En 1781, une discussion s'éleva entre la ville de Clamecy et le duc au sujet de leurs droits généraux respectifs, le conseil de l'intendance d'Orléans fut choisi comme arbitre; la contestation portait seulement sur trois points : 1° les droits de propriété de la ville et des faubourgs et le droit de minage * et de ban-vin -, que Clamecy refusait de reconnaître. Les officiers de Clamecy écrivirent au duc : « Connaissant le cœur de Son Excellence, nous sommes très intimement persuadés que nous n'avons que des actes de bienfaisance et de protection à attendre d'EUe ; nous en avons reçu plusieurs marques qui nous ont pénétrés de reconnaissance. Nous nous flattons qu'elle voudra bien nous les continuer. » Mais le terrible Parmentier ne voulait céder sur aucun point, et le conseil de l'intendance d'Orléans, choisi comme arbitre, lui donnait raison. Le duc, toujours conciliant, ne voulut point s'armer rigoureusement de la décision du conseil d'Orléans et répondit aux officiers municipaux de Clamecy :
« Je consens volontiers à ne pas insister sur l'article ban-vin. En conséquence, il n'en sera
1. Le droit de minage consistait en celui de mesurer les grains de toute espèce et était exercé dans les maisons comme au dehors.
2. Ban-vin, droit qui consiste à vendre le vin du cru des vignes de la seigneurie avant et à l'exclusion de celui de tout autre habitant.
pas fait mention dans la nouvelle reconnaissance. Je consens également qu'il ne soit fait aucune mention de la propriété des rues et places publiques de la ville, mais j'exige, conformément à la décision de messieurs d'Orléans, que la ville reconnaisse que la propriété des murs, fossés, remparts, portes de ville m'appartient, que les terrains vains et vagues, dans l'étendue de la châtellenie, m'appartiennent également, les droits étant incontestables. A l'égard des rues et places publiques, il suffira à la justice de déclarer que j'ai la justice, la police et la voirie, tant dans la ville que dans toute l'étendue de la châtellenie. On ne fera aucune mention de la propriété des rues et places publiques ni en ma faveur, ni en faveur de la ville. Elles seront considérées entre nous comme res nullus... »
Mais tout en faisant une si large part aux concessions, le duc maintint absolument le droit de minage qui était le seul moyen de contrôle qu'il eût sur les évaluations de ses nombreux métayers.
Au reste, le duc avait pris à cœur les intérêts des Nivernistes connue les siens. A Paris, il se regardait comme leur patron. « Véritable patricien, dit Dupin, il les retenait tous dans sa noble clientèle, aidant les uns de sa fortune, les autres de ses recommandations, les plus jeunes de ses encoura-
gements. » On pouvait être certain que si le duc prenait quelqu'un sous sa protection, il suivrait jusqu'au bout son protégé et ne cesserait de s'occuper de lui qu'après l'avoir conduit à bon port; s'il ne se servait pas de son crédit pour luimême, il l'employait à coup sûr largement pour les autres. Il serait impossible d'énumérer le nombre de lettres de sollicitations et de remerciements qui sont contenues dans ses papiers et qui ont passé sous nos yeux.
Madame Du Barry, nouvelle favorite. Elle est mal accueillie du public. — Deux partis se dessinent à la cour. — Madame de Mirepoix et les Beauvau ; le duc se tient à l'écart. — Les pamphlets, les caricatures. — La favorite est mal avec le duc de Choiseul, premier ministre. — Lettre du roi au duc de Choiseul à ce sujet ; il est disgracié. — Réflexions de Nivernais sur les disgrâces. — Le parlement Maupeou; le duc y est opposé. — Le li de justice. — Réponse de Nivernais à madame Du Barry.
C'est à dater de la mort de son père que le duc commença à se retirer peu à peu de la cour, mais sans affectation et en continuant à remplir avec exactitude les devoirs officiels que son rang lui imposait. Il estimait avoir largement payé sa dette à la patrie et au roi par ses trois ambassades; et il pensait avoir le droit de se livrer sans contrainte à ses goûts d'art et de littéra-
ture, suivant en cela sa véritable vocation. La cour avait changé ; bon nombre de ses anciens amis étaient morts ou n'y figuraient plus et l'entourage intime du roi, sauf les Choiseul, lui était presque étranger. Il préfera donc sagement jouit de la grande existence que lui procuraient son rang et sa fortune, et bientôt son vaste hôlel de la rue de Tournon devint le rendez-vous de la société la plus nombreuse et la mieux choisie de Paris. Le duc avait acheté cette demeure princière après son retour de Rome, mais ce fut peu après l'époque où nous sommes qu'il la fit restaurer et décorer entièrement. Cet hùtel avait été jadis la demeure de Concini, maréchal d'Ancre, tué dans le Louvre le 24 août J617. Après la mort de ce favori de Marie de Médicis, son hôtel fut livré au pillage mais sans être détruit. Louis XIII, à son retour de Savoie en 1629, alla loger dans cet hôtel qu'il préférait au Louvre à cause de sa proximité du Luxembourg qu'habitait la reine sa mère '. Ce fut de Peyre l'aîné, architecte du roi, que M. de Nivernais chargea de la décoration de son hôtel. On pénétrait d'abord dans une vaste cour sur laquelle était la principale entrée ; le rez-de-chaussée se composait du
1. Après la mort du duc de Nivernais, Thùtel fut occupé par le conseiller d'État chargé du contentieux des domaines nationaux; il sert aujourd'hui de caserne de gendarmerie et porte lu numéro 10.
