Correspondance secrète, I"' vol, p
Malgré l'assurance que donnait le roi au duc de Choiseul des bons sentiments de madame Du Barry à son égard, le ministre ne fut point persuadé et ne chercha en aucune façon à se rapprocher d'elle, malgré les avis qu'il reçut de toutes parts.
« Quelqu'un que je connais, dit M. BrandfOrd, fut chargé de dire au duc de Choiseul que madame Du Barry désirait vivre en bonne intelligence avec lui, et que s'il voulait se rapprocher d'elle, elle ferait la moitié du chemin. Ce furent les propres paroles de madame Du Barry. Le négociateur représenta aussi au duc que les maîtresses avaient quelquefois chassé les ministres, et que les ministres n'avaient jamais chassé les maîtresses. Mais M. de Choiseul fut inébranlable dans s'a résolution de disputer le terrain à la favorite et il succomba, comme on pouvait s'y attendre '. »
1. «llaui'dit été bien lacile au duc de Choiseul, dit Gleiehen, de s'arranger avec madame Du Barry qui ne demandait pas mieux que d'être tirée des grilTes rapaces et tyranniques de son beau-frère, de ses protecteurs et de tous les roués dont elle était linstrument. « Puis il ajoute avec une singulière indulgence : « Elle était d'ailleurs une bonne créature, fâchée d'être employée à faire du ma', et dont l'humeur joyeuse eût raffolé de Choiseul si elle l'eût connu. «
Mort de madame de Pontchartrain. — AcquisUioQ de Saint- Ouen par les Nivernais, leurs réceptions. — Garrick et Philidor. — Lettre du duc de Nivernais à Garrick. — Le pasteur joueur d'échecs. — L'enjeu de la partie d'échecs envoyé par le duc. — Cabale académique, le roi casse les élections d'Arnaud et de Suard. — Le duc est député par l'Académie auprès de Louis XV; il accomplit fort bien sa mission délicate.
La santé de madame de Pontchartrain donnait depuis quelque temps de vives inquiétudes, madame de Rochefort écrit à Miral)eau : « J'ai un autre sujet d'inquiétude, il est d'un genre bien triste parce qu'il n'est guère mêlé d'espérance. Vous comprendrez bien, mon cher ami, que je veux vous parler de l'état de la bonne madame de Pontcharti-ain ; mais je n'ai pas le courage de vous en faire les détails. C'est un dé-
périssement visible et qui me fait trembler. INous la soignons comme elle le mérite et cela nous fait du bien à nous-mêmes. Vous voyez d où vous êtes, comme M. de Nivernais est auprès d'elle ! » Le duc, en effet, nous l'avons vu souvent, avait pour sa belle-mère les soins et les attentions du fils le plus tendre.
Les inquiétudes de madame de Rochefort n'étaient que trop fondées et madame de Pontchartrain mourut le 10 octobre 1770', âgée de près de quatre-vingts ans.
Sa mort causa non seulement un grand chagrin à sa famille, mais elle amena un changement complet dans les habitudes. Saint-Maur que le duc aimait tant, mais que la duchesse aimait moins, fut abandonné; et quelque temps après ce triste événement, M. de Nivernais fit l'acquisition d'un château à Saint-Ouen, qui ne tarda pas à devenir une des plus belles résidences des environs de Paris-.
Ce fut deux mois environ après la mort de madame de Pontchartrain, le 24 décembre 1770,
1. Hélène-Angélique- Rosalie de rAubespin de Verderonne, veuve de Jérôme Phelypeau, comte de Pontchartrain, enterrée à Saint- Sulpice, le 12 octobre 1770.
2. Cette habitation n'est pas celle que Ton désignait à cette époque sous le nom de château de Saint-Ouen; nous ignorons à quel propriétaire le duc Tacheta, mais après la Révolution, il devint la propriété du comte Vincent Potocki et plu§ tard de madame du Cayla.
que le roi signifia au duc de Ghoiseul sa disgrâce et son exil à Ghanteloup.
Si l'on compare l'impression causée par l'exil de Ghoiseul à celle que produisit celui de Maurepas, on sentira la différence des temps. Pour Maurepas, ce fut un acte de courage que de le plaindre, tandis que le départ de Ghoiseul pour Ghanteloup eut, au contraire, l'apparence d'un triomphe.
