Le cunitc Loup
mon aimable compatriote, la douce, l'honnête, la sensible madame Drumgold pourra y être, et je ne sais pas si elle entend l'italien; mais en tout cas vous lui expliquerez, comme à notre amie, les paroles de mon Florentin.
» Vous n'aurez pas la même peine avec cette grande belle dame dont le fils est exilé depuis trois ans : elle est trop sensible pour n'avoir pas appris l'italien qui est la langue des cœurs tendres. Pour le marquis de Brancas, il n'aura pas besoin de commentaire; ses ancêtres parlaient napolitain du temps de saint Louis, et lui-même, il a ramé sur les galères de Malte. Vous n'aurez rien à expliquer non plus à l'abbé de Bonneval, ni à l'évêque de Périgueux : celui-ci revient de .Rome où il a élé faufilé avec les plus jolies princesses du pays, et l'autre fait de si jolis vers français qu'il sait sûrement l'italien et même l'anglais, sans compter le grec et le latin. Quant au marquis de Fellino, qui y sera sans doute, vous n'en serez pas embarrassé : il serait plaisant qu'un homme eût fait pendant vingt ans le bonheur d'une province d'Italie sans savoir la langue du pays; cela ne peut pas s'imaginer, et à moins qu'il ne soit devenu sourd depuis quelque temps, je suis bien sûre qu'il ne perdra pas un mot de mes paroles. Je voudrais que personne n'en perdît rien, car en vérité elles sont charmantes.
» Tout va donc à merveille, monsieur le duc, excepté que voilà une lettre bien longue ; mais Votre Grâce est indulgente et voudra bien convenir qu'il m'était difficile d'être plus courte, ayant tant de choses à dire.
» Alil que je me trouve malheureuse de ne pouvoir passer la mer avec M. Tenducci ! Je la passerai bientôt pourtant, comme je vois qu'il m'est absolument nécessaire de retourner à Aixla-Chapelle pour ma santé; mais il me sera absolument impossible d'en prohter pour faire un tour à Paris. Ah ! que j'aurais eu du plaisir à tomber des nues chez mon sigisbée, le jour de la fête de ma Thérèse I Hélas ! cela n'est pas possible : il faut remettre ce doux voyage à l'année prochaine, comme je m'en flatte, et en attendant, je vous renouvelle, monsieur le duc, la tendre et fidèle amitié que vous me connaissez pour vous. »
Le projet de mademoiselle Pitt fut accueilli à merveille par le duc; il se mit aussitôt à l'œuvre et composa un petit proverbe de circonstance qui suivit l'air du chanteur italien. La fête se passa à merveille d'après les récits qui nous en restent.
Le sujet du proverbe est ingénieux : un peintre devenu aveugle continue cependant à faire des portraits fort ressemblants, si l'on parvient
à lui décrire parfaitement les qualités de Tâme et les traits du visage de la personne qu'il doit peindre. On comprend combien ce petit cadre prête à l'éloge ; plusieurs personnages, un lord anglais, un baron allemand et une Française arrivent l'un après l'autre pour commander un portrait au peintre aveugle ; chacun d'eux chante un couplet qui décrit diversement la dame qu'il veut faire peindre. Après le troisième couplet, le peintre s'écrie : « Mais c'est la même ! l'on m'a déjà commandé son portrait ! » et il découvre son chevalet sur lequel est le portrait de madame de Rochefort commandé en efïet par l'abbé de Luzine.
Après le proverbe eut lieu un souper fort gai et quand tout le monde fut rentré dans le salon, le colonel Drumgold, ancien secrétaire d'ambassade du duc, en Angleterre, arriva déguisé en bouquetière et offrit aux assistants de charmants bouquets en chantant à chacun un couplet qui lui était dédié, par le duc de Nivernais. Une ronde termina la fête, le refrain fut chanté par tous les invités, dont les principaux étaient la maréchale de Mirepoix, madame de Cossé et sa fille, madame de Pailly et l'archevêque de Bourges, l'évêque de Périgueux, le marquis de Brancas frère de madame de Rochefort et le duc de Nivernais. Les acteurs et les actrices de la Comédie-Italienne qui avaient joué le proverbe ne furent point oubliés et re-
curent, comme les autres, bouquets et couplets*.
On remarquera que si madame de Cossé et sa fille font partie de la fête, il n'est point fait mention de M. de Cossé. Il est nécessaire, pour bien comprendre la situation, de remonter un peu en arrière.
Les premières années du mariage de madame de Cossé avaient été heureuses ; sa jolie figure, sa grâce et son esprit semjjlaient avoir conquis le cœur de son mari, et sa gaîté — dont parlent souvent madame de Rochefort et M. de Nivernais — prouve qu'elle portait fort légèrement le fardeau de l'existence. Plus tard, les difficultés commencèrent à naître, grâce à l'influence de madame Du Barry qui devait empoisonner la vie de la pauvre Mancinette.
Nous avons vu avec quelle peine Louis XV était parvenu à faire accepter sa maîtresse à une partie de la cour. La dauphine avait à bon droit madame Du Barry en horreur et ne pouvait se plier aux désirs du roi qui aurait voulu qu'elle parlât quelquefois à sa favorite. Le dauphin ne lui témoignait pas moins d'aversion. On trouve des détails fort curieux là- dessus dans la correspondance de Mercy d'Argenteau qui ne se gène point pour blâmer Marie -Antoinette et attri-
1. Ces couplets sont reproduits par M. de Loniétiie, dans la Comtesse de Rochefort, et on trouve le proverbe entier dans les Œuvres posthumes du duc de Nivernais.
buer la résistance à l'influence de Mesdames. On est saisi de surprise en voyant Marie-Thérèse elle-même conseiller à sa fille une attitude différente, vis-à-vis de la maîtresse de son grand-père.
En septembre 1771, il s'agissait de nommer une dame d'atours à la dauphine, le choix appartenait au roi. Marie- Antoinette lui dit : « Papa, j'espère que vous me donnerez quelqu'une de mes dames' — Non, sûrement, répondit le roi, et je compte que vous recevrez mon choix avec respect. » La dauphine, fort inquiète, ne douta pas que le roi ne lui donnât madame de Valentinois, ou madame de Montmorenc}^ ou madame de Laval, toutes trois acquises à madame Du Barry. Le lendemain au soir le roi écrivit à la dauphine qu'il avait choisi madame de Gossé, fille du duc de Nivernais; et il chargeait Marie-Antoinette de le lui annoncer, car il n'en avait fait part à personne. Elle fut enchantée de ce choix, quoique M. de Gossé passât pour être fort bien avec la Du Barry; mais elle savait que madame de Gossé s'était tenue depuis deux ans à l'écart de la cour et ne partageait point les sympathies de son mari. Seulement elle craignait qu'étant fort occupée de ses enfants, la duchesse, ne voulût point accepter cette charge.
Elle consentit cependant, soit pour complaire à