cabinet de travail du duc qui était un grand salon ayant vue sur la cour et le jardin ; douze tableaux de maîtres ornaient ce cabinet qui était attenant à une magnifique bibliothèque ; d'autres pièces, telles que petit salon et chambres à coucher destinées à des amis, complétaient le rez-de-chaussée. On montait au premier étage par un superbe escalier et l'on pénétrait dans le grand salon qui était une merveille de goût et d'exécution. Il se divisait en huit arcades séparées par des pilastres d'ordre corinthien ; deux arcades occupaient chaque côté du salon, et l'espace carré existant entre les deux arcades était rempli par d'immenses arcades; deux arcades formant croisées donnaient sur le jardin qui s'étendait jusqu'à la rue Garancière; les arcades en face des fenêtres les répétaient en glaces, les autres servaient d'encadrement aux quatre portes. Au-dessus de l'entablement réglait une corniche décorée d'entrelacs de lauriers qui supportaient la voussure du grand plafond; elle était richement décorée de sculptures exécutées par Cauvet. Dans les quatre angles étaient des faisceaux portés par des enfants qui avaient pour fond des manteaux duciils ; audessus de chaque côté du plafond, ladite voussure était censée percée à jour. Le ciel et le sujet du ])lafond, peints par du Rameau, peintre du roi, re})résentait des Amours jouant avec des colombes;
il se continuait dans les percements, ce qui lui donnait plus d'étendue. A l'aplomb de chacune des arcades dans la voussure était un œil-de-bœuf supporté par des aigles, qui, ainsi que les faisceaux, faisaient partie des armoiries du duc. Les quatre saisons étaieat représentées en bas-relief sur les portes ; les aigles et les torchères qui figuraient dans les angles étaient de Berruer, sculpteur du roi ; tous les ornements des boiseries étaient dorés avec une richesse inouïe.
La salle à manger suivait le salon en enfilade, et sa forme originale la faisait remarquer ; carrée par le bas, le haut des panneaux était octogone comme le plafond ; huit colonnes doriques en marbre griote la décoraient ; les entre-colonnements des deux extrémités de la salle 'étaient censés ouverts avec balustrade en bas et remplis par de très grands paysages ornés de fabriques d'architecture peints par Robert. Trois croisées donnaient sur la cour et deux sur le jardin. La partie qui faisait face à la croisée du milieu sur la cour était occupée par un grand poêle en belle faïence italienne à reliefs; la salle de billard fort grande et bien décorée servait aussi de salle de spectacle et de concert ; le fond était disposé de manière à y placer facilement un petit théâtre avec décors et rideau. Deux grands tableaux, peints par Julien de Parme, occupaient les plus grands panneaux ; trois tableaux de
ruines, de Robert, complétaient la décoration.
La duchesse avait d'autres goûts que ceux de son mari, mais elle était aussi magnifique, pour employer une expression du temps ; elle aimait les belles tentures et les riches ameublements ; sa chambre en gros de Tours blanc à fleurs naturelles avec des ornements brochés d'or, sa courtepointe et les rideaux intérieurs de son lit, en point de Venise, ainsi que sa toilette, était superbe.
Les bras, les feux et les flambeaux en bronze doré et ciselé avec la dernière finesse ; la pendule et les candélabres en marbre blanc, montés en bronze doré; ces derniers représentait un groupe d'amours portant un bouquet de hautes fleurs de lis, et la pendule, une Vénus endormie entourée d'une nichée d'amours veillant sur son sommeil.
Le duc avait eu sa part des merveilleux objets d'art laissés par Mazarin, parmi lesquels figuraient entre autres des vases du Japon d'une rareté excessive, montés en or ; la pendule de voyage du cardinal, derrière laquelle, en poussant un ressort, on faisait apparaître le portrait d'Anne d'Autriche*. Le duc possédait également deux superbes portraits de Mazarin et les portraits de tous les siens peints par les meilleurs artistes du temps.
1. Cette pendule appartient aujourd'lini au marquis de Mortemart. Ainsi que les portraits du duc et de la duchesse, par Latour.
C'est clans cette magnifique demeure que le duc et la duchesse se plaisaient à réunir la meilleure compagnie de Paris. On y rencontrait le prince et la princesse de Beauvau, la princesse de Monaco, la comtesse de Boufflers et son fils, le spirituel chevalier ; la maréchale de Mirepoix, les Ségur, les Castellane, les Brissac, les Choiseul, les Praslin, la belle comtesse de Brionne, madame de Cambis, le marquis d'Entraigues, un grand nombre d'évèques et de prélats qui faisaient partie intégrante du plus grand monde, tels que le cardinal de Bernis, l'archevêque de Bourges, l'archevêque d'Aix, oncle de madame de Kochefort ; l'abbé de Luzine, intime de la maison; l'abbé Barthélémy, directeur du cabinet des médailles, puis tous les littérateurs connus de l'époque, depuis Saint-Lambert à Beaumarchais, sans compter les académiciens confrères du duc.
