L'abbé de Luzine
verait chez elle, après être bien convenu de tout avec elle, on trouverait peut-être la porte fermée, la cuisine sans feu, les clefs de l'appartement perdues, et madame la maréchale partie sans se souvenir de rien pour aller je ne sais où. Vous savez ce qui est arrivé une fois après sa comédie de Saint-Gloud : j'ai songé qu'on ne voudrait pas s'exposer au même accident, et je me suis rabattue sur la maison de mon sigisbée, le comte Loup. Ce qu'il aime le mieux au monde après moi, c'est notre Thérèse; il aura brigué pour sa maison la faveur de servir à la fêter, et le voisinage l'y rend très propre. D'ailleurs, notre amie est accoutumée à y recevoir, avec tous ses amis, de ces petites galanteries qui font le charme de la société; elle arrivera là comme une bête, sans se douter de rien, et elle y sera fêtée comme un ange. Voilà ce que je me suis dit. Cela m'a déterminée, et j'ai établi mon château en Espagne daus la rue de Vaugirard.
» Le château placé et bâti, c'est comme le corbillon, qu'y met-on ? J'ai pensé que mon sigisbée ne manquerait pas de rassembler M. et madame la Ruette et M. Glairval ', mon ami, qui sont si honnêtes, si aimables et si attachés à notre amie; j'ai pensé que vous fourniriez de la
1. M. et madame la Ruette étaient les acteurs à la mode de la Comédie Italienne et Clairval, célèbre par ses bonnes fortunes, appartenait au même théâtre.
musique et des paroles, et que, avec cela, vous auriez un concert délicieux. C'est là, monsieur le duc, que je veux mettre du mien, et fournir mon contingent.
» Vous vous souvenez du signore Tenducci, je n'ose pas dire ce grand garçon, mais du moins ce grand virtuose italien que vous avez entendu à Londres, et que vous aimiez tant. Il a fait nos délices jusqu'à présent, il nous quitte pour retourner à Rome, et je le lui passerais si vous y étiez encore ambassadeur; mais, enfin, il nous quitte, et nous le regrettons bien. Vous ne sauriez croire le succès qu'il vient d'avoir dans un petit opéra-])Ouffon de Go vent Garden ; c'est une pièce tirée d'un de vos romans qu'on appelle Acajou : je le crois du pauvre Duclos, notre ancien ami, et la pièce est encore plus jolie que le roman, surtout quand elle est jouée comme nous venons de la voir. Le signore Tenducci jouait le rôle du prince amoureux; et malgré tout ce que les connaisseuses y pouvaient trouver à redire, il a joué et chanté avec un goût, une grâce, et une perfection, qui ont fait tout oublier, et nos femmes en ont la tète tournée.
» Or, cette aimable créature passe par Paris en s'en retournant, et voici la pièce importante de mon château en Espagne. J'ai dit, M. Tenducci part naturellement un tel jour, il arrivera naturellement un tel jour, et ce sera peut-être celui
OÙ ma Thérèse et ses amis seront rassemblés pour un concert chez mon cher sigisbéeK Je veux que mon virtuose s'y trouve et y célèbre en mon nom ma charmante amie; je l'adresserai au duc de Nivernais qui le présentera, et, qui pis est, je lui donnerai à chanter un air du duc de Nivernais. Vous avez peut-être oublié, monsieur le duc, cet air italien que vous avez fait ici pour feu mylady Bolimbroke, notre amie, sur ces paroles connues : Quanto mai felici siete, innocenti pastoretlc ! Eh bien ! j'en avais une copie, et voici ce que j'ai fait. Comme les paroles ne convenaient pas à la circonstance, j'en ai fait faire d'autres par un jeune Italien tout plein d'esprit que nous avons ici : c'est le neveu du ministre de Toscane; l'oncle est généralement aimé et estimé ici de tout le monde, et le neveu est un jeune homme de la plus grande espérance : il m'a parodié votre air à merveille, et c'est là ce que vous chantera M. Tenducci. Encouragez-le, monsieur le duc, car il est timide, et surtout il craint de chanter de l'italien à Paris, d'autant plus qu'il m'est échappé de dire devant lui que notre Thérèse ne sait pas l'italien ; cela a pensé le faire changer de route, mais je l'ai rassuré en lui disant qu'elle serait entourée d'amis à qui l'italien est aussi familier que le français. Je ne sais si