« Toutes les classes de la société à Paris cherchèrent à se signaler en manifestant leur attachement pour le ministre disgracié. Les rues furent obstruées pendant vingt-quatre heures par la multitude de carrosses qui se rendirent à la porte de son hôtel, rue Grange-Batelière. » A peine installé à son château de Ghanteloup, il y vit arriver les personnes les plus marquantes, les courtisans les plus distingués. G'est à Ghanteloup que l'esprit d'opposition contre la cour commença à se manifester ouvertement. On sut gré à M. de Ghoiseul d'avoir refusé de se soumettre à l'empire de madame Du Barry.
Le duc de Nivernais, tout en étant l'ami des Ghoiseul, n'approuva point l'éclat qu'ils donnèrent à leur disgrâce, et il est permis de croire que les pages qui figurent dans son Essai sur Vélat de courliscm ont été ajoutées après l'exil de Ghantelouj) ; il faut les lire |)récisément ici pour en juger.
« Enfin, dit-il, s'il arrive au courtisan ce qu'on appelle une disgrâce, mais une disgrâce qui lui laisse son honneur tout entier, sa réputation intacte et sa propre conscience satisfaite... En supposant que la fortune lui réserve cette chance, celle de la disgrâce ; s'il en est affligé, humilié, mécontent, il n'est pas l'homme dont j'entends parler et à qui je veux parler : il n'est qu'un courtisan à la douzaine, et je le laisse pour ce qu'il vaut. Dieu me garde de penser que le courtisan, tel que je l'ai peint dans ces réflexions, soit un être imaginaire! On en a vu sans doute et on en verra dans tous les temps, surtout dans ceux où la vertu et la raison sont en honneur auprès du trône. De tels courtisans n'ont pas besoin qu'on leur enseigne comment ils doivent se conduire lorsqu'ils perdent la faveur ou l'intimité du prince.
» Ils sentiront, du reste, qu'on fait toujours un bon marché quand on quitte des chaînes, quelque dorées qu'elles soient; ils sentiront combien il est doux et heureux de sortir de la cour avec autant d'honneur qu'on y est entré, et, par conséquent, avec plus de mérite; ils iront même jusqu'à sentir que le jour qui leur rend la liberté d'une manière honorable est le plus beau jour de leur vie. Mais, en même temps, ils auront la sagesse de renfermer ce sentiment dans leur cœur. Ce sera un mystère en Ire eux et leurs
LE DfC DE NIVERNAIS. 169
amis intimes. Ils sauront qu'il n'est pas moins plat de se vanter d'une disgrâce que de s'en afïliger ; un courtisan sage et honnête doit observer un silence religieux sur les fautes, sur les caprices d'un roi, surtout lorsqu'il y est intéressé lui-même; il saura se réduire au genre de vie convenable à sa situation, et il se fixera à une espèce de retraite, surtout dans les commencements, ne fut-ce que pour échapper à l'importunité des condoléances sincères ou fausses qui sont toujours embarrassantes lorsqu'on ne veut se plaindre ni se réjouir. Enfin, ils croiront avoir fait un rêve; ils oublieront la cour et se rappelleront seulement quelquefois avec plaisir, dans un cercle étroit d'amis sûrs et choisis, la première vérité établie dans ce discours, c'est-à-dire que de tous les états de la vie humaine, l'état de courtisan est sans contredit le moins heureux. »
Peu de temps après la disgrâce de Choiseul, le roi, mécontent de la résistance qu'il éprouvait, dans son parlement de Paris, contre l'enregistrement de ses édits, fit un véritable coup d'État; il l'exila et le remplaça par un autre qu'on désigne sous le nom de parlement Maupeou.
Étranger à la politique depuis l'ambassade de Londres, le duc de Nivernais prit cependant énergiquement parti contre le ministère dans cette lutte avec la pairie et le parlement, et il se pro-
nonça avec fermeté contre le nouveau parlement Maupeou. Il fut au nombre des pairs qui déposèrent leur protestation contre l'exil de l'ancien parlement et les nouveaux édits.
