AUX AMIS DE L AUTEUR
(( J'ai rassemblé ces opuscules, bien dignes d'être conservés comme des monuments précieux. Hélas ! c'est tout ce qui reste de la femme la plus parfaite qui ait jamais vécu. Je vous dédie ce recueil à vous, ses excellents amis, qui la pleurez presque autant que moi. Vous y trouverez à chaque ligne l'empreinte de son cœur, de son esprit, de ce caractère adorable et toujours égal qui faisait le charme de sa société et qui a fait pendant tant d'années le bonheur de ma vie. Vous ne lirez pas une seule page sans attendrissement, vous mêlerez encore vos larmes aux miennes. Je vous en remercie, c'est la seule espèce de consolation que votre amitié puisse me donner. »
Dans les opuscules de madame de Rochefort est un petit roman mythologique très fade, intitulé : Mijtis et Aglaé, ou les jeunes vieillards. Ce
LE DUC DE NIVERNAIS. 28o
roman contient évidemment une allusion allégorique à la situation de madame de Rochefort et du duc de Nivernais. C'est l'histoire de deux jeunes époux de la Thessalie dont les amours sont traversées par mille obstacles et qui n'arrivent à jouir en paix de leur tendresse réciproque que lorsque Cupidon les métamorphose en vieillards en leur laissant les sentiments de la jeunesse.
On sera peut-être curieux de connaître les regrets du marquis de Mirabeau au moment de la mort d'une femme qui avait été pour lui la plus parfaite des amies. Les voici fort clairement exprimés dans deux lettres à son frère, le bailli :
« M. de Nivernais vient de perdre sa seconde femme; il perd beaucoup et je ne perds pas mal, attendu que, foncièrement, elle m'aimait et m'aidait de tout l'acquis et poids qu'elle avait parmi les gens du monde, depuis quelque temps surtout. Elle me revira le garde des sceaux avec une chaleur et une vivacité peu communes; je l'avais toujours trouvé contraire, elle le retourna d'une manière qui ne s'est plus démentie. »
Voilà pour madame de Rochefort. Voyons maintenant pour le duc :
« Il se pourrait bien (écrit le marquis dans une seconde lettre à son frère) que le Nivernois
ne t'ait pas répondu par pur esprit d'abnégation de tout ce qui n'importe pas à la sphère mobile et rétrécie qu'embrasse son amour-propre. Je ne l'ai pas vu depuis la mort de sa seconde femme, qu'il honora de simagrées plus fortes que l'autre; après avoir fait son devoir en statues, devises, etc., il s'est fait une société de tenants réformés de la vieille cour. »
Il n'y a rien à ajouter à ces lignes, qui peignent au naturel la sécheresse et l'égoïsme du marquis de Mirabeau vis-à-vis de l'ami le plus dévoué.
Tous les journaux parlèrent de la mort prématurée de la duchesse de Nivernais, et on lit dans Bachaumont :
« La nouvelle duchesse de Nivernais vient de mourir. Son époux l'avait épousée un peu après la fin du deuil de sa première femme. Elle n'a joui qu'un instant de son bonheur. Le duc avait fait travailler à un ameublement magnifique pour relever de son deuil et éloigner de l'esprit de la duchesse toute idée d'une fin prochaine. »
Quelques jours après, on publiait cette épitaphe anonyme :
Ci-gît qui, constamment, brûlant d'un même feu. Fut épouse deux fois, deux fois infortunée, Termina sans jouir sa triste destinée, Avec l'un vécut trop, avec l'autre trop peu.
Les i3remières années qui suivirent la moi*t de madame de Rochefort furent cruelles à passer; on se figure aisément quel vide impossible à combler peut faire la perte d'une amie avec laquelle on a vécu dans la plus étroite intimité pendant quarante ans. L'hôtel immense de la rue de Tournon devint un désert. Le superbe mobilier commandé pour la nouvelle duchesse arriva peu de temps après sa mort, et le contraste de ces somptueuses étoffes avec les tentures noires qu'on avait dû placer de nouveau impressionnait encore le malheureux duc. La seule consolation qui lui restât, la présence de sa fdle, devait bientôt lui être enlevée par une inexorable fatalité.
