Lellres patentes de Louis XVI
- jaQviur 1782.
a Notre cher et bien-aiiné cousin le duc de Nivernais, ayant désiré se faire pourvoir de la charge d'exempt des chasses de notre capitainerie royale de Saint-Gei-raain-en-Laye, vacante par le décès de notre très cher et très aimé cousin le marquis de Courtenvaux, nous lui avons donné bien volontiers cette nouvelle marque de la satisfaction que nous ressentons de son zèle pour notre service et de son attachement à notre personne. »
11 y avait des gages et émoluments assez considérables attachés à cette charge.
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I,K DUC l)K MVKRNAIS. 2GI
gravement atteinte. Il s'était produit depuis quelques années un grand changement dans son humeur et sauf avec ses filles et sa petite-fille, mademoiselle de Brissac qu'elle aimait beaucoup, elle semblait infiniment plus froide pour ses amis. Sa tendresse même pour son mari ne se montrait plus que par boutades, quoiqu'il l'entourât de soins et de prévenances continuelles. Mirabeau, toujours en instance auprès du duc pour un procès quelconque, écrit à son frère, le 6 mars 1 783 :
« Je ne peux trop presser à présent parce que c'est madame de Rochefort qui me sert auprès du garde des sceaux et que la bonne duchesse de Nivernais se meurt d'épuisement, ce qui met la petite tête de son mari dans un état d'accablement et d'affaires qui fait qu'on ne peut penser à autre chose. »
Mirabeau ne se trompait pas, la duchesse mourut quatre jours après, entourée de son mari, de sa fille, madame de Brissac et de sa belle-sœur madame de Maurepas. Elle était âgée de soixanteneuf ans.
Le lendemain on ouvrit et on lut son testament qui commençait ainsi :
«Fust présente très haute et très puissante damo Madeleine-IIélènoFrançoise-Angélique-Phelipeaux
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de Pontchartrain, épouse de Ladite dame
demeurant à Paris, rue de Tournon, trouvée par les notaires en sa chambre à coucher au premier étage dudit hôtel et ayant vue sur la cour, malade de corps mais saine d'esprit, mémoire et bon jugement, ainsi qu'il est apparu auxdits notaires par ses discours et l'honneur de sa conversation.
» ... J'accepte la mort par soumission à la volonté de Dieu que j'adore en union de celle de Jésus-Christ mon sauveur et en expiation de mes péchés que je déteste et dont je lui demande pardon de tout mon cœur, je le supplie de me faire miséricorde...
» ... Je veux qu'on me garde quarante-huit heures après ma mort, dont vingt-quatre dans mon lit; qu'à l'expiration des vingt-quatre heures, on me saigne, que l'on me donne des coups de rasoir sous la plante des pieds, que l'on me verse de la cire bouillante sur le nombril et que l'on fasse enfin tout ce qu'il est possible de faire pour s'assurer que je ne suis point en léthargie, après quoi mon corps sera ouvert.
» Je désire être enterrée à Saint-Sulpice le matin avec la plus grande simplicité, sans tentures ni cérémonies et qu'il soit chanté une grande messe, mon corps présent et je veux que M. le curé de Saint-Sulpice fasse le choix de soixante pauvres pour assister à mon convoi. »
LE DUC DE NIVERNAIS. "IG'i
Puis suivent de nombreux legs aux pauvres parmi lesquels on remarque « une somme de deux mille livres aux pauvres de la paroisse de Saint-Roch sur laquelle j'ai été mariée » et aux pauvres du duché de Nivernais. Le total de ses legs pieux et charitables se monte à la somme considérable de cinquante-deux mille livres. Elle institua sa fille la duchesse de Gossé sa légataire universelle, puis elle ajouta dans un codicille :
« Je prie mon mari de vouloir bien prendre un petit tableau de Jean-Paul représentant saint Pierre et saint Paul, qui est au chevet de mon lit, une bague de cheveux de nos deux filles sur laquelle est un petit chiffre de carats et une autre bague d'un œil de chat entouré d'un petit cercle de carats, il sait pourquoi je tiens à ce qu'il les possède. »
Puis suivent de nombreux souvenirs à ses amies, à ses belles-sœurs de Maurepas et Pontchartrain, consistant en bijoux et en portraits de famille, miniatures ou autres.
