M. Nisard a commis une erreur de date pour celle leltre
encore, il confirma sa lettre avec plus de détails. Le samedi 23, l'Académie décida que chaque académicien s'efforcerait de faire tout ce qui était en son pouvoir pour obtenir du roi de lever l'exclusion, et, en conséquence de cette délibération, M. de Nivernais écrivit à Louis XV la lettre suivante :
« Sire, » Je ne puis me dispenser d'avoir l'honneur de rappeler à Votre Majesté la douleur profonde dont son Académie est pénétrée depuis le malheur qu'elle a eu de voir désapprouver par Votre Majesté les deux choix qu'elle avait eu l'honneur de lui proposer dans son élection du 7 mai. L'espérance que je lui ai rapportée de votre part. Sire, que vous daigneriez prendre de nouvelles informations, et la certitude où elle est qu'elles ne peuvent être que favorables la soutiennent dans son affliction, et j'ose implorer Votre Majesté pour que sa bonté mette fin à une disgrâce dont nous gémissons. C'est le devoir de tout académicien, et c'est le mien spécialement. Je prendrai même la liberté d'ajouter, en mon particulier, qu'il serait fort intéressant pour moi que cette disgrâce si affligeante finît pendant mon directorat, comme c'est pendant mou directe rat que j'ai eu le chagrin de la voir commencer d'une manière si inattendue. Je ne me per-
mettrai pas d'en dire davantage et je me borne à implorer les bontés de Votre Majesté pour une Compagnie qu'elle honore de sa protection et qui en est si digne. »
L'Académie décida que la lettre du duc de Nivernais serait insérée dans ses registres comme un monument du zèle que le duc avait témoigné pour les intérêts de la Compagnie.
Il communiqua ensuite à l'Académie la réponse du roi :
« Mon cousin, j'ai pris des éclaircissements, comme je vous l'avais promis, sur l'âge, sur les principes et les mœurs des deux sujets que mon Académie française m'avait proposés dans son élection du 7 mai, et comme le compte qu'on m'a rendu d'eux est favorable, je vous charge de lui annoncer que je trouverai bon qu'elle les propose lorsqu'il vaquera des places. Moii Académie doit s'attendre que f aurai toujours la plus scî'upuleuse attention à l'examen des choix quelle fera dans ses élections, et que je ne laisserai jamais entrer dans son sei7i personne dont la probité ni dont les écrits et les discours soient répréhensibles par rapport aux matières de religion et de gouvernement. Aiimi je lui recommande, comme je l'ai déjà fait, d'apporter la plus grande attention à ne me proposer que des sujets dont les principes et les mœurs soient sans re-
proches, et je vous ordonne de faire inscrire ma présente lettre sur les registres de la Compagnie pour y être consultée et lue à commencer de ces mots: « Mon Académie doit s'attendre, dans chaque » assemblée générale au sujet de quelque élection... » Et ladite lettre n'étant à d'autre fin, je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
» Louis. »
La situation du duc de Nivernais vis-à-vis de Louis XV n'était pas agréable. C'était à lui que le roi avait confié le soin d'avertir l'Académie d'être prudente dans ses choix, et les académiciens avaient répondu à cette communication quasi-ofïicielle par la nomination de deux philosophes. Le roi pouvait supposer que le duc s'était fort mal acquitté de son message, et Nivernais, de son côté, aurait pu en vouloir à l'Académie du peu de cas qu'elle avait fait de ses avis et de la position embarrassante qui en résultait pour lui auprès du roi. Mais, en cette circonstance, on retrouve cet oubli complet de l'intérêt personnel qui caractérise Nivernais; il ne songea qu'à une chose, à la dignité du corps auquel il appartenait et, quoiqu'il n'approuvât pas les nominations de Delille et de Suard, il mit à les défendre autant de chaleur que s'il les eût conseillées.
Grâce à l'insistance et à la suite qu'apporta le
duc aidé par le prince de Beauvau à calmer l'irritation du roi, l'Académie reçut, le 6 juillet, une lettre écrite au nom de Sa Majesté et apportée par le duc lui-même; cette lettre « contenait l'assurance que le roi ne s'opposerait plus à l'élection des sieurs Suard et Delille et qu'elle ne trouverait pas mauvais qu'ils lui fussent proposés ».
Delille et Suard attendirent deux ans avant d'être réélus; Delille remplaça La Gondamine et Suard l'abbé de la Ville.
Dans cette affaire épineuse et délicate, Nivernais déploya ses qualités de diplomate, et obtint le résultat bien rare de satisfaire les deux partis qui continuèrent à se rencontrer dans son salon comme sur un terrain neutre.
Madame de Kochefort prend une grande place dans la vie de Nivernais. — La duchesse change d'existence. — I^ Sainte-Thérèse, lettre de mademoiselle Pitt, un proverbe du duc. Le peintre aveugle. — La duchesse de Cessé et la Du Barry. — Attitude de la dauphine Marie-Antoinette vis-à-vis de lu maîtresse de son grand-père. — Madame de Cessé refuse d'aller chez la Du Barry, dont le duc de Cessé est amoureux. — Maladie de Louis XV. — Mesdames s'enferment avec leur père. — Mort du roi. — La Du Barry est envoyée à l'abbaye de Port-aux-Dames. — Elle revient à Luciennes. — L'empereur Joseph, frère de Marie-Antoinette, va voir l'ex-favorite.
Depuis le retour du duc de son ambassade d'Angleterre, nous avons remarqué que le rôle de madame de Rochefort s'est accentué davantage. Le duc, moins absorbé par la politique, moins assidu à la cour, a le temps d'apprécier cette intimité et ses rapitorts de goût et d'habitude qui semblent au contraire régner de moins en moins entre lui et la duchesse.
Walpole nous fait de celle dernière, à cette époque, un portrait assez désagréable : « Elle dépasse en babil le duc de Newcastle lui-même, dit-il; si vous la voyiez, vous croiriez voir le duc ressuscité... » Sa santé fort altérée la rendait nerveuse et susceptible, elle ne pouvait supporter la moindre contrariété ; le duc était toujours parfait pour elle et l'entourait de prévenances et de soins, mais évidemment il n'était point fâché d'échapper le plus souvent possible à cette atmosphère orageuse et contraire à sa nature. Il se réfugiait avec joie dans le salon de son amie si ingénieuse à le distraire; on voit dans toutes ses lettres quel intérêt passionné elle prend à sa santé. « Nous avons eu hier, écrivait-elle à madame de Pailly, votre jeune amant (le président Hénault, alors âgé de soixante-dix-huit ans); j'ai été ravie de le trouver un peu moins assoupi, aussi l'avons-nous bien diverti. Nous avions les Montazet et nous lui avons donné grande musique; vous croyez bien qu'il n'a pas négligé la sienne, dont il donnait en héros* d'une manière si comique qu'il nous a fait mourir de rire, et par là, il a fait grand bien à M. de Nivernais qui avait passé la plus mauvaise nuit du monde, car ses nerfs ne se rassurent point.» Et dans une autre lettre : « J'ai quelquefois des