Chez madame de Sabran
Maladie grave de madame de Brissac ; elle part pour ritalie.
— La Révolution se prépare; les pamphlets les plus mordants circulent presque librement, une partie de la cour s'en amuse. — Un grand nombre de membres de la jeune noblesse partagent les idées nouvelles. — L'assemblée des Notables; le duc de Nivernais appelé au ministère. — Politique vacillante du roi, deux partis dans le ministère.
— Les assemblées provinciales.
La santé de madame de Brissac donnait depuis quelque temps les inquiétudes les plus graves. « La pauvre duchesse de Brissac, écrit madame de Sabran à Boufflers, est dans un état à faire pitié; elle crache le pus et le sang, les médecins lui ont défendu de prononcer une parole et elle est au milieu de sa chambre à faille des signes à tous ceux qui arrivent, avec un visage de déterrée. M. de Nivernais est gras et frais auprès d'elle. »
Madame de Brissac à bout d'espérance avait consulté le fameux Mesmer, et le traitement qu'il lui fit suivre avait beaucoup aggravé son état, on la considérait comme perdue : « C'est encore une victime du magnétisme, dit madame de Sabran, car je crois qu'il n'est pas au pouvoir humain de l'en tirer : c'est une femme qui se meurt. Elle part malgré cela dans quelques jours pour les eaux d'Aix en Savoie, qu'on dit être très bonnes pour les maux de poitrine. » Elle partit en effet, et éprouva quelque soulagement; mais à son retour à Paris, les médecins déclarèrent au duc que sa fille devait renoncer à passer les hivers en France ; et il fut décidé qu'à l'automne elle partirait pour l'Italie.
Tout en comprenant les raisons graves qui motivaient le départ de sa fille, cette décision causa un vif chagrin à M. de Nivernais, car elle le laissait dans un isolement presque complet; on peut certainement attribuer en grande partie à cela son entrée au ministère, qui eut lieu précisément à cette époque. Prévoyant le départ prochain de sa fille, et voyant la gravité de la situation, il voulut consacrer à son paj^s, pour lequel il avait une véritable adoration, les loisirs que lui créaient sa solitude.
« J'ai été dîner aujourd'hui à Saint-Ouen, écrit madame de Sabran ; tant de choses m'y ont fait
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de la peine, que j'en reviens le cœur navré de tristesse... Mais j'ai été enchantée de la santé du nouveau ministre; c'était là ce qu'il lui fallait pour l'empêcher de mourir d'ennui, à présent il ne mourra plus que de vieillesse. »
Appelé au conseil du roi sur la demande des maréchaux de Castries et de Broglie, le duc se rendit à leurs instances. Pour les esprits clairvoyants, la Révolution s'apprêtait de longue date; à l'enthousiasme qui avait accueilli l'avènement de Louis XVI, et les promesses de réforme que le nouveau règne paraissait disposé à exécuter, succéda très vite un esjjrit de fronde et de critique; les couplets satiriques et les libelles commencèrent à circuler par-dessous maiu dès 1776, et tout en affectant de les blâmer, les Mémoires sen'ds el les Xauvelies à la maiu les reproduiraient à l'envi.
Ainsi Bachaumont éci'it le 21 février de cette même année :
« Les exécrables couplets sur la reine, quoique détestés par tous les bons Français, se recherchent cependant par les amateurs d'anecdotes et se ré- [)andent peu à peu; on les lit en maudissant l'inventeur sacrilège de tant de calomnies. Ils sont au nombre de vingt-quatre,, sur l'air, 1ère la, 1ère Irnlaire. »
Puis il en fait avec soin l'analyse détaillée et termine ainsi :
« Ce petit poème, production d'une furie, est d'un faiseur très exercé en ce genre. La fabrique des vers est correcte, la rime riche, et il est peu de chansons mieux faites comme pièces littéraires. Mais il serait à souhaiter que la curiosité irrésistible d'un peuple volage et frivole permît de replonger dans l'oubli dont elle est sortie, cette pièce, fruit d'un délire qui mériterait le dernier supplice. »
Ces protestations hypocrites n'empêchaient pas les couplets de faire leur chemin et d'être lus avec empressement, même à la cour, avec l'insouciante légèreté qui a toujours fait le fond de notre caractère. Ces assertions calomnieuses prenaient peu à peu de la consistance et étaient si mollement réprimées, que le public shabituait à entendre critiquer ses souverains presque ouvertement. On était loin du temps où un couplet sur madame de Pompadour faisait exiler un ministre !