Madame de Brissac maria sa fille unique au duc de Mortemart' à la fin de décembre de la même année. Jusqu'au moment de ce mariage, le duc de Brissac avait apporté une certaine réserve dans ses relations intimes avec madame Du Barry ; peut-être l'affection qu'il portait à sa fille en était-il le motif, mais, dès 1783, elles ne furent plus un mystère pour personne, le public en parla ouvertement, et il en fut même ques-
1. Le duc do Mortemart avait épousé en premières uoces Anne- Gabriellc d'Harcourt en 1772; il s'unit en secondes noces le 28 décembre 1782 à Adélaïde-Pauline-Rosalie de CosscBrissac, dont il eut quatre enfants, trois flUes et un fils, Casimir-Louis-Victurnien de Rochcchouart-Mortcinai't, né le 20 mars 1789.
tion souvent dans les Mémoires secrets et les nouvelles à la main.
L'ex-favorite résidait toujours à Luciennes, dans cet élégant pavillon dont les Mémoires du temps et la belle aquarelle de Moreau nous ont conservé le souvenir.
Elle avait alors trente-neuf ans et était encore fort jolie; grande, sans l'être trop; elle avait de l'embonpoint; la gorge, un peu forte, mais fort belle ; son visage était encore charmant, ses traits réguliers et gracieux; ses cheveux étaient cendrés et bouclés comme ceux d'un enfant; son teint seulement commençait à se gâter.
« Son regard était celui d'une coquette, dit madame Vigée-Lebrun, car ses yeux allongés n'étaient jamais entièrement ouverts, et sa prononciation avait quelque chose d'enfantin qui ne seyait plus à son âge. L'été comme l'hiver, madame Du Barry ne portait plus que des robes-peignoirs de percale ou de mousseline blanche, et tous les jours, quelque temps qu'il fît, elle se promenait dans son parc ou dehors, sans qu'il en résultât aucun inconvénient pour elle, tant le séjour de la campagne avait rendu sa santé robuste. Elle n'avait conservé aucune relation avec la nombreuse cour qui, pendant longtemps, lavait entourée...
» Le duc de Brissac vivait comme établi à Luciennes (ajoute madame Lebrun) mais rien dans
ses manières et dans celles de madame Du Barry ne pouvait laisser soupçonner qu'il fût plus que l'ami de la maîtresse du château. »
Dans cette dernière phrase, madame Lebrun se contredit elle-même. Si le duc de Brissac « vivait comme établi à Luciennes », il était difficile de le prendre simplement pour l'ami de la maison, lorsqu'il avait à Paris une femme et une fille qu'il abandonnait complètement, ne paraissant à l'hôtel que dans les réceptions obligatoires et passant tout le temps que lui laissait son service auprès de madame Du Barr3^ La malheureuse duchesse de Brissac avait tendrement aimé son mari pendant les premières années de leur mariage ; cruellement blessée dans cette affection, dans son amour-propre et sa dignité, elle fuyait Paris le plus possible et vivait surtout à Pontchartrain ou à Saint-Ouen avec son père.
Le duc partageait les chagrins et les préoccupations douloureuses de sa fille, mais il cherchait à s'en distraire en s'occupant. Il portait toujours l'intérêt le plus vif « à son Académie », dont il était réellement le doyen, car il y siégeait depuis cinquante ans. Les journaux et surtout les nombreuses nouvelles à la main qui se publiaient alors dans un demi-incognito s'occupaient beaucoup de toutes les petites cabales académiques, aussi ardentes alors que de nos jours.
Le Franc de Pompignan, la célèbre victime de Voltaire, venait de mourir et l'abbé Maury' se présentait pour le remplacer. Les intrigues les plus fortes s'étaient nouées à l'Académie contre cette nomination. Le duc de Nivernais les déjoua en prenant hautement l'abbé Maury sous son patronage et en usant en sa faveur de sa très grande influence.
C'était l'archevêque de Toulouse, qui, en sa qualité de directeur, eût dû répondre à l'abbé Maury; mais ce prélat étant absent, le duc de Nivernais, chancelier, le remplaça.
« Le public, dit Bachaumont, n'a pas été fâché du hasard; il aime ce seigneur et son ton leste lui plaît. Il a merveilleusement contrasté avec le ton oratoire et un peu emphatique de l'abbé Maury. D'ailleurs, dans sa brièveté, M. de Nivernais n'a pas laissé échapper quelques anecdotes précieuses à conserver. Reprenant une phrase du récipiendaire dans laquelle il disait que Louis XYI est le premier roi qui ait eu l'idée de décerner des statues à ses sujets, le duc félicita l'abbé Maury d'en avoir procuré une à saint Vincent de Paul, en le représentant dans
1. L'abbé Maury (Jean Siffreiii), député aux états généraux et à l'Assemblée nationale, fut plus tard ambassadeur de Louis XVIII près le Saint-Siège; créé cardinal par Napoléon, puis archevêque de Paris en remplacement du cardinal Fesch ; il servit tous les règnes. Né à Valréas, dans le comtat Venaissin, le 26 juin 1746, il mourut à Rome le 11 mai 1817.