Le vœu de la duchesse pour un enterrement de la plus grande simplicité ne fut pas accompli, le duc ayant tenu au contraire, à ce qu'il se fît avec la pompe accoutumée chez les personnages de leur rang, mais toutes ses autres volontés furent scrupuleusement respectées et son mari témoigna une vive douleur de la perte de sa Délie, comme il se plaisait toujours à l'appeler.
Le tombeau de la duchesse fut richement orné et décoré d'une statue faite par un des premiers artistes; puis selon la coutume rigoureuse des deuils d'alors, que le duc exagéra plutôt, l'hôtel entier fut tendu de noir pour six mois, les glaces couvertes ainsi que les meubles; et les carrosses drapés.
Le duc, cherchant à se distraire de ses tristes pensées, se mit à s'occuper sérieusement d'une affaire qui montre avec quelle sollicitude il s'inquiétait de l'avenir de ceux qui l'entouraient et le servaient fidèlement. Il faut dire qu'il avait près de lui les gens les plus dévoués à ses intérêts; les manières affables avec lesquelles il les traitait leur inspiraient un véritable culte qui était bien justifié, comme nous allons le voir.
En 1781 le roi avait fait l'acquisition, pour le prix de deux millions cinq cent mille francs des terres et forges de M. de la Chaussade situées dans le duché de Nivernais; le duc possédait des droits assez considérables sur ces terres qui devaient lui être remboursés par la couronne. Ces droits furent réglés à la somme de cent cinquante mille francs ponr laquelle on lui constitua une rente viagère de quinze mille francs; l'affaire fut très longue à régler, quoique les demandes du duc fussent modestes, et les chagrins qui l'accablèrent à cette époque ne lui laissèrent pas la liberté d'esprit nécessaire pour la suivre de près.
Cependant il y reprit quelque intérêt en vue d'une combinaison qui devait être utile à deux hommes auxquels il portait une véritable amitié.
Le duc avait auprès de lui depuis un grand nombre d'années un homme d'affaires M. Doloret, qui lui servait également de secrétaire et un intendant ou conseil qu'il traitait plutôt comme un ami, M. de Treilhard. Ils possédaient tous deux sa conOance absolue et la méritaient à tous égards. Voulant leur donner une preuve de sa satisfaction et de sa reconnaissance pour leurs excellents services que du reste il rétribuait largement, il eut la pensée de faire constituer sa rente viagère réversible sur leurs deux lûtes, afin de les laisser après lui dans une situation qui leur assurât l'aisance pour leurs vieux jours. Mais ces messieurs, surtout Doloret, étaient plus jeunes que le duc et cette combinaison pouvait souffrir quelques difficultés de la part du conseiller du roi qui était M. Joly de Flcury, ancien camarade de collège de M. de Nivernais; ce dernier lui écrivit pour lui exposer ses désirs et proposer un aibitre.
« Il n'y a rien de plus honnête, monsieur le duc, répondit Joly de FJeury, que la proposition que vous faites de vous en rapporter à M. Aubry, avocat de la couronne; (Tailleurs la confiance que j'ai en lui, mon amitié pour un
26b LE DUC DK NIVERNAIS.
ancien camarade de collège, le dôsir que j'ai de dire oui à tout ce que vous désirez ne me laisserait pas hésiter une minute.
» Croyez, etc. »
La chose ayant été ainsi acceptée en principe, le duc écrivit aussitôt à Doloret une lettre gracieuse comme il savait les écrire pour l'instruire de ses intentions.
Voici la réponse :
M. Doloret au duc de Nivernais.
« 7 septembre 1782.
» Monsieur le duc,
» Je sens trop vivement vos bontés et la manière si obligeante avec laquelle vous les accordez pour que je puisse vous l'exprimer. C'est bien dans la sincérité de mon cœur que je désire n'en profiter que le plus tard possible; je n'ai pas peur de manquer de rien tant que vous vivrez et j'espère bien que mon respect et mon inviolable attachement à votre personne et à vos intérêts ne permettront pas que je vous devienne jamais étranger.
» Votre projet, monsieur le duc, est celui d'un bon père qui traite comme ses enfants tous ceux qui sont sous sa protection. Je suis trop flatté que
VOUS me mettiez du nombre pour ne pas accepter avec reconnaissance tout ce qu'il vous plaira de prescrire... Je devine bien, monsieur le duc, quelle est la troisième tête objet de vos bontés et, bien loin d'être mécontent de votre arrangement, j'ose vous donner ma parole d'honneur que mon intention était de vous offrir de consentir au partage d'un bienfait que je regarde bien plus mérité par lui que par moi.
