Correspundance de Mercy d'Argenteau avec Marie-Thérèse
La duchesse de Cossé répondit : « En prenant possession de ma charge de dame d'atours, je suis allée voir la comtesse Du Barry, mais après cette démarche je n'en ferai aucune qui put me faire regarder comme étant de la société de la favorite; jamais je ne m'y résoudrai et je préférerais remettre la démission de ma place à l'instant même. »
On voit que, dès ce moment-là, madame de Cossé se mit en hostilité déclarée vis-à-vis de la maîtressedu roi. S'apercevait-elle déjà du penchant qui entraînait son mari vers elle, cela est fort possible, mais en tout cas elle suivait la ligne de conduite de sa mère qui ne consentit jamais à voir madame Du Barry. Ce fut le môme motif qui engagea le duc à paraître si peu à Versailles pendant les deux dernières années de la vie du roi.
La haine de la ville et de la cour pour la comtesse ne s'affaiblissait point, et les libelles, chansons ou pamphlets ne cessaient de pleuvoir sur elle. L'attitude du roi dans tout cela était fort singulière ; il n'ignorait aucun des propos qui se tenaient et s'écrivaient sur le compte de madame Du Barry, mais leurs auteurs restaient impunis, et Louis XV tolérait même un blâme d'un ordre plus élevé, nous voulons parler des sermons de l'abbé de Beau vais '. Ce jeune ora-
1. J.-B.-Ch. Mar. de Beauvais, évêque de Senetz, né à Cherbourg, le 17 octobre 1731, mort à Paris, le 4 avril 1790.
leur avait prêché devant le roi Tannée précédente un sermon de Pâques assez sévère, duquel cependant le roi fut si content qu'il lui fit donner une pension de huit cents livres. Il reparut à Versailles au printemps de 1774 avec un nouveau succès et prêcha le carême dans la chapelle du roi.
Avec un zèle rare, dans une telle chaire, l'abbé de Beauvais tonna contre les débordements et les vices de la cour; le roi, en sortant du sermon, dit au maréchal de Richelieu qui l'y avait accompagné : « Il me semble, monsieur de Richelieu, que le prédicateur a jeté bien des pierres dans votre jardin. — Sire, répondit le malicieux duc, n'en serait-il pas tombé quelques-unes dans le parc de Votre Majesté? »
Le 3 avril, c'est-à-dire le jeudi saint, l'abbé de Beauvais, que le roi avait fait nommer évêque de Senetz prêcha un sermon plus hardi que tous les précédents; il rappela au monarque les pertes successives qu'il avait faites, le duc de Bourgogne, le dauphin, la dauphine, la reine, enfin, ajoutat-il, « les objets les plus chers qui périrent successivement à la fleur de l'âge », désignant ainsi les maîtresses du roi.
Il mit en opposition d'une manière saisissante la vie oisive et inutile des riches et la vie active et utile des pauvres, et, dans une peinture éloquente des misères du peuple, il s'écria que personne ne pou-
vait tracer ce tableau mieux que lui, puisqu'il sortait de cette classe. Il rappela au roi Tépoque de sa maladie de Metz et Tamour que son peuple lui avait manifesté; mais il ne lui dissimula pas que cet amour s'affaiblissait, que le peuple était accablé d'impôts, et il l'exhorta à ne point se fier aveuglément aux conseils de ses ministres pour administrer son royaume.
Le roi ne se montra point mécontent de cette hardiesse et, après le sermon, accueillit fort bien le prédicateur; il lui fit même promettre de prêcher devant lui le carême de 1775. Mais si le roi n'en témoigna rien, il paraît cependant que le sermon et l'allusion à sa grave maladie de Metz lui causèrent une grande émotion. Quoi-qu'il en soit, sa santé semblait parfaite et l'on ne pouvait prévoir l'événement qui allait se passer quelques jours plus tard. Le 2 mai Louis XV, pris d'une violente fièvre, dut prendre le lit et les médecins déclarèrent que Sa Majesté était atteinte de la petite vérole; elle ne tarda pas à prendre le caractère le plus alarmant.
