‹ La fin du XVIIIe siècleChapitre 25 sur 62 · Il ronflait dès qu'il s'endormait · texte numérisé non relu

Il ronflait dès qu'il s'endormait

moments qui me portent à la langueur et même à la tristesse; je ne m'en plains point, mais pourtant cette disposition n'est pas toujours bonne vis-à-vis d'un homme vaporeux; il a élé mieux depuis que je vous ai écrit; mais, hier matin, il n'était pas bien. Heureusement, le soir, il comptait aller à Pontchartrain ; j'espère que cette course lui aura fait du bien. La diversion est une très bonne chose pour les nerfs; aussi ai-je fort opiné pour ce voyage. »

Le duc, tout en ayant un caractère fort doux, était sujet à des inégalités d'humeur marquées; il devenait parfois sombre, fantasque et mélancolique, quoiqu'il demeurât toujours excellent issime^ son amie le connaissait bien. « Ses nerfs, disaitelle, ne sont pas aisés à traiter. Tout ce qui l'affecte ou l'applique lui fait un mal affreux; cependant, il faut qu'il s'occupe et son activité a besoin de pâture. Je ne connais donc point de régime plus difficile que le sien. Mais je me garde bien de le lui dire ! »

Si elle ne le lui disait pas, il le savait cependant, et lui témoignait sa reconnaissance par mille attentions de tout genre. Jamais la Sainte- Thérèse (c'était le nom de madame de Rochefort) ne se passait sans une fête à grand spectacle, préparée par les soins du duc et des nombreux amis de la gracieuse Thérèse. En voici une fort originale, inventée par mademoiselle Pitt, sœur

du célèbre orateur, et exécutée par les soins du duc qui y figura comme poète et comme musicien. Laissons la parole à mademoiselle Pitt qui écrit vraiment fort bien.

Lettre de mademoiselle Pitt au duc de Nivernais. « A Kmgls'bridge, August the 26th 1773.

» Je vous ai écrit il y a trois jours, monsieur le duc, et je recommence aujourd'hui. Cela n'est-il pas bien vif pour une Anglaise ? Vous ne recevrez pourtant ma lettre que dans six semaines environ, parce qu'elle va d'al^ord faire un tour à La Haye avec celui qui la porte, et je ne saurais vous l'envoyer par une autre voie : vous allez savoir pourquoi ; c'est la suite d'un château en Espagne que j'ai fait hier et dont je vous prie de faire les honneurs à notre amie du Luxembourg.

» Pour commencer en bon architecte, par les fondements, je vous dirai que lisant l'autre jour dans nos papiers publics une promotion de l'ordre de Marie-Thérèse, je me suis mise à songer que ce nom impérial est aussi celui de notre amie, et que c'est un jour de fête pour toute la société du Luxembourg. Je me suis imaginé qu'on se rassemblerait ce jour-là ou quelqu'un des jours voisins, soit avant, soit après, pour chômer

la fête, et il ne s'agissait plus que de deviner où, afin d'envoyer mes hommages et mes vœux.

» J"ai d'abord pensé que ce pourrait bien être dans cette délicieuse campagne dont vous m'avez tant parlée ce joli moulin dont la meunière est si aimable : je sais qu'elle et son garde-moulin aiment notre amie de tout leur cœur; je sais qu'elle le leur rend bien; je sais que leur habitation est, après la mienne de Knigts'bridge, la plus charmante de l'univers, et cela me paraissait fait exprès pour être le lieu de la scène ; mais la saison est bien avancée, les jours bien courts et le temps bien incertain; ainsi j'ai jugé que, malgré les charmes du moulin et de ses maîtres, il ne serait pas question de campagne.

» Par la même raison, j'ai chassé Crosne de ma pensée, malgré la fraternité, malgré les excellentes clarinettes, malgré la jolie rivière, malgré le théâtre de l'orangerie, le vin de Sauterne et les lapins de Sénars, et il a fallu renfermer ma vaste imagination dans l'enceinte de votre petite ville de Paris.

» Alors votre maison, monsieur le duc, s'est offerte à moi la première, comme de raison, et puis l'hôtel de Brissac, et puis la jolie boîte de

1 . Le moulin Joli ; cette propriété appartenait au peintre Watelet et à madame Lecomte avec laquelle il vivait. Cette liaison qui dura autant que leur vie était acceptée dans le monde et l'amabilité de ce laux ménage le faisait reciiercher par la meilleure société.

M. de Kéralio, et puis le superbe appartement de mon ami l'abbé de Spa, et puis l'élégante maison de notre charmante maréchale^; mais j'ai rejeté toutes ces idées. Votre salon m'a paru trop beau, et le reste de la maison trop laid; la galerie de l'hôtel de Brissac n'est pas meublée, parce que rien ne finit chez cette petite dame d'atours que nous aimons tant malgré son goût pour l'intrigue; la boîte de M. de Kéralio^ est trop petite aussi : je sais bien que dans les petites boîtes sont les bons onguents; mais, pour une fête, j'ai pensé qu'on donnerait plutôt un souper et un concert que des onguents. L'appartement de notre petit abbé % qui est si élégamment meublé, ferait bien l'affaire; mais j'ai pensé que des livres, des tableaux, des estampes, des bronzes dorés et des lustres ne suffisent pas, qu'il faudrait encore des casseroles, des assiettes, des couverts et des serviettes, sans quoi une fête est bien maigre. Il y a bien de tout chez notre charmante maréchale, et tout y est, comme ellemême, de la plus grande magnificence et du goût le plus exquis; mais une réflexion que vous trouverez juste m'a fait abandonner cette idée quoique à regret : je me suis dit que, quand on arri-

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