» Daignez, etc. »
Le duc, en rentrant, trouva celte lettre et y répondit de sa main :
oc Samedi, 7 septembre à midi et demi.
» Je rentre chez moi, mon cher Doloret, et j'y trouve votre réponse à ma proposition de partage. Elle est si honnête et si honnêtement exprimée que j'en suis on ne peut pas plus touché. Vous devinez, à ce que je présume, que ma tierce personne est le bon M. de Treilhard et vous ne vous trompez pas. Je ne lui en ai pas encore parlé, et je vais l'envoyer prier de descendre pour que je lui en parle s'il est dans la maison...
» ... Je me trouve bien heureux, mon cher Doloret, d'être entouré comme je le suis et je vous assure (^ue je sens bien ce bonheur-là. Je
VOUS en remercie, mon cher ami, et vous assure que vous avez grande raison de compter sur mon amitié.
» M. de Treilhard est sorti, mais je le verrai dans la journée et je Tinstruirai... »
La demande de la rente sur trois têtes ayant été accordée, le duc adressa la lettre suivante au directeur général des finances, M. Lefèvre d'Ormesson :
« 9 septembre 1782.
» J'apprends, monsieur, que mon ordonnance de cent cinquante mille francs ne doit être signée du roi qu'à votre travail prochain, et cela vous attire encore un moment dimportunité de ma part. Je vous ai avisé, et je crois qu'il serait juste que cette ordonnance dont je constituerai le fonds sur trois tètes fût d'une douzaine de mille francs plus forte. Vous savez que j'ai soixante-six ans; ce n'est rien que cela, car vous en êtes bien près aussi, mais j'ai une santé qui ne me promet pas une longue durée... Vous savez encore que mes prétentions au sujet des lods et ventes qui me sont dus par le roi montaient beaucoup plus haut que cent cinquante mille francs puisqu'à ma Chambre des comptes on évalue à un million
au moins ce qui relève de moi... Vous savez enfin ce que j'ai eu riionueur de vous rappeler hier, je veux dire votre honnête procédé pour la petite Flamarens et je crois avoir légitimement les mêmes droits qu'elle... Au reste monsieur, il n'est pas dans mon caractère d'être quémandeur et je n'ai pas dessein de vous fatiguer.
» ... Je crois devoir à ma famille et à moi de mettre encore une fois sous vos yeux, comme je le fais les raisons qui peuvent vous déterminer à ce que je désire. Je me borne à les recommander à l'ancienne amitié dont vous m'honorez. Je vous supplie seulement de vous souvenir que vous n'auriez probablement pas refusé feu mon père en pareille circonstance et que j'ai hérité de ses sentiments pour vous comme de son nom et de ses biens. Par delà ceci, vous n'entendrez plus parler de moi à ce sujet...
» Veuillez, etc. »
Les désirs du duc furent accomplis, et MM. Treilhard et Doloret purent compter sur un avenir assuré. Nous verrons dans peu de temps la reconnaissance de Doloret se témoigner de la faron la plus utile aux intérêts de son maître.
La petite de Civry, son improvisation. — Maladie de madame de Rochefort, son mariage, séjour à Saint-Ouen avec les Boufflers, retour à Paris. — Mort de madame de Rochefort. — Profond abattement du duc. — L'Académie. — Saint Vincent de Paul. — La mort de Chabry. — Boufflers au Sénégal. — Madame de Sabran. — Correspondance avec Mvernais.
Quelque temps après la mort de la duchesse, M. de Nivernais alla faire un séjour chez son ami le duc de Praslin; il éprouvait le besoin de quitter cet hôtel lugubre que tant de deuils successifs venaient d'assombrir. On mit tout en œuvre pour le distraire, et M. de Praslin connaissant bien son faible, chei^cha surtout à l'entourer d'un cercle qui partageât ses goûts littéraires. 11 invita, entre autres, les de Civry, dont la fille âgée de huit ans était un véritable petit
prodige; elle improvisait des vers de tout genre avec une facilité inouïe, et prenait part à la conversation comme une grande personne. Cette précocité effrayante était plus pénible qu'agréable, si Ton songeait aux efforts que devait faire ce petit cerveau. Cependant l'enfant n'avait pas l'air fatigué et était la première à proposer les jeux où elle pouvait briller; elle se familiarisa très vite avec le duc de Nivernais, et, un beau jour, lui demanda d'improviser des vers pour elle en promettant d'y répondre. Le duc accepta la proposition et, après avoir rêvé quelques instants, il écrivit les vers suivants :
Ue votre esprit naissant j'admire les primeurs, Mais il s'épuisera s'il enfanle sans cesse; Hâtez-vous lentement, malheur à qui se presse! Gardez pour l'avenir encore quelques fleurs.