Les réceptions de la rue de Tournon étaient de deux sortes; il y avait, trois fois par semaine, des réunions intimes auxquelles les nombreux amis de la maison venaient sans invitation. Puis les fêtes priées, tels que concerts et représentations dramatiques. Tous les contemporains ont conservé un souvenir délicieux des premières; les jeunes gens mêmes s'y plaisaient si fort que, pour y assister, ils manquaient volontiers une partie de plaisir mieux faite en apparence pour
leur âge; la conversation en faisait tous les frais, et le comte de Ségur écrivait, vingt ans après : « Aucun livre n'aurait pu m'apprendre ce que me fîiisait connaître, en peu de conversation, le duc de Nivernais sur la finesse du tact, sur les nuances de la grâce, sur la délicatesse du goût... Aussi distingué par la délicatesse de son goût et par l'urbanité de son Ion que par la finesse et les agréments de son esprit, il savait allier la noblesse de l'antique cour à l'esprit philosophique de la nouvelle; il réunissait en lui l'image et l'esprit de deux siècles différents... Il exerçait une grande influence sur le ton de ce qu'on appelait la bonne compagnie. »
Si ces spirituels et attachants entretiens n'ont pu nous être conservés, une compensation nous reste. Nivernais a écrit quelques pages sur l'usage de l'esprit dans la conversation et dans la société *; les observations qu'il fait, si justes et si fines, les préceptes qu'il donne, si délicats et si élevés, nous font comprendre toute l'importance qu'on attachait alors à l'art charmant de la causerie. Il le
1. Cet essai sur l'usage de l'esprit est divisé en trois parties : 1" de l'usage de l'esprit dans la société; 2" de l'usage de l'esprit dans la solitude; 3° de l'usage de l'esprit dans les affaires. Ces trois lettres forment un véritable code à l'usage d'un homme du monde à cette époque, et le modèle que propose Nivernais à un jeune gentilhomme est à coup sûr celui qu'il a suivi lui-même dans le cours de sa longue carrière. Ces lettres sont écrites dans la langue la plus élégante et la plus correct3 du xviip siècle.
prend de très haut, comme nous allons voir, et il arrive à caractériser les défauts et les qualités de la conversation, après avoir posé la politesse comme base de toute relation de société et lui avoir assigné un rang dans l'ordre social qui risquerait de nous fort étonner aujourd'hui. Mais laissons-le parler.
« C'est principalement dans la conversation que se manifeste cet esprit de justice et de bienveillance qui constitue la vraie politesse, et celui qui la possède, cette politesse du cœur, possédera aussi naturellement l'esprit de la conversation, sans lequel on n'est point aimable... »
Après avoir proscrit la méchanceté et la licence, dans la conversation, le duc continue ainsi :
« Mais il ne suffit point que la conversation ne soit pas un mal , il faut qu'elle soit un plaisir; il faut que chacun contribue à la rendre agréable. C'est comme un subside que chaque individu doit à la société, en proportion de ses facultés.
« Tout le monde est tenu d'y apporter le désir de plaire et de s'instruire. Ceux qui ont de quoi éclairer, de quoi amuser les autres, sont tenus d'apporter leurs lumières, leurs talents, leurs grâces à la masse commune; mais per-
sonne ne doit y apporter ses défauts; c'est pour s'enrichir mutuellement par la communication de leurs bonnes qualités respectives, ce n'est pas pour commercer de leurs défauts que les hommes s'assemblent. L'esprit, l'air, et le ton avantageux, dogmatique, décidant, disputeur ou frivole, doivent en être bannis ; il y faut une honnête confiance, une assertion modeste, une discussion tranquille et polie, une légèreté décente. Tels sont les ingrédients qui composent ce qu'on appelle le ton de la bonne compagnie, le bon ton.
» Il y a des défauts plus ou moins insupportables dans la conversation. La frivolité, par exemple, qui n'est qu'un excès de la légèreté, est plus pardonnable que l'orgueil. On ne doit pas, dans la conversation, s'occuper de soi, on doit s'occuper des autres... Nous apprenons aux enfants qu'il est impertinent de traverser un cercle pour aller prendre la première place et qu'il ne faut môme accepter qu'avec des témoignages de modestie celle qu'on nous force de prendre, à moins qu'elle ne soit la dernière. Cette attention à régler sur des convenances de distinction et de politesse notre place matérielle dans la compagnie de nos semblables est la figure de l'attention que nous devons avoir à ne pas nous assigner à leurs yeux une supériorité de talents ou de lumière qui
est bien plus choquante encore que celle des rangs.
» La supériorité du rang n'est qu'un avantage de la fortune ; elle est convenue, reconnue et, par conséquent, elle ne blesse personne. En France, tout le monde cède la première place à un prince du sang, mais on ne lui cède pas le premier mérite; il a droit à la préséance du siège, il a droit au respect de ceux qui l'entourent, mais il n'a pas droit à leur assentiment, à leur admiration.
