‹ La fin du XVIIIe siècleChapitre 32 sur 62 · DIALOGUE III PLINE LE JEUNE ET MADAME DE SÉVIGNÉ · texte numérisé non relu

DIALOGUE III PLINE LE JEUNE ET MADAME DE SÉVIGNÉ

Je conviens que vous avez du mérite ; mais, en vérité, il n'est pas supportable de vous voir prétendre marctier de pair avec moi, et je crois que vous êtes de mauvaise foi en cela ; car vous avez trop d'esprit pour ne pas sentir que j'en ai plus que vous.

MADAME DE SÉVIGNÉ

Je vous étonnerais donc bien si je vous disais que c'est uniquement par politesse que je me borne à l'égalité; mais vous n'entendrez pas cela. Car, outre l'amour-propre qui vous en empêche, c'est que vous autres, anciens, vous ne savez guère ce que c'est que la politesse.

PLINE

Le reproche est nouveau. Mais vous n'avez donc jamais entendu parler de l'urbanilé romaine? Vous n'avez jamais lu mes lettres?

MADAME DE SÉVIGNÉ

Oh ! que si, je les ai lues ! Je les sais presque par cœur.

PLINE

Ah ! voilà de la bonne foi ; et puisque vous êtes en train, convenez que cette lecture vous a bien profité.

MADAME DE SÉVIGNÉ

J'en conviendrai volontiers : elle m'a garantie des défauts insupportables dont vos lettres sont pleines; et je m'en suis si bien gardée, que j'ai saisi le vrai style épistolaire, dont, à vrai dire, le vôtre est l'antipode.

PLINE

En vous remerciant!... Est-ce là un exemple et une leçon de cette vertu que nous autres, anciens, ne connaissions pas? Le compliment que vous venez de me faire est-il un tour flatteur de votre politesse moderne ?

MADAME DE SÉVIGNÉ

Non, n'en jugez pas sur cet échantillon. Celle-là est de celle du temps d'Homère, car j'avoue que du vôtre on n'était plus si franc. Je n'avais pas songé que chez vous, alors, la politesse avait pris la place de la sincérité.

Fort bien ! Vous m'avez refusé la politesse, tant que vous l'avez prise pour une vertu ; mais vous me l'accordez libéralement, dès que vous la regardez comme une suite du vice. Je ne m'arrêterai pas à observer les contradictions où vous tombez : ce n'est pas votre ])hilosophie que j'attaque, cela n'en vaudrait pas la peine; mais vous êtes un peu plus digne de moi, en qualité de faiseuse de lettres.

MADAME DE SÉVIGNÉ

Oh ! je ne puis vous passer ce terme. Je n'ai point été une faiseuse de lettres ; j'ai écrit des lettres, mais je ne les

faisais point. C'est vous qui avez été un vrai faiseur de lettres ; et avouez que vous seriez bien attrapé si le manuscrit s'en était perdu.

Je l'avouerai sans honte : oui, j'ai toujours eu le désir de me rendre illustre. Et que trouvez- vous à redire à cela? L'amour de la gloire est la seule passion qui fasse faire de grandes choses.

MADAME DE SÉVIGNÉ

L amour de la gloire vous a fait faire de grandes lettres! Voilà un bel acte de sa toute-puissance.

11 semblerait, à vous entendre, que je n'ai fait qu'écrire des lettres. Je vous imrdonne d'ignorer l'histoire, et je m'en étais déjà bien douté en vous lisant ; feuillelez-Ia et vous y apprendrez que Pline a commandé des armées, gouverné des provinces, rempli les premières charges de l'empire, et que toujours vertueux et sincèro, il a été le conseil et l'ami de l'empereur.

MADAME DE SÉVIGNÉ

Je sais tout cela, et à tous ces titres je vous révère. J'admire en vous le magistrat, le citoyen, l'homme d'État, l'homme de cour, mais je ne puis admirer l'écrivain. Ce n'est pas que vous n'ayez beaucoup d'esprit, mais ce n'est pas avec l'esprit que les lettres s'écrivent. Comme vous briîliez de la démangeaison de la réputation, vous vous êtes donné bien de la peine, et voiKà comme on ne fait rien qui vaille dans le genre que nous parlons.