L'esprit et l'amour ont leur âge,
Le destin leur a fait leur part :
Penser trop tôt, aimer trop tard,
Jeune Civry, serait peu sage.
La naïve innocence est l'esprit des enfants, Et l'amitié tranquille est l'amour des vieux ans.
La petite avait écouté avec une extrême attention; elle rêva dix minutes à peine, et répondit :
Par vos sages conseils éclairez mon enfance. Croyez que je les sens comme on sent à vingt ans; ].(; (!œur plus que l'esprit peut devancer le temps, El je le sens à ma reconnaissance.
Le sentiment naïf est l'esprit d'un enfant, Tous se- succès sont dus à l'indulgence, S'il en mérite quand il pense, C'est en faveur de ce qu'il sent *.
Après avoir admiré la facilité d'improvisation des deux poètes, on ne peut s'empêcher de remarquer la tournure particulière des derniers vers de M. de Nivernais : « Penser trop tôt, aimer trop tard, jeune Civry, serait peu sage; » et plus loin : « Et l'amitié tranquille est l amour des vieux ans. » Le duc semble adresser un conseil à mademoiselle de Civry, mais au fond peut-être trahit-il une pensée qui le préoccupe; on en jugera bientôt.
Au bout de quelques semaines, M. de Nivernais quitta les Praslin et revint s'installer à Saint- Ouen, où l'attendaient madame de Brissac et sa fille. Cette dernière, que sa mère avait conduite fort jeune dans le monde, s'y faisait déjà remarquer par sa vivacité spirituelle et son caractère afï'able et prévenant; chacun était frappé de la ressemblance de ses manières avec celles de son grand-père, aussi témoignait-il pour elle une tendresse particulière. Madame de Maurepas et madame de Rochefort vinrent les rejoindre et,
1. Cette improvisation, qui semble incroyable, est attestée par M. de Nivernais qui écrivit les vers de la petite sous sa dictée pour les conserver.
presque chaque jour, quelques amis de Paris arrivaient à Saint-Ouen pour y passer la journée. Madame de Rochefort était toujours l'âme de ces petites réunions. Cependant on pouvait remarquer en elle un grand changement. Sa physionomie, à l'ordinaire gaie et gracieuse, avait pris une expression de mélancolie et d'abattement; sa pâleur et ses traits fatigués inquiétaient souvent ses amis, mais elle les rassurait et, lorsqu'on l'engageait à prendre plus de soin de sa santé, elle faisait un efTort pour se ranimer, assurant qu'elle se portait fort bien. Le duc seul ne s'y trompait pas et voyait avec douleur les progrès d'un mal qu'il ne pouvait définir.
Cependant madame de Rochefort, cédant aux instances de ses amis, fit venir de Paris son médecin, le célèbre Bordeu; après une assez longue consultation, Bordeu déclara qu'il ne voyait rien de grave dans l'état de la malade ; il lui ordonna un régime insignifiant et il s'apprêtait à repartir quand le duc lui offrit de le ramener à Paris où lui-même avait affaire. Le lendemain, chacun pouvait remarquer que M. de Nivernais était en proie à une visible préoccupation et, pendant plusieurs jours, il passa de longues heures dans son cabinet de travail ou monta à cheval seul sans proposer à personne de l'accompagner, ce qui était contraire à ses habitudes. Puis il reprit sa sérénité habituelle. Sept mois
s'étaient écoulés depuis la mort de la duchesse ; le deuil de veuf se portait alors pendant six mois; au bout de ce temps-là, les tentures noires disparaissaient, les carrosses drapés reprenaient leurs couleurs et leurs armoiries, la livrée ses galons, et le mari ses talons rouges, ses habits de soie, ses dentelles et ses plumes au chapeau.