Bezenval prétend que le soir, La Borde, premier valet de chambre du roi, allait chercher la favorite et l'amenait auprès du malade qui montrait peu d'empressement et de plaisir à la voir. On interdit au dauphin, à la dauphine et aux autres enfants l'entrée de la chambre du roi.
Le lundi soir, 2 mai, l'éruption parut aussi
complète qu'on pouvait le désirer. « Sa Majesté était fort tranquille; elle eut même sur l'assemblée prochaine de l'Académie française une conversation très nette et érudite avec le duc de Nivernais, accouru des premiers à Versailles sur la nouvelle d'une indisposition de Louis XV. »
A peine Mesdames eurent-elles appris la maladie de leur père, que, sans vouloir rien écouter, elles déclarèrent aux médecins et aux gentilshommes de la chambre qu'elles ne quitteraient pas le roi; elles s'installèrent au chevet de son lit jusqu'au dernier moment, ainsi que le duc d'Orléans.
Le mercredi 4 mai, malgré une amélioration apparente dans la position du malade, il s'était révélé des symptômes alarmants. Jusque-là, on avait trompé le roi sur la nature de sa maladie, en lui faisant accroire qu'il n'avait qu'un é?rsipèle boutonné. A ce moment, l'erreur cessa. Le cardinal de la Roche-Aymon , comme grand aumônier de France et de la cour, déclara au roi la vérité; il lui dit spontanément que la maladie dont il souffrait n'était autre que la petite vérole.
Le roi répondit : « On ne revient point à mon âge de cette maladie. » Ensuite, il demanda le duc d'Orléans, s'entretint assez longtemps avec lui, puis il fit venir la comtesse Du Barry et lui adressa la parole en ces termes : « Madame, comme je pense à demander les sacrements, il ne convient
pas que vous restiez ici, attendu que je ne veux pas qu'il arrive la même chose qu'à Metz; arrangez votre retraite avec le duc d'Aiguillon, je lui ai donné mes ordres pour que vous ne manquiez de rien. »
« Le départ de la favorite, dit M. de Mercy, fut résolu et s'eiîectua mercredi, à quatre heures après midi; la duchesse d'Aiguillon la prit dans sa voiture et la conduisit à une maison de campagne à trois lieues de Versailles, nommée Rueil et appartenant au duc d'Aiguillon. « Je demande, » avait dit le roi, qu'on ne lui fasse point de mal, » car elle n'en a jamais fait à personne. »
» Le 8 mai, à trois heures du matin, le roi dit au duc de Duras de faire venir l'abbé Maudoux, son confesseur; il resta un quart d'heure seul avec lui, puis eut une conférence particulière avec le cardinal de la Roche-Aymon, grand aumônier. Après quoi, le cardinal fit rentrer les officiers de service et dit à haute voix : Quoique le roi ne doive compte de sa conduite qu^à Dieu seul, il est fâché d'avoir causé du scandale à ses sujets et déclarx qu'il ne veut vivre désormais que pour le soutien de la foi et de la religion et pour le bonheur de ses peuples. »
Le surlendemain du jour où Louis XV s'était confessé, il expira à trois heures du matin. Le soir même de la mort du roi, Mesdames, qui ne
l'avaient point quitté, furent atteintes toutes les trois de la petite vérole ; mais, grâce à leur bonne constitution, elles en guérirent promptement.
Il paraît que, peu de temps avant sa maladie, le roi rencontra un enterrement à la chasse et demanda qui l'on enterrait. On répondit que c'était une jeune fdle morte de la petite vérole. Il ne témoigna aucune émotion, mais devint très pâle.