Aux pamphlets dont nous venons de parler, il faut ajouter les diatribes des philosophes contre la monarchie, la noblesse et le clergé. Ces théories, soutenues dans V Encyclopédie et développées par Helvétius, d'Holbach, Diderot, d'Alembert, avec beaucoup de talent dans leurs ouvrages;
enfin, le système de l'égalité prêchée par Rousseau dans son Contrat social, tout cela fermentait dans les esprits et ces hardies nouveautés étaient accueillies avec faveur même chez ceux qu'elles attaquaient le plus vivement. On aurait pu cependant réfléchir que ces mêmes philosophes, si ardents pour combattre les abus de la monarchie en France, étaient à genoux devant la grande Catherine et le grand Frédéric, souverains bien autrement absolus, auxquels ils prodiguaient les louanges les plus outrées, et desquels ils recevaient, de la meilleure grâce du monde, des cadeaux et des pensions. Il paraît qu'on ne faisait point ces réflexions, et les idées nouvelles allaient leur train, le parlement étant comme toujours en tête de l'opposition. La lutte n'était pas facile, et le caractère faible et irrésolu de Louis XVI, le peu de portée de son esprit, sa politique vacillante rendaient la tâche de ses ministres extrêmement délicate. Depuis la mort de M. de Maurepas qui, malgré tous ses défauts et son âge avancé, maintenait cependant un certain équilibre, les ministères changeaient de main à chaque instant, surtout aux finances et à la guerre.
On avait décidé au commencement de 1787 de réunir une assemblée qu'on désigna sous le nom d'assemblée des Notables et qui se composait de députés des trois ordres, le clergé, la noblesse et le tiers état. Le duc de Ni\ernais siégeait parmi
les députés de la noblesse qui étaient au nombre de 36 ', les membres de l'assemblée des Notables étaient désignés par le roi et son conseil privé. Les notables n'étaient pas appelés pour résoudre les questions proposées, mais seulement pour donner leurs observations et leurs avis.
Cette première assemblée des Notables se sépara sans avoir fait rien d'important. Ce fut immédiatement après que le roi appela Nivernais au minislère; il entra au conseil comme ministre sans portefeuille.
Lorsque Mirabeau apprit que le duc de Nivernais de\eiiail ministre, il écrivit à son frère avec une aigreur mal déguisée :
« A propos du vieux temps, comment trouveslu le Nivernais qui entre au conseil et qui com-
1. L'assciuhlL'e îles Nolublcs de 1787 fut coavoiiuée pour le 2Ujanvifr pai' unoeii-culairo du iOdéeembre ITNfi. ma s rouverturc n'eut l'eu quL' le 2/ t'évrier. Elle se composai! de sepi aivlievèques, sept évêqucs, Ireiile-six genlilshouunes, luiil eoiisiillers d'État, quatre mailrcs des requêtes, le premier pr.'sident, trois présidea;s à morlicr, et le procureur général du parleim nt de l'aris; plus les preinieis présidents et procureurs généraux des autres parlements, des conseils souverains, de la chambre des omptes et de 1.1 cour des .ides; li-ois députés des États de Bretagne, de Bourgogne, d Arto.s et de Languedoc, les prévôts des marchands de i'aris ( t de L\on, le lieutenant civil de Paris, le procureur de Strasbourg et vingl-lrois maires des principales villes du royaume. L'assendilie lut divisée en sept bureaux, présidés par un prince. Les sept, |.ri's (iea'.s étaient Monsieur, le comte d'Artois le duc d( il ans le | lincc de Condé, le duc de Bourbon, le prince de Conti cl le due de Penthièvre.
mence la carrière ministérielle à soixante-onze ans ? Le conseil deviendra académique, et je suis persuadé que le petit homme se flatte que cette accolade remplira le vœu public. »
Nivernais sentait mieux que personne qu'il était bien tard pour répondre aux vœux des amis qui l'appelaient au conseil d'État ; cependant, vieux et infirme il s'y rendit, il sacrifia sa liberté à son devoir, se fixa à Versailles sans se faire la moindre illusion sur l'état actuel des affaires. Les principes politiques de ISivernais sont clairement exprimés dans ses Œuvres'. '.< Je demande qu'on guérisse les maladies du vieux corps politique par un régime et des remèdes a|)propriés qui conviennent non seulement au mal mais au tempérament : car ils ne peuvent réussir, s'ils ne conviennent pas à tous les deux ensemble. Cette méthode est bien loin de favoriser l'inaction d'un administrateur. 11 lui serait au contraire beaucoup plus commode de n'avoir dans ses spéculations d'autre règle que son imagination; de former seul et sans contradiction, dans son cabiuet, un système d'organisation nouvelle comme Descartes a formé un système du monde physique. Il ne faut pour cela que des idées et cette faculté de combinaison qui donne de la cohérence aux idées. »