Toute trace de deuil avait donc disparu. Madame de Rochefort était retournée dans son appartement du Luxembourg depuis quelque temps, et chaque matin, sauf événement imprévu, elle voyait arriver le duc qui ne manquait jamais de passer chez elle avant d'aller faire sa cour à Versailles ou vaquer à ses affaires à Paris. Un matin, il entra inopinément dans le milieu de la journée; sa figure avait une expression de gravité inaccoutumée; il s'approcha d'elle et lui dit sans préambule : « Thérèse, voulez-vous devenir ma femme? » La surprise et la joie empêchèrent madame de Rochefort de répondre, mais ses yeux en dirent plus long qu'un discours et, sans proférer un mot, elle se jeta dans les bras du duc. Le lendemain, leurs amis communs recevaient un billet écrit de la main même de M. de Nivernais pour leur faire part de cette nouvelle. Madame de Brissac avait été prévenue d'avance, non sans une certaine inquiétude de la part de son père.
Pour la première fois de sa vie, cet homme si strict et si scrupuleux en fait de convenances les bravait ouvertement, en se mariant sept mois après la mort de sa femme mais il confia à sa fille le motif qui lui avait inspiré une résolution aussi soudaine. Voyant la vie de cette amie si tendre, si dévouée et si chère sérieusement menacée, il avait questionné Bordeu. « Madame de Rochefort est gravement atteinte, répondit le médecin; la maladie de langueur qui la mine est presque impossible à conjurer à son âge, d'autant plus qu'elle doit avoir une cause morale. » Dès ce moment, le parti du duc fut pris; il voulut que celle qui lui avait dévoué sa vie eût la joie de porter son nom pendant le peu de temps qui lui restait à passer ici-bas ^ Et le 14 octobre, dans cette même église Saint-Sulpice où l'on avait rendu les derniers devoirs à Hélène de Nivernais sept mois auparavant, le mariage du duc de Nivernais avec Thérèse de Brancas fut célébré.
1. Il faut citer la notice de Neufchàteau qu'il a composée s jus les yeux et avec les documents de la duchesse de îirissac. Évidemment, il a dû exprimer les propres sentiments de la fille de Nivernais puisqu'il écrivait pour ainsi dire sous sa dictée, et qu'il l'a prononcée devant elle à l'Académie. Après avoir parlé de la mort de la duchesse de Nivernais, cette « Délie qu'il a tant aimée », il ajoute : « Dans celte solitude affreuse, une de ses parentes, Marie-Thérèse de Brancas, veuve du comte de Rochel'ort, l'amie et la société de madame de Nivernais pendant quarante années, s'était vouée à être sa compagne et à lui adoucir l'ennui du reste de sa vie. Il r('pousa en secondes noces. »
Cet événement inopiné fit grande sensation dans le monde ; les Nouvelles à la main le commentèrent en ces termes :
« M. le duc de Nivernais vient d'épouser madame la comtesse de Rochefort, aussi veuve. C'était une passion ancienne, plus spirituelle que physique; on peut se rappeler les jolis vers qui parurent, il y a quelques années, d'une dame envoyant des cheveux blancs à son ami, et la réponse de celui-ci : voilà les masques. Ainsi, l'on peut juger de la sagesse de cette union sacramentelle, très pareille par la naissance, l'âge^ et les goûts.
» M. de Nivernais avait de telles attentions pour madame la comtesse de Rochefort, avant le mariage, qu'il ne passait pas un seul jour sans la voir. »
Les vers dont il s'agit ici n'étaient point dédiés à madame de Rochefort, mais bien à la maréchale de Mirepoix ; le duc les avait faits en réponse à d'autres qui accompagnaient une boucle de cheveux blancs envoyée par elle au duc pour sa fête et qui sont de madame d'Épinay, quoiqu'ils aient été attribués à plusieurs autres personnes. Nous finissons par croire que toutes les femmes qui envoyaient une boucle de cheveux blancs
se servaient de ces vers que nous donnons ici :
Les voilà, ces cheveux que le temps a blanchis; D'une longue union ils sont pour nous le gage. Je ne regrette rien de ce que m'ùta l'âge ;
Il m'a laissé de vrais amis.
On m'aime autant, j'ose aimer davantage. L'astre de l'amitié luit dans l'hiver des ans ; Elle est le fruit du goût, de l'estime et du temps. On ne s'y méprend plus, on cède à son empire,
Et l'on joint sous les cheveux blancs Au charme de s'aimer, le droit de se le dire.
Voici la réponse du duc :
Quoi ! vous parlez de cheveux blancs.
Laissons, laissons courir le temps.
Que nous importe son ravage !