Aussitôt après la mort de Louis XV, madame Du Barry reçut chez madame d'Aiguillon une lettre de cachet qui l'exilait à l'abbaye du Pontaux-Dames. On a toujours cru que cette lettre de cachet avait été donnée par Louis XVI; c'est une erreur, elle le fut par Louis XV, qui voulut peut-être éviter un traitement plus sévère à sa maîtresse, car il connaissait l'antipathie qu'elle inspirait au dauphin et à la dauphine. Mais, outre cela, avec la religion étroite et singulière qu'il professait, il crut peut-être qu'en enfermant sa favorite, il se ferait pardonner plus aisément du ciel.
On trouve sur le registre des ordres du roi, conservé aux archives de la préfecture de police, cette note de ia main môme du ministre :
Du 9 du mois de mai 1774.
Le sieur comte Du Barry, conduit au ( hùteau de Vinccnaes. La dame comtesse Du Barry, conduite à l'abbaye du Pontaux- Dames.
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Il résulte donc de ce registre que la lettre de cachet a été délivrée et signée par le ministre, au plus tard le 8 mai au soir, puisque la note cidessus indique que madame Du Barry a été conduite à l'abbaye le 9. Or, Louis XV n'est mort que le 10, à trois heures de l'après-midi, et, par conséquent, la lettre de cachet attribuée à Louis XVI aurait été écrite le 11. L'erreur est donc manifeste, car sur le registre les ordres étaient transcrits jour par jour, à la suite les uns des autres. Il ne peut donc pas y avoir une erreur de date, puisqu'elle serait rectifiée par celle qui précède et qui suit.
Madame Du Barry se soumit sans murmurer à l'ordre qu'elle recevait, et quitta la duchesse d'Aiguillon pour se rendre à rabba3'e du Pontaux-Dames, qui, du reste, n'était pas une retraite trop sévère K
L'ex-favorite était odieuse à la reine, qui n'oubliait pas les plaisanteries inconvenantes qu'elle s'était permis de faire sur son compte avec le feu roi ; jamais elle ne pardonna à cette femme l'humiliation d"avoir été forcée à la voir.
1. M. Vatel, un patient érudit, a consacré à la réhabilitation de madame Du Barry trois gros volumes. Nous avouons ne pas comprendre l'intérêt qu'il semble porter à cette femme, ni le but de son travail, mais il faut reconnaître que dans l'ensemble de ses recherches il a révélé certains faits dont l'exactitude n'est pas contestable. C'est à lui que nous empruntons les citations sur h lettre de cachet et plusieurs aulres concernant madame Du Barry.
Quant à Louis XVI, il était fort indifférent à l'égard de madame Du Barry. Peu à peu elle obtint de quitter son couvent, sans qu'il lui fût permis cependant de revenir à Luciennes, qu'on jugeait trop près de Paris. Madame Du Barry se conduisit prudemment et ne fit nullement parler d'elle. Au bout d'un an, c'est-à-dire en mai 1775, elle sollicita la permission d'acheter la terre de Saint-Vrain, située près de Montargis ; le roi la lui accorda, et dès la fin de juin elle }' était installée.
Bachaumont écrit à cette date :
« Madame la comtesse Du Barry est entièrement installée à sa terre de Saint-Vrain. Elle a écrit à tous les seigneurs de son voisinage, pour leur faire part de son arrivée; elle les prévient en même temps qu'elle aura tous les jours une table de vingt-cinq couverts, et qu'ils lui feront le plus grand plaisir d'y venir. On ne sait point encore quelle sensation a produite une telle invitation, mais il y a apparence que ses couverts seront remplis. »
Le séjour de la comtesse à Saint-Vrain ne tarda pas à lui déplaire; c'était trop loin de Paris, et l'on apprit que l'ex-favorite s'ennuyait à la mon dans sa nouvelle acquisition et cherchait à la vendre pour revenir à Paris; elle demandait à
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demeurer dans un couvent pour faire agréer sa proposition à la cour. Le comte de Maurepas, à l'instigation du duc d'Aiguillon, son neveu, négocia cela avec beaucoup de ménagements.
Le succès de sa demande dépassa son attente, car elle reçut la permission de revenir à Luciennes pendant l'éloignement de la cour. Elle y passa quelques jours et ne tarda pas à s'y fixer tout à fait.