PLINE

Il pourrait bien y avoir quelque chose de vrai à ce que vous dites. J'ai remarqué, en me relisant ici avec impartialité, que je me suis souvent écarté du naturel, que j'ai mis du tour où il n'en fallait pas, et que j'ai cru quelque-

23 < l.i: DUC DE MVEIINAIS.

fois mettre de l'esprit où je ne mettais que du tour. Vous voyez que si j'ai eu trop de vanité, j'en suis bien corrigé, et que je me rends justice de bonne grâce. Faites de même et épargnez-moi la peine de vous montrer vos défauts.

MADAME DE SÉVIGNÉ

Si vous voulez que je vous dise le vrai, je crois que mes lettres n"en ont point.

PLINE

Ah! que vous me faites de plaisir! Vous m'avez déjà appris ce que c'est que la politesse, et maintenant vous m'enseignez la modestie! Le monde d'à présent doit être d'un délicieux commerce, si toutes les vertus y sont aussi bien pratiquées que ces deux-là.

MADAME DE SÉVIGNÉ

Pas mal. Pour un ancien, la plaisanterie n'est pas mauvaise. Mais laissez-moi dire jusqu'au bout, et ne décidez pas avant d'avoir entendu: ce serait juger à la moderne..Je dis que mes lettres sont sans défaut, parce qu'elles sont sans affectation, et que c'est, à mon gré, le seul défaut que puissent avoir des lettres. Mais je ne dis i^as qu'elles soient toutes bonnes à lire. Je conviens qu'il y en a beaucoup d'ennuyeuses, et il faut s'en prendre à ceux qui les ont données au public. Moi, je n'écrivais point pour la postérité. Ceux qui ont fuit pour elle un recueil de mes lettres devaient en retrancher celles qui n'avaient rien de bien intéressant, et ce n'est pas ma faute s'ils ne l'ont pas fait.

Le détour est ingénieux, et votre amour-propre n'est pas maladroit. .Je vois bien que vous ne prétendez pas défendre ces fadeurs éternelles dont vous assommez votre fille, mais en bonne foi, croyez-vous qu'il n'y ait de tort qu'à les avoir publiées, et que vous n'en ayez pas eu à les écrire? Outre que c'est un ridicule rôle pour une mère de prêcher à sa fille l'orgueil et la coquetterie, au lieu de la mod-stie et

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de la simplicité; vous qui aimez tant le naturel et qui vous y connaissez si bien, n'avez -vous jamais soupçonné qu'il y avait de l'affectation dans des éloges si fréquemment exagérés? Savez-vous que cela a tout à fait l'air de la fausseté et ne ressemble pas mal au langage d'une femme qui veut endormir sa rivale par des amplifications mielleuses, tandis qu'elle s'occupe à lui enlever son amant ^ ?

MADAME DE S ÉV I GN É, sèchement.

Je crois qu'il faut finir la conversation. Je n'avais entrepris que la défense de mon style, et je serais fort embarrassée de prendre celle de mon caractère.

Sur quoi donc prenez-vous de l'humeur? Vous savez bien que, vu le temps dont je suis, je ne saurais être poli. Regardez-moi comme un vieux consul qui radote, mais ne pensez pas m échapper que je ne vous aie tout dit. Je m'aperçois que vous avez pour le moins autant de vanité que moi, et je dois vous dire que ce défaut est encore plus sensible et plus importun dans vos lettres que dans les miennes. Ma vanité n'a gâté que mon style, la vôtre a influé sur le fond. Une égratignure de votre fils à je ne sais plus quel siège, sa compagnie, son régiment, son équipage, le cordon bleu de votre gendre, que sais-je ? Cent autres misères de cette espèce deviennent à vos yeux des objets capitaux, et demeurent fort petits pour le lecteur qui ne les voit pas avec le microscope de la vanité. Vous souvenez-vous de cette lettre où votre roi vous paraît si aimable, si spirituel, si grand roi parce qu'il vous a prise à danser? En vérité, cela peut-il se soutenir? Je ne vous en dirai pas davantage, car je vois que cela vous afflige. Est-ce donc un si grand malheur que d'être vu tel qu'on est? Pour moi, je passe de bon cœur condamnation sur mes défauts. Mon style est

1. Allusion à la prétendue intriyue de mailaine de Scvigné et de madame de Grisnan avec le chevalier d'Adlicinar.

recherché; je veux mettre de l'esprit partout; je prends quelquefois de l'antithèse pour de l'esprit; je ne dis pas toujours bien ce que je veux dire, à force de le vouloir dire mieux qu'un autre ne le dirait, mais mes lettres respirent partout l'amour de la vertu, de la justice et de la bonne gloire. On peut se gâter le s'yle en les lisant, mais on doit s'y former l'esprit et le cœur.