Le 13 avril 1771, le roi tint un lit de justice à Versailles pour installer le parlement Maupeou, malgré l'opposition des princes du sang et de la pairie; les ducs et pairs y assistèrent, mais les princes du sang n'y parurent point, sauf le comte de la Marche. L'avocat Séguier, dans un discours plein d'éloquence, rappela les services des anciens parlements et traça un tableau émouvant des souffrances des magistrats exilés. Le roi l'écouta avec un grand calme, mais donna l'ordre d'enregistrer les édits; quand cela fut fait, il pr.it la parole : « Vous venez d'entendre mes volontés, je vous ordonne de vous y conformer et de commencer vos fonctions dès lundi; mon chancelier vous installera aujourd'hui; je défends toute délibération contraire à mes édits et toute démarche en faveur des anciens officiers de mon parlement; je ne changerai jamais. »
Le duc de Nivernais assistait au lit de justice comme les autres pairs, et madame Du Barry l'apercevant au palais de Versailles après la séance et sachant qu'il était au nombre des pairs qui avaient protesté, elle alla à lui et lui dit : « Monsieur le duc, il faut espérer que vous vous départirez de votre opposition, car, vous l'avez
entendu, le roi a dit qu'il ne changerait jamais. — Gela est vrai, madame, répliqua galamment le duc, mais je crois qu'en disant cela le roi vous regardait. » Et il n'en continua pas moins son opposition.
La politique n'empêchait point M. de Nivernais de s'occuper de sa nouvelle acquisition, et l'installation de Saint-Ouen fut conforme aux goûts magnifiques du duc et de la duchesse, car ils aimaient l'un et l'autre à mener une grande existence. Ils l'avaient fait alors même que leur fortune ne correspondait point à ces habitudes somptueuses, et maintenant rien ne les empêchait de se livrer à leur penchant. Le duc avait, en propre et sans compter la fortune considérable de sa femme, trois cent cinquante mille livres de rente; on peut, sans exagération, compter que leur revenu total se montait à cinq cent mille livres. Nivernais, en homme d'ordre, préleva cent cinquante mille livres par an sur ses rentes pour éteindre les dettes qu'il avait dû contracter pendant ses ambassades et, au bout de quelques années, il se trouva complètement libéré.
Le premier soin du duc, après l'acquisition de Saint-Ouen, fut de changer les jardins qui étaient sur les dessins encore à la mode, dans le goût de Le Nôtre; il laissa devant le château une magnifique terrasse dominant la Seine et ornée de parterres à la française, mais de la terrasse à la rivière il transforma tout en belles pelouses avec
des massifs d'arbres encadrant la vue et formant comme de petits tableaux à droite et à gauche, laissant au milieu une large ouverture pour ne pas gêner la vue de la terrasse. Un bois occupait une partie du parc; il eut l'idée originale d'en transformer la moitié en une immense volière, car il aimait passionnément les fleurs et les oiseaux, mais il ne pouvait souffrir voir ces derniers en cage. 11 fit fabriquer un léger treillage qu'on tendit au sommet des arbres, le même treillage presque invisible entourait le petit bois et c'est dans cette volière d'un nouveau genre que le duc installa son cabinet de travail d'été; un ruisseau serpentait dans le petit bois, des massifs de fleurs étaient planté:^ auprès de la table rustique sur laquelle il écrivait et ses petits favoris chantaient à plein gosier en voltigeant librement. Quand les pelouses furent achevées, le chevalier de Boufflers et sa mère, l'ainriable marquise, envoyèrent au duc de Nivernais dix beaux moutons de Lorraine pour les faire paître sur le gazon et animer le paysage. Les moutons étaient accompagnés des vers suivants :
Petits moutons, votre fortune est faite, Pour vous, ce pré vaut le sacré vallon; N'enviez pas l'tieureux troupeau tfAdmète, Car vous paissez sous les yeux d'Apollon.
Le duc de la Vallière, moins poétique, vint
L E D U C D E iM V K R N A ! s . l To
voir la nouvelle installation de son ami et regardant les moulons qui paissaient en effet tranquillement, il s'écria : « Et dire que de tous ces gueux-là, il n'y en a peut-être pas un qui soit tendre ! » Ce point de vue gastronomique divertit fort la société.
Les jardins de Saint-Uuen et l'abondance des eaux qui les arrosaient par les plus ingénieuses dispositions devinrent renommés, et les guides des étrangers à Paris les signalèrent aux voyageurs auxquels on laissait toute liberté de les visiter*.
Saint-Aubin dit, dans son Guide des environs de Paris, que le duc en avait fait le rendez-vous de tout ce qu'il y avait alor^ d'aimable dans la capitale ; car son esprit et ses qualités personnelles le faisaient aimer et rechercher de tout le monde. C'était l'homme du siècle qui en ce genre avait le plus de prépondérance.