son panégyrique, non seulement comme un saint, mais comme un homme d'État digne de figurer parmi les grands hommes qui ont ilkistré la France... « En sorte, ajouta Nivernais, que vous » avez plus fait pour lui, monsieur, que sa cano- » nisation. » Cette phrase, prononcée gravement, aurait passé pour impie; elle a glissé en faveur de la gaieté et de la légèreté du débit de l'auteur. Les abbés, les théologiens, les évoques, les cardinaux, tout le clergé qui abondait à la réception d'un de ses membres a souri et battu des mains.»
On releva aussi beaucoup la phrase suivante dans le discours de Nivernais : « On doit la vérité aux rois, monsieur, c'est le seul bien qui puisse leur manquer. »
Les séances publiques de l'Académie devenaient de plus en plus courues du public; les demandes de billets affluaient et la foule était si considérable qu'on ne s'expliquait pas cet encombrement, car chaque académicien recevait seulement huit billets à distribuer. En recherchant la cause, on découvrit que le secrétaire, possesseur du moule des billets, en faisait fabriquer et distribuer autant que bon lui semblait; il choisissait ses élus et pouvait ainsi se faire applaudir à volonté ou faire siffler et huer (car l'animation du public allait parfois jusque-là) les lecteurs qui lui déplaisaient. L'Académie délibéra là-dessus; elle fixa le chiflre total des billets à distribuer et décida qu'ils
292 l.E DUC DE NIVERNAIS.
seraient répartis également entre ses membres.
Peu de temps après la réception de l'abbé Maury, l'Académie eut à s'occuper d'un prix fondé par le comte de Valbelle en faveur de l'homme de lettres le moins fortuné et dont les œuvres méritaient cependant une distinction. Ce prix était décerné pour la première fois et le duc de Nivernais proposait M. Chabrit, auteur peu connus mais écrivain dune certaine valeur. Il avait pour concurrent M. de Murville^ regardé jusqu'alors comme fort à l'aise, mais qui venait subitement, disait-on, de perdre toute sa fortune.
Murville, poète et auteur dramatique, avait été couronné par l'Académie française en 1776, et de plus il était gendre de la célèbre madame .Arnould de l'Opéra, dont l'influence s'étendait jusque dans les rangs de l'Académie; après une assez longue discussion, le duc ne réussit pas à faire adopter son humble protégé et Murville l'emporta. A l'issue de la séance, le duc rentra chez lui, prit une somme équivalente à celle du prix et accourut chez Chabrit pour la lui oftrir. Il était trop tard. Le malheureux, informé par un ami trop empressé de la décision de l'Académie, venait de se brûler la cervelle.
1. Il avait publié deux volumes intitulés : De la monarchie française et de ses lois (Bouillon et Paris, Belin 1783-85).
2. Pierre-Nicolas André, connu sous le nom de ^lurville, né en 1754, mort en 1S15.
La mort du malheureux Chabrit impressionna le duc au point de lui redonner la fièvre, fièvre à laquelle le cardinal de Bernis fait allusion dans le chapitre précédent. Sa fille insista pour lui faire changer d'air; au printemps, elle l'emmena à Pontchartrain. Cette belle terre lui avait été léguée par son oncle de Maurepas et l'air de Pontchartrain passait pour très salubre. Le parc, planté de hautes futaies fort étendues et arrosé par la Mauldre, était un des plus beaux de France.
Le parterre, accompagné de vases sur la terrasse du château, avait la forme d'un boulingrin et aboutissait à une vaste pièce d'eau qui existe encore, et à l'extrémité de laquelle le terrain, élevé en amphithéâtre, se terminait par une patte d'oie accompagnée de quinconces. Sur la droite de la pièce d'eau, une allée de charmille, dans laquelle coulait un petit canal, conduisait à un vaste bassin circulaire, entouré de quilles d'ifs et d'arbres taillés en banquettes. Une Vénus en bronze, portée sur sa coquille, semblait sortir du milieu des eaux du bassin. Plus haut était un vertugacUn dont les allées aboutissaient à une étoile, où se voyait un groupe en marbre, du sculpteur Francaville.
Sous rinfluence des idées anglaises, ces anciimnes dispositions disparurent en partie. Le château fut entouré d'un délicieux jardin com-
prenant au moins le tiers du parc. De vertes pelouses, semées d'arbres isolés ou de massifs épais, bordèrent la grande pièce d'eau et furent entrecoupées par de clairs ruisseaux au cours capricieux alimentés par la Mauldre. Des parterres plantés des fleurs les plus rares, des bouquets d'arbres magnifiques achevèrent d'embellir cette superbe demeure*.