1. Voir ses lettres sur V « Usage de l'esprit dans les affaires « .
« On projette aisément sur le papier les plus grands changements, les plus grandes innovations, et le papier n'oppose aucun obstacle. Il est bien plus facile de composer des livres que de gouverner des hommes ; de faire le plan d'une administration nouvellequede maintenir une vieille administration sans s'écarter des formes qui la constituent, et sans laisser subsister les abus qui s'y sont introduits. Il y faut une infatigable vigilance sur soi-même, pour se garantir de tout enthousiasme ; une étude sérieuse et profonde, pour ne pas confondre les prétentions avec les droits, les abus avec les usages; un esprit d'ordre inébranlable, pour mettre chacun à sa place ; il y faut le jugement le plus sûr et le plus exquis, pour devenir infaillible autant qu'il est permis à l'humanité de l'être ; il y faut enfin le tact le plus fin et le plus exercé par une observation constante, pour démêler l'opinion publique, en suivre les variations, s'y conformer quand elle est juste, ne la jamais heurter avec violence, et ne la contrarier jamais qu'avec des précautions infinies... »
Cette remarquable description des qualités nécessaire à un ministre indique d'avance la ligne de conduite que suivit, en effet, Nivernais pendant sa présence au conseil du roi, de 1787 à 1789. Il contribua fortement à décider Louis XVI
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à signer l'édit qui accordait enfin une existence civile aux protestants et que le Parlement refusa si longtemps d'enregistrer.
Trois mois après la séparation de l'assemblée des Notables le roi exila le Parlement de Paris à Troyes pour avoir protesté contre l'enregistrement de nouveaux édits sur les impôts. Le duc prononça un discours au conseil au sujet de l'exil du Parlement et des nouveaux édits : « Il s'expliqua en ministre, blâma le Parlement et fit entendre qu'il y avait des choses graves à considérer; que d'une part on était menacé d'une guerre, et que le défaut d'harmonie entre la nation et le roi ne pouvait qu'encourager les ennemis de la France à une rupture, ce que peut-être ils n'oseraient point faire en d'autres circonstances ; que d'autre part si l'on refusait d'enregistrer l'impôt, le roi pourrait être forcé à ne pas tenir sos engagements faute de moyen de le faire. » Ce discours produisit une assez vive impression sur le roi et il fut question d'envoyer à Troyes M. de Nivernais et M. de Malesherbe pour négocier avec le Parlement; mais Louis XVI, avec son déplorable système de politique vacillante rappela le Parlement le 20 septembre suivant et renonça à l'impôt. Le 19 novembre, le roi tient un lit de justice pour la création d'un emprunt de quatre cent vingt millions ; le duc d'Orléans s'oppose à cet emprunt, il est exilé, puis bientôt après rappelé; enfin le
8 mai 1788 le roi tient à Versailles un nouveau lit de justice dans lequel il fait enregistrer de nouveaux édits qui diminuent l'autorité du Parlement, et iî ordonne l'établissement d'une cour plénière; j3uis le 8 août, il révoque par un édit, le rétablissement de la cour plénière, et annonce la convocation des étals généraux pour le l"^'" mai de l'année suivante. Quand on rapproche ces actes les uns des autres, il ne faut })as demander d'autres preuves de la faiblesse et de la versatilité de la politique de ce malheureux monarque. Le duc de Nivernais en était au désespoir : il avait vivement insisté pour l'établissement d'une cour plénière et se montrait très efïVayé de la réunion des états généraux.
En revanche il fut un de ceux qui provoquèrent le plus vivement la formation des assemblées provinciales*, quoiqu'il sût fort bien qu'elle devait lui retrancher la majeure partie des droits qu'il possédait encore dans le Nivernais.
L'assemblée du Nivernais, dit M. de Lavergne, se réunit le 16 août 1788 dans la bibliothèque des Révérends Pères Récollets, sous la ])résidence
1 , Un décret du roi du 5 août 1787 régla les attributions de ces assemblées ; la principale cons'stait à répartir sous l'autorité du conseil du roi les impositions foncières et personnelles et celles dont le produit était consacré à des travaux publics provinciaux. L'élection de leurs membres avait lieu au deuxième degré, elles se composaient de députés des trois ordres, le tiers état avait le même nombre de voix que le clergé et la noblesse réunis.
de révêque de Nevers, monseigneur de Séguiran. Avant toute autre opération, l'assemblée vota des remerciements au duc de Nivernais auquel elle devait son existence'...