Au reste, il était difficile de trouver une variété plus grande et un mélange plus complet que ceux que présentaient les salons de l'hôtel de la rue de Tournon ou du château de Saint- Ouen. On voyait dans un coin l'original docteur Gatti écoutant, bouche béante et comme sortant
1. On lit dans Saint-Aubin, Bicti nnaire des environs de Paris: a On admirait surtout les beaux jardins et l'abondance des eaux (]ui l(,'S vivifiaient. » Voir également Dulaure it Piganiol fie la
l'oiTr.
d'un rêve, une discussion entre Diderot, la princesse de Talmont et le marquis de Mirabeau; ce dernier est stupéfait de la verve bouillante que déploie son interlocuteur pour défendre les idées les plus paradoxales et il écrit à madame de Rochefort chez laquelle il l'avait rencontré en premier lieu :
« Si ma profonde considération pour votre génie avait tenu à l'étonnement où j'étais de ce que cet homme, énergumène en quelque sorte partout ailleurs, était quasi-méthode chez vous, elle baisserait un peu aujourd'hui, car il me semble qu'il s'y remet sur ses quatre pattes. Quel diable de tête et de langue ! Je me trompe fort ou je crois l'avoir vu parmi ceux qui tenaient le ha&t du temple et faisaient des sorties sur le peuple, lors du dernier siège de Jérusalem 1 Avec tout cela, j'ai une sorte de sympathie pour lui ; je croirais cet homme un excellent oulil d'héroïsme, en l'empoignant par le manche de la vanité; mais, hors de là, tissu d'extravagance et Masaniello tout craché. Partout néanmoins où on introduira cet homme-là, il y donnera nécessairement le ton à son passage et je ne jurerais pas qu'il ne fasse un jour diversion à la trompette du jugements »
Ce spirituel portrait de Diderot plut beaucoup
1. Papier Lucas de Montigny, t. XVI, lettre autographe de Mirabeau.
à la duchesse de Nivernais, qui le tolérait avec peine dans son salon, où, entourée d'éminents prélats, elle défendait avec une éloquence et une volubilité digne de Pitt (à ce que dit Walpole), la cause de l'archevêque de Paris contre VEncydopédie. Dans un autre groupe de ce salon éclectique, l'archevêque de Bourges, le cardinal de Bernis et le chevalier de Boufiflers faisaient leur cour à la gracieuse duchesse de Gossé, que Boufflers appelait familièrement ma sœur; tandis que le vieux maréchal de Brissac encensait son unique déité, madame de Gisors ^
Les réceptions du duc avaient ce que nous appellerions aujourd'hui un cachet artistique. On y faisait d'excellente musique à laquelle il prenait part comme compositeur et comme exécutant. Dans toutes les fêtes qu'il donnait on voyait les comédies et les opéras occuper la première place; les premiers chanteurs de l'Opéra et des Italiens ou les meilleurs acteurs des Français étaient appelés à les représenter conjoin-
1. Madame de Gisors avait prié le maréchal d'aller chez les juges du curé de Saint-Sulpice qui avait donné sa démission et voulait la retirer. 11 lui répondit : « Ma seule, unique et essentielle Déité veut donc que j'aille don quichotter pour les paroissiaux intérêts de sa conscience couleur de rose, elle m'ordonne le rôle de valet d'un schisme au faubourg Saint- Germain, moi qui galope une place dans Calais assiégé!... Que la volonté de Dieu soit faite au profit de nos âmes en leur direction. Je ne balayerai jamais la mienne, ma chère sœur, de l'amour que vous m'avez inspiré !
tement avec des amateurs de talent en tète desquels marchait toujours le duc qui conserva jusqu'à l'âge le plus avancé la passion de jouer la comédie. Il était fort sensible au souvenir de ses anciens succès et aimait à parler des brillantes représentations du théâtre des Petits Appartements et même de celles de l'hôtel de Brancas « qui lui rappelaient ses quinze ans », disait-il.
Tous les étrangers de passage à Paris tenaient à honneur d'être présentés chez les Nivernais. Quand le célèbre Garrick vint à Paris pour la première fois, le duc enthousiasmé de son talent lui fit jouer à l'hôtel de Tournon les plus belles scènes de son répertoire, et le grand acteur, ardent adorateur du Shakespeare, fut ravi de trouver un Français partageant son admiration; c'était, en effet, chose rare à cette époque'. Il resta en correspondance avec le duc et fut bien reçu chez lui pendant son ambassade à Londres.