Les étrangers de distinction qui passaient à Paris ne manquaient pas de venir la voir, comme une des curiosités de la capitale. Les ambassadeurs de Tippoo-Saïb lui apportèrent, on ne sait pourquoi, de très jolis présents, entre autres des pièces de mousseline très richement brodée.s en or et en soie de couleur. Le prince de Ligne la voyait assidûment quand il venait à Paris, et on prétend même qu'il alla très avant dans ses bonnes grâces et supplanta le duc d'Aiguillon. Mais ce qui est infiniment plus surprenant, c'est la visite qu'elle reçut de l'empereur Joseph II lorsqu'il vint à Paris en 1777. Il se fit annoncer dès la veille; on peut juger de l'empressement avec lequel l'accueillit l'ex-favorite ; elle lui fit elle-même les honneurs de ce fameux pavillon de Luciennes, d'une élégance incomparable. « Le pavillon était ravissant; on y jouissait de la plus belle vue du monde, et les cheminées, les portes étaient toutes du travail le plus précieux.
les serrures pouvaient être admirées comme des chefs-d'œuvre d'orfèvrerie, et les meubles d'une richesse et d'un goût au-dessus de toute description; les pendules, les candélabres et tous les bronzes étaient l'œuvre du célèbre Gouthière ^ Après avoir visité l'intérieur du pavillon de Luciennes, l'empereur offrit le bras à la comtesse pour parcourir les jardins. Madame Du Barry, honteuse de cet excès d'honneur, hésita à l'accepter : a Ne faites point de difficulté, répondit » Joseph II, la beauté est toujours reine. » Cette visite déplut fort à Marie-Antoinette et à juste titre.
1. Ces fameux bronzes n'étaient pas payés à la mort de Louis XV, et ils ne le furent jamais ; le pauvre Gouthière réclama en vain pendant des années, et, tombé dans la dernière misère, finit par mourir à l'hùpital.
Maurepas rentre au ministère. — La cour se divise en deux : la jeune cour et l'ancienne cour. — La reine est en tête de la première, le roi penche pour la seconde. — Les masques chez la reine pendant sa grossesse. — Les Bouiïlers à Saint-Ouen, les charades et les bouts wmés. — Le dialogue entre Pline le Jeune et madame de Sévigné. — Le duc traduit l'Arioste. — Mort de madame de Gisors.
Le premier soin de Louis XVI en parvenant au trône avait été d'écrire sur-le-champ au comte de Maurepas la lettre suivante :
« Dans la juste douleur qui m'accable et que je partage avec tout le royaume, j'ai de grands devoirs à remplir. Je suis roi, et ce nom renferme toutes mes obligations ; mais je n'ai que vingt ans et je n'ai pas toutes les connaissances
qui me sont nécessaires ; de plus, je ne puis voir aucun ministre, tous ayant vu le roi dans sa dernière maladie. La certitude que jai de votre probité et de votre connaissance profonde des affaires, m'engage à vous prier de m'aider de vos conseils. Venez donc le plus tôt qu'il vous sera possible et vous me ferez grand plaisir. »
Le vieux ministre ne se fit point prier et revint à Versailles. Exilé depuis vingt-cinq ans, il reprit ses anciennes fonctions comme s'il ne les eût jamais interrompues, le roi avait en lui une entière confiance et suivait aveuglément ses avis.
Au moment où le comte de Maurepas fut rappelé à son ancien poste par le nouveau monarque, on s'attendit à voir reparaître aux affaires le duc de Nivernais ; son beau-frère lui proposa en effet une place dans le ministère qu'il était appelé à réorganiser, celle des affaires étrangères. Mais le duc refusa.
L'abbé Bandeau, dans son journal^, qui est en général d'une méchanceté rare, prétend que seule l'influence de madame de Rochefort empêcha M. de Nivernais d'accepter. « On parle, dit-il, plus que jamais du Muy pour la guerre et du Vergennes pour les affaires étrangères; si le Niver-