)' liCs hommes sont restés dans l'état de l'égalité naturelle, en tout à ce quoi les lois et les conventions de la société n'ont pas formellement dérogé pour l'utilité commune; ainsi la conversation, qui n'est qu'un commerce de pensées et sentiments, doit être libre, parce que les opinions, les sentiments sont libres, et qu'aucune loi n'en a éteint ni pu éteindre la liberté. Il est donc contre le droit commun qu'un individu s'attribue dans la conversation une espèce d'empire, qu'il y dogmatise avec un ton d'autorité et qu'il prétende contraindre l'attention, cette tyrannie est insoutenable. »
Cette dernière partie de la citation et le principe d'égalité que nous y trouvons si clairement énoncé semblent fort curieux, sortant de la plume d'un duc et pair de l'ancien régime. On trouvera
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plus d'un exemple de cette libérale façon de penser dans les autres écrits du duc ; ils décèlent non seulement un véritable talent d'écrivain, mais une finesse d'observation, une justesse de jugement et une hardiesse de principes mêlée à une soumission à certains préjugés et à certaines habitudes du temps qui forment un ensemble extrêmement curieux et utile à étudier au point de vue des mœurs du xvm^ siècle.
« Le duc, comme le remarque fort bien M. de Loménie, est le premier qui ait osé présenter les discours académiques comme autre chose qu'un échange de compliments imposés par l'étiquette traditionnelle. » Il dit en 1785, dans son discours de réception de l'abbé Maury : « Les éloges académiques ne sont pas institués dans la vue de flatter Famour-propre de nos nouveaux confrères ; ils ont un bul plus sage, une intention plus pure. L'objet de l'Académie est de justifier ses choix aux yeux du public, à qui elle doit compte de ses motifs, parce qu'elle ambitionne son suffrage. »
Non seulement les discours du duc expriment des opinions hardies pour l'époque, mais ses lettres sur l'état de courtisan^ en contiennent de beaucoup plus fortes. C'est le moment d'en citer quelques pages écrites dans une langue exquise.
1. Ces lettres méritent d'être lues d'un bout à l'autre; c'est ui vivant tableau des mœurs de <;e moment-là.
« Il y a des gens qui, par leur état, sont appelés à vivre à la cour ; mais ce n'est pourtant pas une obligation. C'en est une d'y aller, ce n'en est pas une d'y vivre; et il est bon d'examiner quel parti un homme comme vous doit prendre làdessus, pour son avantage et celui de sa famille. Il faut poser d'abord comme un principe incontestable, qu'on n'est rien que par le prince, dans un État où le prince est tout, peut tout et fait tout. Mais rien ne nous oblige à vouloir agrandir notre existence ; et un honnête homme qui pense peut fort bien se contenter, quelque nom qu'il porte, de n'être autre chose qu'honnête homme, faisant de son mieux son métier de militaire, et se bornant d'ailleurs à vivre aimé et estimé de ceux qui le connaissent. C'est même le seul genre de vie qu'on puisse conseiller ou choisir quand on est raisonnable et modéré. Mais ce genre de vie, le plus heureux de tous, reste à savoir si on peut le mener quand on veut et tant que l'on veut. Il serait indécent, par exemple, qu'un colonel ne parût jamais à la cour. Les affaires de son régiment l'y appellent tous les jours, et son devoir est de ne pas le négliger. Il doit donc connaître le ministre de la guerre et en être connu ; et il doit aussi connaître les autres ministres à qui il ne se peut pas qu'il n'ait souvent des grâces à demander : or, c'est ici, sur le pied où est depuis longtemps
la cour de France, que se rencontre une difficulté très considérable dans l'exécution du plan d'un homme sensé qui veut se montrer à la cour, mais qui voudrait éviter d'y vivre. Les ministres qui sont les organes du prince et les dépositaires de son autorité, attendant et craignant tout de lui, ne considèrent que ce qui l'entoure et la considération qu'ils accordent, ou pour mieux dire, qu'ils n'osent refuser, est toujours pi'oportionnée au degré de proximité, de liaison, de faveur, dans lequel on est avec le prince. De là vient que les courtisans proprement dits ne laissent pas d'en obtenir quelques grâces; et du moins ils en reçoivent à coup sûr des politesses, des révérences, des offres de service pour l'avenir et pour le présent, des refus accompagnés d'excuses, et pour ainsi dire de justifications. Tout cela non seulement est quelque chose, mais c'est même beaucoup; et ces puérilités forment un commencement de considération à celui qui les recueille : beaucoup de gens lui portent envie, ce qui est un grand pas vers la considération; et les envieux ne sont pas tout à fait dans leur tort : car les ministres ont acquis et exercent très bien le droit d'être, sinon avares, du moins fort économes de politesses, cette espèce de fausse monnaie qui coûte si peu, et qui est peut-être celle dont les hommes aiment mieux être payés. Un honnête maréchal de camp qui n'a pour lui
qu'une grande naissance et de bons services, restera fort bien deux heures dans l'antichambre du ministre de la guerre, s'il n'est pas des initiés dans la familiarité du roi; et pendant qu'il sera à attendre pêle-mêle avec les commis des bureaux, il verra s'ouvrir la porte du cabinet à un garçon de la chambre qu'il reconnaîtra pour avoir porté la livrée dans sa maison. Mais si cet homme est de ceux qui entrent dans la société du prince, toutes les portes sont ouvertes pour lui; le ministre vient le recevoir à celle de son cabinet; il signe quelques lettres devant lui, sans interrompre la conversation qui est gaie, légère, comme d'un homme qui rencontre son ami, il passe même à dire quelque nouvelle qui ne signifie rien; il tâche d'attraper finement quelque connaissance de ce qui s'est dit ou fait la veille dans la société du roi; il parle très bas, afin qu'on pense dans l'antichambre qu'il s'agit des plus intimes confidences; et enfin il reconduit le courtisan, et finit par lui dire un mot à l'oreille, entre les battants de la porte ouverte, afin que cela soit bien vu, et que chacun des assistants fasse ses conjectures sur ce grand événement, car il sait bien qu'il y a peu de gens assez sensés pour en rire ou n'y pas prendre garde. »
Quelle esquisse piquante et fine que celte scène du mimstre recevant le favori! Nous allons voir
maintenant comment Nivernais traitera un sujet inflniment plus scabreux et plus délicat. Il s'agit des rapports d'un courtisan avec la maîtresse du roi et c'est là que se présente le contraste bizarre dont nous avons parlé plus haut, c'est-à-dire l'acceptation complète des habitudes et des mœurs du temps sans môme les discuter, faisant suite à la critique des pages que nous venons de lire.