Malgré la beauté du parc de Pontchartrain, le duc revenait toujours à Saint-Ouen de préférence, et, après un an ou deux pendant lesquels il vécut fort retiré du monde, il recommença à y attirer ses nombreux amis. Mais, pendant ce temps, de grands changements s'étaient opérés dans l'existence des anciens habitués de Saint-Ouen.
En 1786, Boufïïers sollicita et obtint la place de gouverneur du Sénégal 2; le fâcheux état de sa fortune l'obligeait à chercher un moyen de la rétablir; il partit, lai':sant en France une femme qu'il aimait tendrement. Cette séparation lui coûta plus que la privation de tous les plaisirs de Paris et de tous les succès auxquels il était habitué.
Le chevalier, devenu marquis de Boufllers par
1. Cette description est extraite du charmant ouvrage de M. Lorin, de Rambouillet, intitulé : Une excursion à Pontchartrain. Cette brochure contient une élude admirablement faite sur le duc de Nivernais.
2. Boufflers vécut jusqu'en 1815 et mourut âgé de soixante-dix huit ans.
la mort de son frère aîné, était depuis plusieurs années l'amant de madame de Sabran, à laquelle il aurait volontiers donné son nom, car elle était veuve*, si la disproportion de leur fortune ne l'en eût empêché. Madame de Sabran avait deux enfants, le petit Elzéar et la belle Delphine, plus tard madame de Gustine. Le comte de Sabran avait laissé une fort large aisance à sa veuve et à ses enfants, et Boufîlers n'eût voulu pour rien au monde avoir l'air d'en profiter. Ce motif fut le plus puissant de ceux qui le déterminèrent à partir pour le Sénégal.
Ses affaires étaient depuis quelques années en fort mauvais état, comme l'indique la lettre suivante écrite par sa sœur en 1781 :
Madame de Boûgelln au chevalier de Boujjlprs. « Paris, 27 juillet.
» Votre lettre m'a fait beaucoup de peine, mon cher enfant, d'abord par l'apparence de l'embarquement ■^, ensuite par les idées sérieuses et même tristes qu'il vous inspire. Ne pouvant
1. Le comte de Sabran mourut d'une attaque d'apoplexie en 1775, à Reims, pendant le sacre de Louis XVI.
2. Il s"agis*ait d'embarquer des troupes pour la guerre de Tlndépendance, M. de Vergenncs ayant conclu une alliance avec l'Amérique.
290 LE DGC DE MVEUNAIS.
pas voir M. de Nivernais dimanche, je lui ai envoyé votre lettre, eh bien, il m'a dit qu'il était prêt à faire toutes les demandes que nous voudrions, mais qu'il ne pouvait pas se dispenser auparavant de vous faire faire deux réflexions qui lui paraissent importantes et qui ont paru de même à ma tante ^ et à moi.
» La première, c'est que quand on a la permission d'emprunter sur les biens d'églises, cela ne se fait jamais sans qu'on ne retienne le double des intérêts pour rembourser le capital; ainsi vos soixante-dix mille livres vous ôteraient quatre mille livres de rente. De plus, il a peur que ce ne soit regardé comme une grâce et ne nuise à celle que vous désirez et qu'il croit que vous pouvez obtenir par un temps plus tranquille, c'està-dire l'échange de vos bénéfices. 11 vous prie de réfléchir à cela et de répondre promptement le parti que vous prenez. »
Le chevalier de Bouftlers prit le parti que lui conseillait le duc.
Nivernais avait de tout temps reçu les confidences amoureuses de son ami et il partageait le sentiment de sympathie générale dont on entourait madame de Sabran. Elle conservait malgré
1. La princesse de Beauvau. Cette lettre nous a été communiquée par M. Pieri'e de Croze.
sa liaison avec Boulïlers une situation respectée dans le monde et jouissait d'une estime que son délicieux caractère, sa modestie et la réserve extrême qu'elle observait dans sa conduite extérieure avec le chevalier pouvaient motiver jusqu'à un certain point.
En arrivant au Sénégal, une des premières lettres qu'écrit Boufïlers fut adressée à son ami.
Au duc de Nivernais.
« 21 janvier 178G, au Sénégal.