1. OaiTick ne supportait pas qu'un dit du mal de Slialîespeare en sa présence, et Grimm raconte ceci :
« Le général Clerli nous fit un jour à table en présence de cet illustre acteur un long discours pour nous prouver que l'enthousiasme des Anglais pour Shakespeare n'était qu'une affaire de mode et de religion ; que personne n'entendait ni n'admirait de bonne foi cet auteur; mais que M. Garrick, par son jeu plein de génie, avait trouvé le secret d'en faire l'idole de la nation. Garrick, grand admirateur de Shakespeare et naturellement plein de vivac.tc et de pétulance, se contint longtemps; enfin il se lève de table, prend la main de Clerk et lui dit : « Je vous i)romets, mon » général, (juc de ma vie je ne m'aviserai de parler guerre. » Grimm, Corr. litl., 10, t. IX.
Garrick n'était point un homme ordinaire et la parfaite lionorabilité de sa vie privée, son merveilleux talent le mettaient absolument hors pair. A Londres, on le recevait à la cour et dans la haute aristocratie anglaise d'une façon exceptionnelle. Sa femme était d'une beauté rare'; il revint en France avec elle précisément en 17G3, et, cette fois, il dirigea la troupe d'amateurs de la rue de ïournon; il pria le duc de lui envoyer la petite pièce et les couplets qu'on avait exécutés et dont ce dernier était l'auteur. Il le fit et accompagna l'envoi de ce gracieux petit billet :
^< A'oilà le vaudeville que M. Garrick a désiré d'avoir. La musique est d'un mauvais musicien, quoiqu'il ait l'honneur d'être membre du Catch- Club, et les paroles sont d'un mauvais poète quoiqu'il soit de l'Académie française; mais le tout est d'un très bon cœur, très reconnaissant de l'amitié de M. Garrick et très touché de sa complaisance.C'est de quoi M. Garrick est très instamment supplié de vouloir bien être persuadé, ainsi que de vouloir bien se souvenir quelquefois en Angleterre de sa troupe française, et de conserver son amitié à l'auteur du vaudeville et des énigmes.
1. Kllc élait Italienne et, se n. mimait VinioMi; lursiiuc GaiTick IV'poiisa en 17 i9, elle était i-egardée connue la première ilanseusfî de l'Europe; elle élait aussi distinguée par fc; qualités morales et son esprit cjne par sa beauté.
» M. Garrick aurait-il la bonté de me faii-e savoir de ses nouvelles et de celles de madame Garrick à qui je présente mes hommages. »
Peu d'années après, le célèbre Philidor, aussi connu comme musicien que comme joueur d'échecs, voulut aller passer quelque temps en Angleterre, protégé par le duc à tous les titres, car Nivernais était aussi passionné joueur d'échecs que bon musicien. Philidor reçut de lui plusieurs lettres de recommandation et entre autres une pour Garrick. La voici :
« Paris, 6 mai 1771. ,
» Je vous adresse, mon cher Garrick, un homme dont la réputation est bien connue chez vous par ses talents pour la musique et pour le jeu des échecs, sur lequel il a publié un ouvrage à Londres il y a plusieurs années, c'est le sieur Philidor. Il m'est venu demander une lettre de recommandation pour vous et comme tous les genres de talents doivent avoir des droits à vos bontés et à votre protection, je n'ai pas hésité à vous les demander pour lui. Le principal objet de son voyage à Londres est une nouvelle édition qu'il veut y faire de son Traité des échecs avec beaucoup d'augmentations et de corrections, mais
LE DUC DK MVEIiXAIS. 179
je sais qu'il a dessein de vous demander un poème à mettre en musique pour votre spectacle. Vous ferez sur cela ce que vous jugerez à propos, mais je ne puis m'empêcher de lui savoir gré de m'avoir procuré une occasion de vous faire souvenir de moi et de tous les sentiments que je vous ai voués depuis longtemps, mon cher Garrick, et avec lesquels j'ai l'honneur d'être très parfaitement, votre très humble et très obéissant serviteur.
» Le duc DE Nivernais. »
Le goût si vif de Nivernais pour les échecs fut cause d'une petite aventure rétrospective amusante à raconter. C'était pendant son ambassade à Londres. Il se rendait un jour à la campagne de lord Towensend à Railiam, dans le Norfolkshire, pour y faire une simple visite en costume du matin, conduisant lui-même son tilbury et suivi d'un seul domestique, lorsque tout à coup une pluie torrentielle l'obligea à s'arrêter devant une petite maison ayant l'apparence d'une ferme.