« Les ministres ne sont pas toujours les seuls à qui on soit dans le cas d'avoir des grâces à demander. Les rois placent leur confiance comme il leur plaît, et quelquefois ils la placent dans une femme. Cette femme alors n'est pas ministre, mais elle est plus que ceux qui le sont; et spécialement elle a dans son partage le département des grâces. Cette femme quelle qu'elle puisse être, soit la reine, soit une princesse du sang, soit la maîtresse du roi, oblige les courtisans à peu près aux mêmes égards pour elle, quoique, selon la différence des états que je viens de nommer, les hommages extérieurs et le respect intérieur ne soient pas les mêmes. Dès que cette femme est le canal des grâces, c'est à elle qu'il faut s'adresser pour les obtenir, et il est bon d'examiner comment il faut se conduire en ce cas qui n'est pas trop rare.
» Les femmes qui se mêlent d'affaires aiment qu'on traite vis-à-vis d'elles comme on traiterait
vis-à-vis du ministre le plus grave et le plus consommé. Il serait maladroit d'avoir l'air de craindre de fatiguer leur attention, et de vouloir leur épargner des détails trop secs ou trop compliqués. 11 semblerait par là qu'on se défiât de leur capacité, et qu'on voulût les faire souvenir qu'elles sont femmes. Il faut donc bien se garder de prendre avec elles le ton léger, de quelque galanterie qu'on l'accompagne. Il faut leur parler aussi sérieusement qu'à un chancelier, et leur mettre sous les yeux toutes les circonstances de l'affaire dont on parle, observant avec soin de ne jamais avoir l'air de ménager leur attention; quoique, à vrai dire, il soit bon de la ménager sans que cela paraisse. Il este;?sentiel de ne pas les ennuyer, de ne pas leur paraître pesant. Il n'est pas moins essentiel de leur paraître solide quand on parle affaire : on leur donne par là bonne opinion de soi; et, ce qui est encore plus utile, on leur donne bonne opinion d'elles-mêmes.
» Nous ne sommes jamais disposés plus favorablement qu'en faveur de ceux qui nous rendent contents de nous, qui nous rehaussent dans notre propre estime. La moindre étude du cœur humain fait sentir cette vérité; et c'est probablement celte observation si aisée à faire qui a donné naissance à la flatterie.
'^ On est accoutumé à flatter les femmes : c'est
LE DUC DE NMVERNAIS. lol
un moyen de leur plaire que les hommes les plus honnêtes se permettent. Je ne suis pas assez sévère pour proscrire entièrement cet usage dans le commerce ordinaire du monde; mais quand une femme est devenue un ministre, quand elle est la dispensatrice du bien et du mal dans une cour, elle perd tous ses droits naturels à la flatterie, qui tiendrait alors à la bassesse.
» Le grand écueil de la vie des courtisans c'est l'apparence de la bassesse, et cet écueil n'est nulle part aussi dangereux qu'autour de la favorite du roi. C'est donc là qu'on doit s'interdire tout ce qui pourrait s'interpréter comme bassesse, et par conséquent toute flatterie. Mais il est permis de chercher à plaire; il est permis de se rendre aimable, et même intéressant. »
Le duc, sans doute, avait mis à profit ses préceptes vis-à-vis de madame de Pompadour, mais le rôle de courtisan allait devenir plus difficile à l'égard de madame Du Barry, la nouvelle favorite, dont l'étoile commençait à poindre.
Depuis la mort de madame de Pompadour, on n'avait connu aucune maîtresse en titre au roi. On avait parlé, même avant cette époque, d'une mademoiselle de Romans dont le roi était fort épris et avait eu un fils. Mais cette inclination passagère n'eut pas de suite et l'on croyait généralement à la cour et à Paris que
Louis XY en avait fini avec les maîtresses en titre.