» J'espère qu'une personne qui pense toujours à vous et quelquefois à moi se sera acquittée de toutes mes commissions, cher maître, et qu'au moins vous ne doutez pas du tendre et continuel souvenir du meilleur ami que vous a^ez dans les quatre parties du monde. La fidélité n'a pas toujours été l'apanage de l'Afrique : les Carthaginois, Ptolémée, Jugurtha et tant d'autres ont laissé une mauvaise réputation. Mais si ces genslà vous avaient connu, vous les auriez bien corrigés ; pour moi, si je me sens à l'abri du climat, et si je deviens Africain, ce sera plutôt par le visage que par le cœur.
» J'avais fermé toutes mes lettres avant-hier, pour les donner à un officier prêt à partir pour
298 l.E DUC DE NIVERNAIS.
Saint-Domingue , parce que c'est le raccourci qu'on prend ordinairement d'ici pour aller en France ; mais l'entrée et la sortie du fleuve sont défendues par une barre qu'on ne pourra franchir qu'aujourd'hui. Je l'ai passée comme par miracle, dans le seul quart d'heure où elle ait été praticable en quinze jours.
» Il y a entre ce passage et le reste de la traversée la différence d'un pays de montagne à un pays de plaine. Il ne comporte que des bâtiments très légers, et les navires un peu forts sont obligés de rester au mouillage, évitant d'aller au large, et se servir de leurs chaloupes... J'adresse à M. le maréchal de Castries un aperçu des précautions indispensables que je vais prendre pour la sûreté du commerce et de la colonie.
» Je vais aussi ôter le cimetière de l'île et le porter dans une terre déserte au delà du fleuve. Il y a ici une population de quatre à cinq mille âmes, tant blanches que noires, sur une étendue de mille cent toises sur cent cinquante ; et les morts sont enterrés dans un petit cimetière au milieu de la ville, dans des fosses mal faites et dans un sable très perméable aux rayons ardents du soleil, ce qui est d'autant plus dangereux que la plupart des malades meurent dans la même saison et qu'il y a, par conséquent, plus d'exhalaisons à la fois contagieuses.
» Il y aura un enclos de murs à la pointe de
Barbarie et, après les cérémonies d'usage faites à l'église, deux nègres transporteront le corps dans une pirogue; ils l'inhumeront et ramèneront le sarcophage à la traîne, afin de le purifier, et eux-mêmes seront nus et reviendront à la nage, ce qui leur est très familier, et ce qui les empêchera de rapporter la moinde parcelle de corruption.
» Je suis bien aise de me vanter auprès de mon cher maître des premières tentatives que je fais pour le bien de l'humanité; quand je serais né féroce, il m'aurait suffi de vivre auprès de lui pour acquérir un cœur sensible.
» L'air d'ici me convient jusqu'à présent parfaitement. Il n'y a que trois ou quatre heures par jour de grandes chaleurs; il faut alors éviter le soleil et le mouvement; tout le reste du temps est plus frais que chaud, quelquefois même cette fraîcheur-là est au point de se chauffer avec plaisir.
» Priez les deux amis du ministre de ne point m'oublier et de lui dire que son cœur saignerait s'il voyait dans quelles mains il a mis la troupe et surtout l'hôpital. C'est comme si l'on avait chargé des éperviers du soin d'une volière.
» Je m'applaudis à chaque instant de la ressemblance que je trouve entre ceci et l'idée que je m'en étais faite. C'est au point que rien ne m'a étonné et que je ne suis pas plus embarrassé ici qu'en Lorraine. Tout ce qui m'entoure est à peu
près placé et d'une manière qui a passé mes espérances, en sorte qu'il ne me reste qu'à m'occuper de ma besogne, et si le ministre me donne, comme il me l'a promis, une autorisation de dictateur et quelques bras pour m'aider, je promets de faire de la bonne besogne et à bon marché. » Pardon, cher maître, de tout le griffonnage et de tout le bavardage de ma lettre; j'ai de mauvaises plumes, de mauvaise encre et de mauvais papier, mais vous êtes si bon que vous ne prenez garde à rien de mal. Embrassez pour moi celle de vos deux hlles dont je suis le frère * et mettez-moi bien respectueusement aux pieds de l'autre -. »
Cette intéressante lettre nous montre l'aimable et léger Boufflers sous un aspect bien différent de celui qu'il présente dans sa jeunesse; cela prouve une fois de plus que ces grands seigneurs, réputés si frivoles, savaient retrouver à l'heure voulue des qualités sérieuses sous leur enveloppe d'homme de plaisir.
Pendant l'absence du chevalier de Boufllers, madame de Sabran allait constamment à Saint-Ouen et recevait de M. de Nivcnais toutes les attentions imaginables. Boufflers en fut fort touché;