Le maître du logis était un pasteur qui accourut pour recevoir l'étranger dont il ignorait le nom et le rang; il l'accueillit de son mieux, le pria d'entrer dans sa modeste demeure, alluma un bon feu pour sécher les vêtements du voj^ageur, lui prêta une robe de chambre, de vieux
bas de laine soigneusement raccommodés et des pantoulles. Le duc accepta gaiement tout cela, ainsi que du thé bouillant préparé en hâte par la femme du pasteur, et pendant qu'il se réchauffait, il interrogea son hôte sur ses occupations ; le brave homme lui apprit qu'il donnait quelques leçons à des écoliers dans les environs, ce qui, joint aux émoluments de sa cure, lui rapportait en tout quatre-vingts livres par an; il n'avait que cela pour soutenir sa femme et six enfants. Après un moment de conversation, le duc aperçut sur une table un échiquier; il demanda aussitôt au pasteur s'il savait jouer aux échecs. Celui-ci répondit qu'il jouait assez bien, mais qu'il lui était difficile de trouver un p9.rtner dans le pays. '<■ Je suis votre homme, dit aussitôt le duc. — De tout mon cœur, répondit le pasteur, et si vous voulez rester à dîner à la fortune du pot, je verrai si je ne jtourrai pas vous battre. » La pluie continuant, le duc accei)ta son offre et voilà les deux joueurs aux prises.
Le pasteur, infiniment plus fort que son adversaire, gagnait toutes les parties; le duc, loin de s'en fâcher, était enchanté de trouver un si habile jouteur, et se plut à le faire causer, et s'enquit de nouveau, avec plus de détails, de sa position et, au grand étonnement de son hôte, prit des notes sur un calepin. Après avoir fait honneur au très frugal dîner qui lui fut servi,
le duc, sans décliner ses titres et qualilés, remercia ses hôles et partit, non sans avoir restitué les précieux bas de laine et la robe de chambre. Quelques mois après, le pasteur qui avait tout à fait oublié le visiteur inattendu et les parties d'échec, vit arriver un grand laquais galonné porteur d'une lettre qu'il avait, dit-il, ordre de lui remettre en main propre. 11 l'ouvrit, elle éfait conçue en ces termes :
« Le duc de Nivernais présente ses complimenls au révérend N... et en souvenir de la belle étrillée qu'il en a reçue au jeu d'échecs, le prie d'accepter une cure valant quatre cenls livres sterling par an et d'aller vendredi prochain chez Sa Grâce le duc de Newcastle pour l'en remercier. »
Le brave pasteur ne pouvait se persuader que cette lettre ne fiit pas une plaisanterie et il hésitait à obéir à l'ordre qu'elle contenait; mais sur les instances de sa femme qui lui représenta qu'il ne risquait rien d'essayer, il se décida à se rendre à Londres. Le vendredi suivant, il se présentait tout ému chez le premier ministre et, recevant le brevet de ses mains, il pouvait constater avec une indicible satisfaction que le contenu du billet était scrupuleusement exact.
La lettre à Garrick ([ue nous venons de ciler
et qui a amené le récit de cette petite anecdote, n'est pas la seule que nous ayons vue; le grand seigneur et le grand comédien étaient, paraît-il, en correspondance assez régulière. Garrick, non content d'interpréter d'une manière admirable les œuvres de son auteur favori, avait eu l'ambition d'essayer lui-même d'écrire un drame, le Mariage clandestin, et une ode'; et, chose singulière, c'est au duc qu'il s'était adressé pour avoir un bon conseil. Celui-ci lui répond :
«15 juillet .
» Je n'ai reçu qu'avant-hier, monsieur,* par M. Bonteaips votre lettre du 3 de mai avec la jolie ode qui y était jointe et deux exemplaires de votre comédie du Mariage clandestin, un pour moi, un pour madame de Rochefort, à qui je l'expliquerai de mon mieux, comme j'ai fait pour la lettre que vous lui avez écrite et dont vous trouverez ci-jointe la réponse.