Les chagrins successifs qu'il venait d'éprouver en si peu d'années, la perte du dauphin, la mort de ladauphine et de la reine, auraient dû, en effet, tourner l'esprit du roi d'un côté plus sérieux, et les complications de la politique de plus en plus difficile et sombre auraient pu suffire à l'absorber. Il n'en fut rien et à peine un an après la mort de la reine, une nouvelle beauté, de l'origine la plus vulgaire, fut présentée au roi et devint promptement en })OSsession de la faveur la plus marquée.
Ce fut en février 1769 qu'on commença à parler de la nouvelle favorite, madame Du Barry. Les bruits les plus fâcheux couraient sur sa jeunesse et ses antécédents; ils étaient plus ou moins fondés ; l'on prétend qu'en tout cas ils étaient fort exagérés ^ Mais le public prit, dès l'abord, fait et cause contre elle. Il avait assez du règne des favorites et, pendant les cinq ans qui venaient de s'écouler depuis la mort de madame de Pompadour, il s'était habitué à la pensée que le roi, âgé de cinquante-neuf ans, avait enfin renoncé à donner un exemple scandaleux. L'avènement de madame Du Barry fut donc fort mal accueilli,
1. Voir l'ouvrage, très intéressant d'ailleurs, de M. Va tel, mais qui, à notre avis, réhabilite beaucoup trop son héroïne.
même à la cour et parmi les courtisans les plus dévoués au roi. Le duc de Richelieu lui témoigna une froideur glaciale, le prince de Beauvau ainsi que le plus grand nombre des femmes de la cour, surtout celles qui faisaient partie du service de Mesdames, en firent autant.
Dès la fin de février, on chantait le couplet suivant sur son origine :
Lisette, ta beauté séduit
Et charme tout le monde,
En vain la duchesse en rougit Et la princesse en gronde,
Chacun sait que Vénus naquit De ïécume de Tonde.
Le 10 juillet 17G9, le vo3^age de la cour à Gompiègne fut signalé par un incident qui mit le roi fort en colère et qui montre bien le mépris du public pour la nouvelle favorite.
Lorsqu'on présenta au roi la liste des dames qui avaient fait partie du voyage l'année précédente, il en fit rayer trois : la comtesse de Brionne, la comtesse d'Egmont et la duchesse de Gramont, propre sœur du duc de Ghoiseul, alors premier ministre. Les deux premières de ces dames jouissaient d'une incontestable réputation de beauté, et la troisième, femme de beaucoup d'esprit, était sœur d'un des hommes les plus influents; elles ne pouvaient s'attendre à une sem-
loi I.E DUC DE NIVERNAIS.
blable exclusion qui ressemblait fort à un affront. Ces dames, paraît-il, au moment de la présentation de madame Du Barry à la cour, lui témoignèrent ouvertement le dédain qu'elles éprouvaient pour elle; le roi, qui n'était pas habitué à une pareille attitude vis-à-vis de ses précédentes maîtresses, s'en fâcha et voulut les en punir. Le public prit fait et cause pour les trois exilées, et il parut une gravure fort bien faite qui représentait ces trois dames sous la figure des trois Grâces avec leurs attributs; elles s'enfuient effrayées à l'aspect d'une beauté d'un tout autre genre, dont les habits en désordre et l'expression voluptueuse sont moins d'une Grâce que d'une bacchante. La gravure la désignait sous un anagramme grossier. Cette épigramme licencieuse eut un succès fou, quoiqu'on ne se la montrât que dans le plus grand secret.
En novembre 1769, pendant le séjour de la cour à Fontainebleau, mademoiselle Arnould manqua d'une façon si éclatante à madame Du Barry que celle-ci s'en plaignit au roi, qui ordonna de conduire mademoiselle Arnould à l'hôpital pour six mois. Mais la comtesse Du Barry, redoutant l'effet que produirait cette punition sur le public en le privant si longtemps de son actrice favorite, demanda elle-même au roi de rétracter son ordre, ce qu'elle n'obtint qu'avec peine, car Louis XV était piqué au vif de tous
LE DLC DE NIVERNAIS. loo
les traits et impertinences qui pleuvaient sur sa maîtresse. Mademoiselle Arnould reparut à rOpéra quelques jours après son aventure; elle joua comme un ange et le public lui fit un accueil enthousiaste'.
On plaisantait sur la favorite, même dans le peuple.
Il y avait au Luxembourg, en 1769, une pimpante portière, fort en embonpoint et possédant un répertoire inépuisable de langage poissard. Quand le roi prit madame Du Barry, on fit courir le bruit qu'il se plaisait à l'entendre jurer. « Ma foi! dit la belle David, puisqu'il ne lui fallait que cela, que ne me prenait-il, moi? je me
1. La célèbre mademoiselle Raucourt, qui avait remplacé Arnould à Fontainebleau, avait beaucoup plu à madame Du Barry. Cette belle comtessî lui demanda ce qu'elle aimait le mieux, ou de tnns robes pour son usage, ou d'un habit de théâtre. L'actrice lui répondit que, puisque la comtesse lui en laissait le choix, elle préférait l'habit de théâtre, dont le public profiterait aussi.
