‹ La fin du XVIIIe siècleChapitre 30 sur 62 · Il est publié dans la Revue rélroupeclive de Taschereau · texte numérisé non relu

Il est publié dans la Revue rélroupeclive de Taschereau

nais avait voulu celte place, il l'aurait; et si madame de Rochefort, bégueule spirituelle, mais apathique, ne l'en avait pas détourné, il l'aurait acceptée. Mais cette femme est bien aise de l'avoir le soir au Luxembourg, à tenir un cercle de rébus et de nouvelles présidées par un prestolet d'abbé de Luzine, ci-devant précepteur du duc de Bourbon. » Il est fort possible que madame de Rochefort ait usé de son influence très réelle sur le duc pour l'engager à ne pas rentrer aux affaires, mais elle ne dut pas avoir de peine à l'y décider. La politique active n'était plus dans les goûts de Nivernais ; sa frêle santé lui faisait redouter un travail incessant, d'autant plus que l'ardeur de son caractère ne lui permettait pas, comme à Maurepas, de s'y livrer tranquillement sans perdre une heure de ses plaisirs.

Mirabeau écrivit à ce moment-là une lettre amusante à madame de Rochefort sur Maurepas :

« A ce propos, madame, que je vous conte une histoire récente que, dans le pays reculé que vous habitez, vous ne savez peut-être pas. Le prince Gzartorisky a fait en même temps une lettre de compliment à M. de Maurepas, et une autre au petit Pezay ; sa secrétairie a fait un échange et a adressé à M. de Maurepas la lettre du petit Pezay. Le doyen des ministres a ouvert et a lu : « Vous êtes un petit scélérat, vous trom-

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» pez sept ou huit femmes à la fois ! » Le ministre a dit sans doute comme ma mère, qui, ouvrant une lettre d'une vieille religieuse à sa belle-fille, lut : « Mon petit cœur. » Elle referma la lettre et, la rendant d'un sang-lroid qui me fit rire, elle dit : « Je ne me souviens pas d'avoir » jamais été le petit cœur de personne. « Quoique M. de Maurepas ait bonne mémoire, il aura pu dire la même chose en refermant celle-ci. »

Madame de Rochefort répondit :

« J'aurais bien voulu voir la mine qu'a faite M. de Maurepas en recevant la lettre du prince polonais, sa réponse serait curieuse. Si jamais elle me parvient, je vous promets de vous en faire part, et cola est juste, en reconnaissance du plaisir que m'a fiiit votre lettre... Je suis beaucoup plus contente de la santé de M. de Nivernais, et vous embrasse tendrement et toute la société qui vous aime bien et que vous avez bien fait rire. »

Au début du nouveau règne, l'aspect de la cour ne sembla pas devoir changer sensiblement. Louis XVI s'entoura de la plupart des courtisans du feu roi, mais peu à peu la jeune reine appela auprès d'elle des femmes plus rapprochées de son âge que celles qui composaient sa maison, étant dauphine; elle obtint du roi de rétablir la

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charge de surintendante de la maison de la reine, et de la donner à la princesse de Lamballe, qu'elle aimait beaucoup et qui méritait cette amitié, malgré les calomnies dont elle fut victime. Cette nomination blessa l'amour-propre de la duchesse de Noailles que la reine n'aimait pas et avait surnommé madame l'Étiquette; elle donna sa démission. Peu de temps après, la duchesse de Gossé, qui était depuis quatre ans dame d'atours de Marie-Antoinette se retira, ayant eu la douleur de perdre son fils unique des suites de l'inoculation.

Cette mort fut un véritable désespoir pour sa mère et pour sa grand'mère, la duchesse de Nivernais, ennemie jurée de l'inoculation, et qui s'était, en toute occasion, opposée à ce qu'on la fit sur ses enfants. Nous avons vu, dans les lettres du duc à Mirabeau, combien de peine il avait fallu i)rendre pour la décider à laisser inoculer madame de Gisors. Elle attachait à cette opération une idée tout à fait superstitieuse, mais très répandue à cette époque : c La petite vérole, disait-on, envoyée par la volonté divine, est un fléau auquel on doit se soumettre, et l'on n'a pas le droit de se soustraire aux décrets de la Providence, en se donnant soi-même la maladie, » La mort de son pi'tit-fils, qu'elle considéra comme une punition du ciel, lui cyusa non seulement une douleur profonde mais une vive irritation,

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et son caractère déjà nerveux et fort excité naturellement s'aigrit et devint réellement difficile à supporter. Le duc l'entourait toujours de grands égards, mais il est facile de s'apercevoir que, de jour en jour davantage, il goûte une douceur extrême dans la société de madame de Rochefort dont le caractère égal et doux, le dévouement de toutes les minutes et les goûts si conformes aux siens sont pour lui un précieux délassement des difficultés de son intérieur.