MADAME DE SÉVIGNÉ, souiiant.

•l'ai eu le temps de me remettre pendant votre péroraison, qui m'a fait souvenir d'avoir la dans une de vos lettres qu'un jour vous avez parlé au barreau sept heures de suite. Je suis bien sotte d'avoir été embarrassée de m'entendre dire la vérité. Eh bien ! je l'avoue, vous m'avez fort bien démêlée; je n'aurais pas dû en rougir, mais j'ai oublié que j'étais morte; je me suis seulement souvenue que j'étais femme.

N'est-il pas difficile de lire quelque chose de plus fin et de plus délicat que ce charmant dialogue?...

C'est à Saint-Ouen c^ue Nivernais traduisit VEssai sur les Jardins, d'Horace Walpole. Walpole en fut ravi. « Cette traduction française, dit-il, est écrite dans le véritable français que parlaient le duc de la Rochefoucauld et madame de Sévigné et non dans le galimatias métaphysique des Thomas et des de la Harpe... Il y a tant de mérite dans cette traduction, que vous trouverez un magnifique morceau de littérature ; le langage est si pur, l'imitation de nos poètes est si extraordinaire et tellement plus exacte et plus harmonieuse, que je n'eusse cru que la langue française

pût la rendre, que je me flatte d'être excusé si je vous trouble avec ma vieille œuvre rajeunie par une main de maître. »

Le duc s'était aussi amusé à traduire des morceaux considérables de Roland furieux, en vers de dix syllabes; au commencement de ce siècle, plusieurs personnes se souvenaient encore de les lui avoir entendu lire avec grand plaisir; l'histoire de Genèvre entre autres eut beaucoup de succès, on ne les a jamais retrouvés dans ses manuscrits * . Dans le temps où il s'occupait de sa traduction, une dame fort aimable possédait un superbe exemplaire de l'Arioste, et voulut le lui offrir; elle vint à Saint-Ouen pour le lui donner elle-même, et pria le chevalier de Boufïlers de lui dicter quelques vers expllcjuant qu'elle ne méritait point de posséder un si beau livre, parce qu'elle était trop bête pour le comprendre; il lui obéit aussitôt et madame de *"**, de sa propre main, copia en tête du livre ce qui suit : « C'est l'Arioste qui parle au duc de Nivernais :

Je quitte une grande imbécile, Qui ne sait pas ce que je vaux, Et je vous demande un asile :

On n'est bien qu'avec ses égaux.

1. Au moment de mettre sous presse, nous npprenons que le manuscrit de Roland est en possession du marquis d'Havrincourt, ce qu'avaient ignoré Sainte-Beuve et Neul'château.

IG

Tous deux nous nous rendons service, Convenons-en de bonne foi :

Où trouver un meilleur hospice?

Je suis chez vous comme chez moi.

La poésie nous amène précisément à parler de l'arrivée de Voltaire à Paris; chacun sait par cœur les détails de ce séjour qui commença par une apothéose, frisant le ridicule, et se termina par la mort du célèbre philosophe. IVous n'avons à nous en occuper qu'à un seul point de vue. En ce moment, on accusa nettement la duchesse de Nivernais et sa fille madame de Gisors d'avoir excité l'archevêque de Paris à refuser à Voltaire une sépulture chrélienne.

« Quoique les dironiques secrètes de la cDur, dit Meister, assurent que M. de Voltaire avait les droits les plus intimes sur les égards et sur l'amitié de M. le duc de Nivernais, on prétend que c'est madame de Gisors et madame de Nivernais qui ont excité, plus que personne, l'archevêque et les curés de Paris à refuser un asile aux cendres de ce grand homme. Nous aimons encore mieux accuser de cette injustice le zèle aveugle d'une femme qui, peut-être d'ailleurs, n'en est pas moins respectable, que l'esprit d'un corps entier dont les lumières nous permellaient d'attendre plus de tolérance et plus de charité ^ »

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