On voit, par le compte de ses fournisseurs, que dés le 14, Lcnormand, son marchand de modes, apportait chez elle « l'habit destiné à mademoiselle Raucourt, dont le prix était de 6662 livres ».
Voici comment cet article est porté dans le mémoire de Lenormand, Prosper Ledru et C'% de Paris :
« 4 janvier 1773.
» Habit de mademoiselle Raucourt ; fond d'argent, rayé d'or, broché or bridé (sic); beau bouquet en soie et chenille nuée; rebrodé en paillette et paillon; éinndié rubis et vert très riche, à
192 francs 3840 livres.
» Suite de l'habillement, etc
-> ToTAi 6G00 livres.
" l'ar évaluation. -
loti LE DUC DE MVERNAIS.
flatte de mieux jurer qu'elle. — Effectivement, je lui aurais donné la pomme, » ajoute Mirabeau en contant cette histoire à madame de Rochefort.
Le duc et la duchesse de Nivernais se tinrent fort à l'écart de madame Du Barry, ce qui ne leur fut pas difficile. Sauf les obligations imposées par son rang, par ses charges de lieutenant général de Lorraine et du Barrois et son duché de Nevers, le plus beau fief du royaume, le duc n'était astreint par aucune fonction à se montrer à la cour. Il ftiisait l'apparition nécessaire aux voyages de Fontainebleau et de Compiègne, paraissait à Versailles comme les convenances l'exigaient, mais ne faisait partie en aucune façon (le l'intimité du roi.
La faveur de madame Du Barry amena des complications sans fin dans la société et des brouilleries dans les familles les plus unies. Le prince de Beauvau rompit avec sa sœur, la maréchale de Mirepoix, qu'il aimait tendrement, parce qu'elle eut la faiblesse, disons le mot, la lâcheté de suivre en cette affaire le parti de madame Du Barry. La maréchale avait, dit-on, de grands besoins d'argent; elle était joueuse et dépensière, avec une fortune personnelle fort médiocre; la cour et les bienfaits du roi étaient sa ressource. Elle se défendait en disant que sa reconnaissance pour le roi, qui avait favorisé la carrière de son mari de toute manière, l'obli-
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geait à voir madame Du Barry. Cette excuse palliait un peu l'excès de sa complaisance ^ Les Nivernais se trouvèrent dans un cruel embarras entre les Beauvau, madame de Mirepoix, madame de Boufflers, autre sœur de la maréchale et qui avait pris parti contre elle ; ils étaient également liés avec tous les trois, et il fut impossible, à dater de ce moment-là, de les réunii'.
Malgré tout, les Nivernais, dont la maréchale (le Mirepoix était l'amie intime, ne cessèrent de la voir, et la plupart de ses amis suivirent leur exemple, car elle avait un caractère si attachant, qu'il était difficile de se brouiller avec elle, et chacun lui chercha des excuses.
La maréchale de Mirepoix, sœur du prince de Beauvau, était veuve du prince de Lixen, de la maison de Lorraine, lorsqu'elle épousa le duc de Lévis Mirepoix. Sans avoir jamais passé pour une beauté régulière, elle avait eu dans sa jeunesse une taille charmante et le plus beau teint du monde ; et elle conservait tant de fraîcheur dans un âge très avancé, que quand elle se cassa
1. Louis XV avait poui- elle une véritable amitié et lui en avait donné des preuves nombreuses en favorisant en eflet la carrière de son mari, peu capable de se soutenir par lui-même, et en payant des dettes que le goût du jeu et des dépenses immodérées lui firent contracter. Le roi lui donnait sous diverses formes quarante mille livres de pension.
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la jambe, chacun disait, en la voyant sur sa chaise longue, qu'elle avait plutôt l'air d'une femme en couches que d'une vieille de soixantedix-huit ans. Cependant il y avait déjà longtemps qu'elle branlait la tète. « Je me ressouviens, dit le duc de Lévis, que l'on attribuait alors cette incommodité à l'usage du thé, dont elle prenait plusieurs tasses par jour; habitude qu'elle avait contractée en Angleterre quand son mari y était ambassadeur. Son esprit était aussi jeune que sa figure; cependant il était plus agréable qu'étendu; ce qui la distinguait particulièrement, c'était une grâce infinie et un ton parfait ; aussi ses décisions en matière de goût et de convenances étaient généralement respectées. Sa politesse était .aisée, son humeur égale, et sans être exigeante elle savait maintenir son rang : elle avait de la chaleur sans enthousiasme, du calme sans intrépidité, de la bienveillance sans fadeur, jamais ni aigreur ni malignité; enfin on pouvait être plus piquante, il était impossible d'être plus aimable.