La duchesse, loin de s'en offenser et d'en témoigner de la jalousie, semble au contraire attirer de plus en plus madame de Rochefort chez elle et chez les siens. Saint-Maur n'existant plus, c'est à Saint-Ouen ou à Pontchartrain, chez les Maurepas, qu'elle passe les étés. Elle fait, plus que jamais, partie de la famille ; le duc parle d'elle fréquemment dans ses lettres, unissant son nom à celui de la duchesse et de ses filles, et dans les lettres qu'il reçoit lui-même, jamais ses amis ne manquent de s'informer de la santé d^ madame de Rochefort avec autant de soin que de celle de madame de Nivernais ou de madame de Gisors^

1. 11 esl évident qu'on peut tirer de là des conséquences absolu ment diirérentes selon la tournure d'esprit et de caractère des contemporains qui jugent cette intimité.

De nos jours, les appréciations varient aussi ; M. de Loménie, dans Madame de Rochefort et sw amis, et Sainte-Beuve, dans son étude sur le duc de Nivernais, expriment la conviction que madame de

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L'aspect de la cour ne tarda pas à se modifier, deux partis bien tranchés s'y dessinèrent. La jeune cour à. la tête de laquelle était Marie- Antoinette, ses beaux-frères et belles-sœurs, le comte et la comtesse de Provence, le comte et la comtesse d'Artois. Ces jeunes ménages gais et avides de plaisirs nouveaux pour eux, car les dernières années du règne de Louis XV avaient été d'une tristesse mortelle, ne songeaient qu'à se divertir et tout naturellement ils groupaient autour d'eux la jeune noblesse et secouaient létiquette qui leur avait pesé si longtemps ; ils vivaient entre eux comme de simples particuliers, au grand étonnement et au grand scandale, il faut le dire, du parti de la vieille noblesse qju'on appelait l'ancienne cour. Le roi aurait plutôt incliné de ce côté-là; mais l'intluence de la reine, nulle pendant qu'elle était dauphine, commençait à se faire sentir; un événement impatiemment attendu la rendit bientôt considérable.

Mariée depuis huit ans, la reine n'avait point d'enfants; ce fut donc une joie extrême lorsque les symptômes d'une grossesse lui donnèrent l'espoir de devenir mère; le roi comblait Marie-Antoinette de soins et d'attentions, et cherchait tous les

Rochefort était la maîtresse du duc. Nous avons ropinion contraire, mais nous mettons sous les yeux du lecteur les documents pour ou contre, il jugera en connaissance de cause autant qu'on peut le faire en pareil cas.

moyens de la distraire pendant la fin de sa grossesse qui fut extrêmement pénible.

La reine ayant un jour exprimé le regret de ne pouvoir assister au carnaval , devant être retenue au lit à cette époque, le roi sans rien dire lui prépara une fête très originale.

Un beau soir, à onze heures, il lui fit demander s'il lui plairait voir des masques. La reine répondit que oui, mais à la condition que le roi entrerait avec eux et ne serait pas masqué. Quelques instants après, Louis XVI entra dans son costume ordinaire et fut aussitôt suivi par une brillante escorte costumée et masquée. Cette foisci, la fusion était complète entre la nouvelle et l'ancienne cour.

M. de Maurepas ouvrait la marche déguisé en Cupidon et donnait la main à madame de Maurepas, en Vénus; puis un jeune couple suivait, c'était le duc de Cossé, en vizir, et madame de Polignac, en Moresque. Le maréchal de Richelieu, en Titon, menait sous le bras la vieille maréchale de Mirepoix, en Aurore; puis venaient le duc de Lauzun et madame de la Roche-Aymon. Le maréchal de Brissac, en derviche, tenait par la main la princesse d'Hénin en fée, et bien d'autres encore. Quand tous les masques furent entrés et eurent fail leurs révérences à la reine, ils se démasquèrent, puis un orchestre vint se placer au fond de la salle etcommcnra à jouer un menuet.

Le duc de Richelieu prit aussitôt la main de la maréchale de Mirepoix, et ce couple extraordinaire se mit à danser le menuet comme à vingt ans avec une grâce et une légèreté qui excitèrent les applaudissements de la reine et de toute l'assemblée. « Maintenant, dit le duc, en baisant galamment la main de la maréchale, que les jeunes fassent mieux que nous s'ils le peuvent ! » Le duc de Nivernais figurait à cette fête, mais il ne nous dit pas dans quel costume.