» M. Bontempsn'a pas su m'expliquer pourquoi tout cela a été si longtemps en chemin, mais quoi qu'il en soit, vous voyez que je n'ai pu
1. Cette ode, en l'honneur de Shakespeare, avait été composée pour une fête champêtre organisée par Garrick à Stratford, à propos du jubilé de Shakespeare; elle dura trois jours et réussit assez mai, grâce à une pluie diluvienne.
exécuter la commission que vous me donniez de communiquer votre ode à M. Horace Walpole qui était parti d'ici longtemps avant qu'elle y arrivât. Il ne m'appartient pas d'avoir un avis sur les ouvrages de poésie anglaise, mais pourtant je ne puis m'empêcher de vous dire que je la trouve charmante. On ne saurait solliciter une grâce ni louer une personne avec plus de finesse, et il semble que si Horace s'était trouvé dans les mêmes conditions il n'aurait pu faire mieux. Rien n'est si délicat, et si adroit, que cette tournure heureuse par laquelle vous séparez la mémoire de l'esprit et du cœur, et assurément M. Towensend a dû être très flatté et très reconnaissant de se voir ainsi accusé d'être un peu oublieux. Pour vous, monsieur, on voit dans ce! te ode que vous n'oubliez pas vos amis et aussi j'espère qu'après avoir songé à ceux d'Amérique vous vous souviendrez de vos promesses à ceux de Paris. C'est de cela qu'il faut vous souvenir souvent et non pas du peu qu'ils ont pu faire pour acquérir votre amitié et pour vous témoigner la leur. C'est trop peu de chose pour y faire attention et d'ailleurs l'amitié demande de l'amitié et non pas de la reconnaissance. Je n'ai pas encore commencé la lecture de votre comédie et je ne doute pas qu'elle ne me fasse le plus grand plaisir, si je suis en état de l'entendre. Pendant que vous quittez le théâtre, je deviens
18i LE DUC DE NIVERNAIS.
moi entrepreneur de troupe. Ce n'est qu'une troupe de campagne à la vérité, mais l'emploi de directeur n'en est pas moins pénible. Je m'occupe depuis près d'un mois d'enseigner et de faire répéter un petit opéra dont j'ai fait la musique et qui doit être exécuté ici par des dilettanli. Je vous assure que cela me donne bien de la peine, et dès que je serai sorti de mon entreprise d'opéra, j'entreprendrai la lecture et même la traduction de votre comédie, car je pense que mon plus court pour la pouvoir entendre et expliquer, ce sera de la traduire. Si j'y puis parvenir, j'espère que nous la jouerons ensemble l'année prochaine et j'implore madame Garrick pour obtenir cette grâce de vous. J'oserai même lui dire qu'elle est intéressée à vous ramener dans un pays où on a tant d'envie de la revoir et où on sent si bien tout ce qu'elle vaut. Faites-moi la grâce de lui présenter mes hommages et rendez justice aux sentiments sincères avec lesquels je serai toute ma vie, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
» Le Duc DE Nivernais K »
On vient de voir par la correspondance de Garrick avec quelle bonne grâce et quelle dis-
1. Cette lettre nous a été obligeamment coinnîuniijuée p M. Paul Meunier, de Nevers.
tinctioii les artistes étaient traités dans les plus grands salons de la noblesse; c'est une remarque as^ez curieuse à faire à une époque où les comédiens étaient excommuniés et obtenaient à grand'peine une sépulture honorable. Mais ce fait n'est pas le seul qui ait le droit d'étonner, il en est un autre plus remarquable encore : c'est la présence dans ces mêmes salons, des membres les plus zélés, les plus ardents de la secte philosophique ou encyclopédique comme on l'appelait alors, d'Alembert, Thomas, Marmontel, Diderot, Helvélius et tant d'autres qui ne cessaient dans leurs écrits de se déchaîner avec violence contre la religion, la noblesse et même la royauté. Leur conversation brillante, les opinions nouvelles et paradoxales qu'ils défendaient avec infiniment de talent et d'esprit, intéressaient et amusaient les auditeurs; c'était comme un fruit nouveau auquel chacun avait envie de goûter sans se douter qu'il contenait un suc dangereux dont on devait ressentir bientôt les terribles elTets.
Cependant le roi voyait, non sans inquiétude, les progrès des philosophes. Mesdames et monseigneur l'archevêque de Paris étaient à la tête du parti désigné par les encyclopédistes sous le nom de parti des dévots, et blâmaient ouvertement la publication de VKncijdopédie. Le roi prit le parti de l'interdire, a la grande colère de ses auteurs.