» Jamais on n'a autant aimé le changement dans les choses avec autant de fidélité pour les personnes. A peine était-elle établie à grands frais dans une maison qu'elle voulait en changer. Il en était de môme de tout le reste et toujours elle a conservé les mêmes amis. Elle était fort attachée à ses chats, il est vrai qu'ils étaient les plus jolis du monde; c'était une race célèbre d'angoras gris
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tellement sociables qu'ils s'établissaient au milieu de la grande table de loto, poussant de la patte avec leur grâce ordinaire les jetons qui passaient à leur portée. »
Madame de Mirepoix était très bonne et très serviable. Elle s'intéressait fort à de pauvres gens pour lesquels il était question d'obtenir un entrepôt de sel et de tabac qui dépendait de M, M... fermier général plein de morgue et d'insolence. Elle n'hésita pas à aller le solliciter ellemême, et attendait patiemment depuis une heure dans l'antichambre remplie de laquais, quand le duc de Nivernais qui était dans le cabinet du financier en sort et témoigne le plus vif étonnement à la maréchale en la voyant attendre dans une telle compagnie : « Oh ! lui dit-elle, je suis très bien ici, je ne crains point ces messieurs tant qu'ils sont encore laquais. » Or le père du fermier général appartenait précisément à cette classe.
Au bout de peu de temps, une hostilité sourde se déclara entre la favorite et le duc de Choiseul toujours premier ministre, qui avec sa hardiesse habituelle et son étourderie, ne voulait ou ne pouvait jamais retenir un propos léger quand il lui arrivait sur les lèvres.
La chronique scandaleuse prétendait que madame Du Barry était fille de l'abbé Gomar; ce bruit était accrédité par les grands soins qu'elle
prenait de cet abbé. La conversation roulait un jour sur les moines ; madame Du Barry plaidait contre eux et le duc de Clioiseul prenait leur défense. Avec beaucoup d'esprit et de finesse, il mettait en avant tous les genres d'utilité de cet état et se laissait battre successivement sur tous les points; puis feignant de recourir à un dernier argument: « Vous conviendrez au moins, madame, s'écria-t-il, » qu'ils savent faire de beaux enfants ! »
Le roi n'ignorait pas la mésintelligence qui régnait entre son ministre et sa maîtresse, et le duc de Clioiseul malgré l'assurance qu'il témoignait en public ne laissait pas de s'inquiéter de l'influence que pourrait avoir madame Du Barry sur l'esprit du roi. Il écrivit à Louis XV une lettre dans laquelle il lui exposait ses inquiétudes et lui exprima sa crainte de se voir remplacé par le duc d'Aiguillon.
Voici la réponse du roi, fort curieuse et fort intéressante à plus d'un point de vue * :
Louis XV au duc de Choiseul.
ce Vous trouverez une lettre dans ce paquet-ci, encore de M. de Fuentès, avec un éloge de vous
1. Cette lettre a été publiée dans la Revue de Paris par le duc Gabriel de Choiseul, neveu et liéi-itier du ministre, à propos du peu d'authenticité des Mémoires de madame Du Barry. Elle est contenue dans le numéro de juillet 1829, avec le fac-similé de l'original.
({ui est 1res juste. Je commence par M. d'Aiguillon. Gomment pouvez-vous croire qu'il puisse vous remplacer ? Je l'aime assez, il est vrai, à cause du tour que je lui ai joué il y a bien longtemps i; mais haï comme il l'est, quel bien pourrait-il faire ?
» Vous faites bien mes affaires; je suis content de vous : mais gardez-vous des entours et des donneurs d'avis; c'est ce que j'ai toujours haï et que je déteste plus que jamais. Vous connaissez madame Du Barry; ce n'est assurément pas M. de Richelieu qui me l'a fait connaître, quoiqu'il la connût il n'ose pas la voir; et la seule fois qu'il l'a vue un moment, c'est par mon ordre exprès. J'ai pensé la connaître avant son mariage. Elle est jolie, j'en suis content, et je lui recommande tous les jours de prendre garde aussi à ses entours et donneurs d'avis ; car vous croyez bien qu'elle n'en manque pas. Elle n'a nulle haine contre vous, elle connaît votre esprit et ne vous veut point de mal. Le déchaînement contre elle a été affreux, à tort pour la plus grande partie. L'on serait à ses pieds si... ainsi va le monde...
» Elle est très jolie, elle me plaît, cela doit suffire. Veut-on que je prenne une fille de condition? Si l'archiduchesse était telle que je la dé-
1. Celui de lui avoir enlevé madame Du Barry dont iM . le duc d'Aiyuiilon était très occupé.
dt)2 LE DUC DE NIVERNAIS.
sirerais, je la prendrais pour femme avec grand plaisir; mais je voudrais la voir et la connaître auparavant. Son frère ^ a été en chercher une et il n'a pas réussi. Je crois que je verrais mieux que lui, car il faudra faire une fin, et le beau sexe sans cela me troublerait toujours. Car très certainement vous ne verrez pas de ma part une dame de Maintenon. En voilà, je pense, assez pour cette fois-ci.
» Je n'ai pas besoin de vous recommander le secret sur tout ceci. Mon écriture n'est .pas meilleure que la vôtre. »
La phrase de cette lettre concernant l'archiduchesse fait allusion à un projet formé par Madame Louise dans sa retraite des Carmélites-. Elle désirait marier le roi à une archiduchesse d'Autriche pour le délivrer du joug honteux de madame Du Barr3^ Le dauphin, « depuis Louis XYI », avait épousé, le 16 du mois de mai précédent, l'archiduchesse Marie-Antoinette, fille de Marie-