Désormais, il paraîtra rarement à la cour, surtout en été; il avait pris une véritable passion pour sa belle demeure de Saint- Ouen, où il pouvait se livrer plus aisément qu a Paris à ses occupations littéraires, favorites, car il se réservait toujours un certain nombre d'heures de solitude. Les salons du duc, soit à Paris, soit à Saint- Ouen, étaient l'hôtel de Rambouillet de l'époque, moins l'afféterie et la prétention, car le naturel était un des traits caractéristiques de Nivernais. Les étrangers venaient y prendre des leçons^

1. « Lorsque vous voyez une personne, disait Chesterfield à son fils, généralement reconnue pour briller par ses manières agréables et sa bonne éducation et regardée comme un gentilhomme accompli, tel, par exemple, que le duc de Nivernais, qu'il soit l'objet de votre attention, et qu'il devienne pour vous un sujet d'études. Remarquez de quelle manière il vit avec ses égaux, et comme il traite ses inféi'ieurs. Réfléchissez sur le tour de sa conversation, lorsqu'il fait ses visites du matin, durant les repas et dans les plaisirs du soir. . . Vous trouverez qu'il a soin de ne rien dire et de ne fiire jamais rien qu'on puis>se traiter de légèreté ni

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Le duc avait conservé le talent de plaire aux femmes et, si nous en croyons Mirabeau, il avait encore à cinquante ans des fougues de jeunesse, passagères à la vérité. Madame Vigée-Lebrun, qui allait souvent à Saint-Ouen, dit dans ses Mémoires :

« La plus aimable société qu'on puisse voir se réunissait à Saint-Ouen. M. de Nivernais, qu'on a toujours cité pour la grâce et la finesse de son esprit, avait des manières nobles et douces sans aucune afféterie. Il se distinguait surtout par son extrême galanterie avec les femmes de tout âge... Au reste, il est devenu fort difficile aujourd'hui de donner une idée de l'urbanité, de la gracieuse aisance, en un mot des manières aimables qui faisaient, il y a quarante ans, le charme de la société à Paris. Cette galanterie, dont je vous parle, par exemple, a totalement disparu; les femmes régnaient alors, la révolution les a détrônées. »

Parmi les habitués de Saint-Ouen, il faut nommer en premier les Boufïlers, c'est-à-dire le chevalier et la marquise, sa mère. La marquise de BoufHers, née Graon, sœur du prince de Beau vau.

de négligence, rien qui puisse en aucun degré mortifier Tamourpropre ou blesser la vanité d'autrui. Vous apercevrez au contraire qu'il rend sa compagnie agréable, en faisant que les personnes qui l'approchent soient satisfaites d'elles-mêmes. 11 témoigne le respect, les égards, l'estime et l'attention, suivant qu'il convient de marquer chacun de ces sentiments; il les sème avec soin, et les recueille en abondance. »

de la maréchale de Mirepoix, et mère du chevalier (depuis marquis de Bouffler.s) et de madame de Boisgelin, était une des femmes les plus spirituelles de son temps. La marquise passait la plus grande partie de l'année en Lorraine; elle avait été au mieux avec le vieux roi Stanislas et jouait un grand rôle à la petite cour de Lunéville. Du caractère le plus gai, son entrain, son esprit vif et malin portaient la vie partout oîi elle allait; elle élait toujours accueillie à Saint-Ouen par des transports de joie, lorsqu'elle voulait bien quitter sa Lorraine; et le duc célébrait son arrivée par quelques couplets, ceux-ci, par exemple, dans lesquels on prétendait reconnaître le portrait de la marquise :

Air de la romance du Barbier de Séville.

D'aimer jamais si je fais la folie

Et que je sois le maître de mon choix,

Connais, Amour, celle qui sous tes lois

Pourra fixer le destin de ma vie.

Je la voudrais moins belle que gentille ;

Trop de fadeur suit de près la beauté.

Yeux languissants peignent la volupté.

Joli minois du feu d'amour pétille.

Je la voudrais sans goût pour la parure,

Sans négliger le soin de ses appas

Car un peu d'art qui ne s'aperçoit pas

Ajoute encor du prix à la nature.

Je la voudrais n'ayant point d'autre envie,

D'autre bonheur que celui de m'aimer.

Si cet objet, Amour, peut se trouver,

D'aimer toujours je ferai la folie.

Cette romance se chantait sur l'air du Barbier de Séville, car à ce moment-là cette pièce faisait fureur, et tout élait « à la Figaro », jusqu'aux bonnets et aux corsages.

Dès que les Boufïlers arrivaient, on rimait du matin au soir; le chevalier, le duc, la marquise se défiant à qui mieux mieux, et les bouts rimes, les énigmes, les rébus et les charades étaient à l'ordre du jour. Chacun s'en mêlait et rivalisait à qui devinerait ou composerait les plus difficiles. Aux bouts rimes, madame de Boufïlers battait tout le monde; aussi s'évertuait-on à lui en donner d'impossibles. Un beau soir, elle paria de faire un couplet de huit vers , chacun d'eux commençant par un jour de la semaine et finissant par les rimes qu'on lui donnerait.

Voilà les rimes qu'elle reçut ^ :

Aimable.

Autrement.

Capable.

Entant.

Raisonnable.

Amant.

Coupable.

Inconstant.

Voilà les vers qu'elle fit :

Dimanche, je fus aimable.

Lundi, je fus autrement.

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