A l'Académie la division des partis se montrait fort tranchée : les dévots et les philosophes s'y serraient de près, d'Alembert et Thomas étaient les chefs des derniers. Thomas fut chargé de répondre à l'archevêque de Toulouse lors de sa réception; il trouva l'occasion bonne de faire en pleine séance une sortie véhémente contre les grands et les détracteurs des lettres, il avait perdu récemment sa place auprès du duc de Praslin à la suite de son vote en faveur de Marmontel et il exhalait ainsi son mécontentement. L'avocat Séguier, membre de l'Académie, avait fait au parlement un réquisitoire contre VEncyclopédie; il crut se reconnaître dans maints passages du discours de Thomas et alla se plai^ndre au chancelier. Le chancelier défendit à Thomas sous les peines les plus sévères de faire imprimer son discours, ni, jusqu'à nouvel ordre, d'en prononcer un dans une séance académique.
Cet événement eut pour résultat l'établissement de la règle très sage, observée depuis, qu'il ne serait point lu de discours de réception avant qu'il eût été approuvé par le bureau de l'Académie. Deux élections coup sur coup de candidats choisis dans le parti des philosophes indisposèrent vivement la cour; ces candidats étaient Gaillard et l'abbé Arnaud, ce dernier dirigeait conjointement avec son ami Suard la Gazette de France. Ce journal reproduisit dans son numéro du
25 août 1771 une nouvelle débitée par les journaux anglais, désignant la comtesse douairière de Waldegrave comme femme du duc de Glocester ; or ce mariage était encore secret et ne fut avoué que plus tard par le roi d'Angleterre. Louis XV, fort irrité de cette indiscrétion, exigea un désaveu de la Gazette, révoqua ses directeurs et fit notifier cette mesure au roi d'Angleterre avant qu'il la réclamât; on comprend, d'après cela, que la nomination de l'abbé Arnaud par l'Académie fut fort mal vue du roi.
Dans le même temps Bignon et Duclos mouraient, élargissant la brèche par laquelle des philosophes allaient passer de nouveau ; l'alarme était ajuste titre au camp des prélats, et Louis XV écrivit lui-même au duc de Nivernais, dont il connaissait l'influence pour recommander à l'Académie le plus grand soin dans le choix de ses sujets *. Puis, comme s'il eût voulu donner en même temps l'exemple de la modération, il accorda à Marmontel la place d'historiographe que Duclos laissait vacante et ratifia la nomination ded'Alembert comme secrétaire perpétuel de l'Académie. On prétend que madame Du Barry ne fut pas étrangère à cette décision. Quoi qu'il en soit, la docte assemblée reconnut d'une singulière façon
1. Voir là-dessus, Nisard, Portefeuille d'un académicien (Revue contemporaine, f. 25, p, 624). Nos documents diffèrenl un peu du récit de M. Nisard.
la courtoisie du roi ; elle nomma aux deux fauteuils Agaçants Suard et Delille, appartenant tous deux au parti philosophique.
On sait que le roi possédait le droit d'exclusion ; mais comme il n'en usait jamais, les académiciens l'avaient probablement oublié. Louis XV les en fît souvenir en cette circonstance.
Le samedi 9 mai, le maréchal de Richelieu qui s'était chargé de rendre compte au roi de l'élection de Suard et de Delille, vint apprendre à l'Académie que le roi n'acceptait ni l'un ni l'autre et ordonnait qu'on procédât à deux autres élections. Le maréchal ajoutait que Sa Majesté ne s'était point expliquée sur les motifs de cette exclusion et que lui-même n'en rendait compte à l'Académie qu'avec douleur, ce qui n'était pas très exact!
Le maréchal de Richelieu avait joué le parti encyclopédique. En celte occasion et comme faisant fonction de directeur, il donna ce jour-là à tous les votants, un grand dîner, pendant lequel il tàta les esprits; voyant que la cabale en faveur des récipiendaires était trop forte, il parut se ranger de son côté et il demanda, lui-même, la double élection pour le jeudi, ce qui n'était point légal '.
1. II y eut huit voix pour JI. Lemierre, quatre pour M. de Chabanon, une pour M. Laujon et quatorze pour M. Suard. 11 y avait vingt neuf volants et dix-neuf candidats sur les rangs. La nomination de Suard était l'œuvre du parti encyclopédique, car