Les amours sont toujours enfants Et les grâces sont de tout âge.
Pour moi,Thémire, je le sens, Je suis encor dans mon printemps Quand je vous offre mon hommage.
Si je n'avais que dix-huit ans.
Je pourrais aimer plus longtemps Mais non pas aimer davantage.
Chacun jugea à sa manière cette union. Le marquis de Mirabeau et son frère, le bailli, n'hésitent pas à la déclarer fort inutile. Le bailli répond à son frère qui lui avait fait part de cette nouvelle : « Quant au mariage dont tu me parles, il m'étonne par le pru de nécessité; il avait été
si longtemps achevé sans êlre commencé, et il a une si parfaite sûreté d'être sans fruit, qu'il ne fait que me confirmer dans l'idée que j'ai toujours eue, et qui m'a sauvé de faire aucune sottise, qui est, qu'un homme qui suppose pouvoir trouver un bon conseil dans une femme, se trompe. » Ce dernier trait, décoché à l'adresse de madame de Pailly, ne fut point relevé par le marquis ; il se borne à répondre : « Je ne t'ai pas mandé ce mariage comme un chef-d'œuvre, j'ai trouvé, comme toi, que c'était la cinquantaine que l'on fêtait. Je te l'ai écrit, quand M. de Nivernais m'en donna part, comme d'une occasion de compliment, si l'on voulait ; je ne suis pas étonné que tu aies trouvé la matière un. peu sèche. »
L'affirmation du marquis n"est pas d'un grand poids dans cette question délicate. Sa situation vis-à-vis de madame de Pailly, qui ne pouvait laisser de doute à personne, l'embarrassait assez vis-à-vis de sa famille pour qu'il cherchât à s'appuyer sur une liaison de ce genre chez ses amis; en accuser Nivernais était une bonne fortune qu'il ne manqua pas'.
Aussitôt après leur mariage, les nouveaux
1. Il est probable qu'après le scandale produit par les révélations de la marquise de Mirabeau, dans les Mémoires contre son mari, les relations de madame de Rochefort et de madame de Pailly avaient cessé tout à fait, ce qui dut profondément vexer le marquis.
époux retournèrent à Saint-Ouen, où ils devaient rester pendant qu'on préparait un ameublement magnifique, d'après les ordres du duc, pour remplacer celui de la rue de Tournon. Tout devait être renouvelé et de la plus grande richesse.
Madame de Boufflers et le chevalier arrivèrent à Saint-Ouen quelques jours après, ainsi que la maréchale de Mirepoix, les Flamarens et quelques autres amis ; tous crurent assister à une résurrection ; la nouvelle duchesse n'était pas reconnaissable, ses yeux avaient repris leur éclat, sa physionomie son animation, le bonheur respirait dans toute sa personne. On peut juger de ce qu'elle éprouvait par les lignes suivantes écrites de sa main quelques années auparavant : « Il n'y a qu'une chose qui puisse consoler d'être femme, c'est d'être celle de celui qu'on aime, je crois même qu'une femme qui aime son mari est plus heureuse qu'un mari qui aime sa femme, car il est bien plus doux d'obéir que de commander. »
Le duc, heureux de la transformation qui s'opérait dans la santé de la nouvelle duchesse, lui prodiguait d'aimables attentions, mais les amis qui les entouraient remarquèrent qu'il n'avait pas à l'ordinaire la gaieté sereine qu'on lui connaissait autrefois. Malgré cette nuance imperceptible, Saint-Ouen était encore un séjour fort animé, et le chevalier, sa mère et le duc, ne laissaient pas chômer la société de productions
plus ou moins poétiques. Voici la chanson qui accueillit madame de Bouftlers à son arrivée de Lorraine :
CHANSON COMPOSEE PAR LE DUC DE NIVERNAIS, EN LHON- NEUR DE MADAME DE lîOUFFLERS, MÈRE DU CHEVALIER.
(AïK : Ma pantoufle est trop élroile.)
Dieu mit un trésor Au milieu de la Lorraine,
Dieu mit un trésor Qui vaut bien son pesant d'or.
Ce n"est pas de l'or, Ce trésor de la Lorraine,
Ce n'est pas de l'or, Mais il vaut bien mieux encor.
Il est d'un beau blanc, Des pieds jusques à la tête,
11 est d"un beau blanc, Il n'est pourtant pas d'argent.
S'il était d'argent Il tournerait moins la tête.
S'il était d'argent Il ne serait pas si blanc.
11 est plein d'esprit Sans rechercber la louange.
Il est plein d'esprit Ouand il parle et qu'il écrit.
Il parle et écrit, 11 fait des vers comme un ange.
Il est plein d'esprit Quand il parle et qu'il écrit.
Il fait des chansons A la ville, à la campagne,
Il fait des chansons Qui nous donnent des leçons.
Vivent les leçons Que le plaisir accompagne,
Vivent les leçons Que nous donnent ses chansons.
Il fait fuir les sots Sitôt qu'il ouvre la bouche.
Il fait fuir les sots Qui redoutent ses bons mots.
Laissons là les sots Que son esprit effarouche.
Laissons là les sots, Jouissons de ses bons mots.
Il a deux enfants Qui ressemblent à leur mère.
Il a deux enfants Pleins d'esprit et de talent.
Mais ces deux enfants Ne vaudront jamais leur mère,
Jamais ces enfants N'auront de si grands talents.
Il a le défaut De trop aimer sa Lorraine,
Il a le défaut D'y rester plus qu'il ne faut.
Disons-lui qu'il faut Abandonner sa Lorraine,
Disons-lui qu'il faut Corriger son seul défaut.
Enfin, grâce à Dieu, Je le tiens dans ma retraite,
Enfin, grâce à Dieu, Il est au coin de mon feu.
Je demande à Dieu Qu'il se plaise en ma retraite,
Je demande à Dieu Qu'il reste au coin de mon feu.
Un mois s'écoula ainsi avec une grande rapidité ; mais, peu à peu, les forces de la duchesse qui avaient semblé renaître, diminuèrent et elle se sentit tout à coup prise d'une faiblesse extrême. Elle avait fait probablement des efforts trop grands pour paraître animée et cette excitation factice avait dû l'épuiser. Il fallut la transporter sur-le-champ à Paris, quoique les appartements ne fussent pas prêts. Elle supporta assez bien ce petit voyage, mais ne voulut pas qu'on l'installât dans la grande chambre à coucher; elle préféra occuper une petite pièce sur le jardin au soleil. On peut croire que le soleil ne fut pas la véritable cause de ce changement, mais bien le souvenir de la première duchesse morte dans cette môme chambre si peu de temps auparavant. Le retour à Paris n'amena aucune amélioration dans l'état de la pauvre Thérèse; chaque jour ses forces déclinaient avec une rapidité extrême, elle cherchait encore à se faire illusion ; personne n'avait la cruauté de la détromper; et le duc écoutait, le cœur serré, ses projets pour le printemps et la belle saison qui devaient la rendre à la vie; comment pouvait-elle croire que ce bonheur si longtemps attendu pût lui être
sitôt enlevé! Le 3 décembre, cependant, le curé de Saint-Sulpice vint soi-disant faire une simple visite à sa paroissienne. Elle lui demanda tout à coup à se confesser; puis elle le pria d'aller chercher la communion; le curé y consentit. Le duc rentra peu de temps après, et madame de Nivernais lui fit part de ce qui venait de se passer; il l'approuva, sans avoir l'air d'y attacher de l'importance, et proposa de lui faire la lecture, mais elle refusa, se sentant trop fatiguée. Il s'assit près de son lit et, prenant sa main dans les siennes, il s'aperçut que le pouls faiblissait sensiblement; peu à peu la respiration devint gênée, elle ne parla plus, mais ses yeux restèrent encore attachés sur ceux de son mari avec l'expression d'une tendresse infinie; enfin ils se fermèrent et elle expira, douce envers la mort comme elle l'avait été envers la vie. Avec quels regrets dut-elle la quitter, cette vie, au moment où le seul bonheur qu'elle eût désiré venait de lui être accordé !
Quelque prévu que fût ce triste dénouement pour le duc, il ne lui causa pasmoins.une douleur extrême; la lueur de mieux apparue à Saint- Ouen lui avait rendu quelque espoir ; malgré tout, il s'associait aux projets d'avenir de sa douce Thérèse et finissait par y croire. Cette mort brisait sa vie.
Il rendit à celle qu'il venait de perdre les
hommages les plus Louchants, et, ne voulant rien laisser oublier de ce qui pouvait rester d'elle, il publia pour un petit nombre d'amis un recueil de pensées et d'opuscules qu'elle avait écrit pendant ses dernières années et le fit précéder de cette courte préface :