1 . Le duc entretenait à ses frais une Chambre des comph-i^ du domaine et duché-pairie de Nivernais et Donziois dont le procureur général était investi de grandes attributions. Cette charge remplie autrefois parle célèbre Guy Coquille appartenait rn 178<S au jurisconsulte Parmentier, auteur d'écrits estimés sur l'histoire locale et qui rédigea en 178.') le cahier des remontrances de la Chambi-e des comptes de Nevers, un des plus remarquables jjar la vigueur des idées et du langage. En choisissant un tel homme pour son fondé de pouvoir, le duc avait montré la même générosité qu'en provoquant l'établissement de l'assemblée provinciale qui ne pouvait manquer de mettre des bornes à son pouvoir.
Le prince Henri à Paris. — Une fête à Saint-Ouen. — Le proverbe « une hirondelle ne fait pas le printemps ». — La révolution en province. — L'émigration. — Épisode de Clamecy. — La Bussière et les officiers du bailliage. — Correspondance. — Les trente dragons de Hoyal-Piémont.
On n'a pas oublié l'accueil particulièrement aimable que Nivernais avait reçu du prince Henri pendant l'ambassade de Prusse; il en avait conservé un reconnaissant souvenir, et, lors du premier voyage que fit le prince à Paris, en 4784, le duc lui donna une fête superbe dans son hôtel de la rue de Tournon. Le roi l'avait délégué à ce moment-là pour faire au prince les honneurs de la capitale. Personne ne pouvait mieux s'en acquitter et il fut, du reste, secondé par tout le monde dans cette tâche, car, à cette époque, on
ne connaissait point les rancunes tenaces d'aujourd'hui. On oublia que le prince Henri ^ avait victorieusement combattu contre nous dans plus d'une bataille, et son séjour se passa fort bien.
Au moment de monter en chaise de poste pour partir, il dit gracieusement au duc de Nivernais qui l'accompagnait : « J'ai passé la moitié de ma vie à désirer voir la France, je vais passer l'autre moitié à la regretter. »
Ces regrets furent si réels que, deux ans après ce voyage, le prince Henri forma le projet de venir se fixer à Paris. Ses rapports avec son frère, le grand Frédéric, laissaient fort à désirer; cependant nous avons peine à croire que ce dernier eût vu avec plaisir l'établissement définitif de ce dernier en France; quoi qu'il en soit, le duc de Nivernais et madame de Sabran, qui était également liée avec le prince, reçurent ses confidences, et le duc fut chargé de tâter le terrain à la cour, pour savoir si ce projet serait bien venu du roi. Louis XVI répondit qu'il en serait fort aise et M. de Nivernais, en transmettant
1. Le comte de Ségur nous a laissé, disent les contemporains, un portrait fort exact du prince Henri :
« Vaillant guerrier, habile général, profond politique, ami de la justice, des sciences, des lettres et des arts, secourable aux infortunes ; la simplicité de ses manières et l'aménité de son caractère lui attiraient l'affection. La petitesse de sa taille, l'irrégularité de ses yeux, les désagréments de sa figure, qui choquaient au |)remier abord, s'oubliaient très vite en causant avec lui. » (Mémoires du comte de Ségur, t. II, page 140.)
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celte réponse au prince Henri, l'engagea à acheter le joli château de la Muette, dont le roi cherchait à se défaire pour des raisons d'économie. Que se passa-t-il à Berlin à ce sujet-là? nous l'ignorons; mais il est probable que Frédéric mit obstacle au projet de son frère, qui ne se réalisa point.
Deux ans plus tard, en février, le prince annonça à ses amis qu'il se préparait à un second voyage en France. Il y arriva, en effet, juste quatre mois avant la réunion des états généraux et il y resta jusqu'au mois de mai.
Il est difficde de supposer que le prince ignorât ce qui se passait à Paris ; ses nombreux correspondants devaient le tenir au courant de l'état de fermentation des esprits qui entraînait la nation presque malgré elle dans un mouvement nouveau et périlleux. Non seulement on était fort bien renseigné à Berlin, mais Henri suivait avec un vif intérêt la marche des idées et des événements, et il est fort probable que l'arrivée du prince à ce moment-là, ne fut pas forîuile.
C'était à l'hôtel de la rue de ïournon que le duc avait reçu le prince en 1784; cette fois-ci, ce fut à Saint-Ouen qu'eut lieu la fête qu'il donna en son honneur. Les jardins de ce délicieux téjour étaient célèbres et les étrangers sollicitaient avec empressement la permission de les visiter. Quoique la saison fût encore peu avancée, le du(i,
assez souffrant, était allé pour quelques jours à Saint-Ouen; le prince Henri s'y rendit aussitôt et y passa raprès-midi presque entière. De retour à Paris, on lui demanda ce qu'il pensait de ces magnifiques jardins : « Je n'y ai [)oint fait attention, dit-il, je n'ai vu que le duc de Nivernais. » Quelque temps après eut lieu la fête qui débuta par un dîner réunissant les personnages les plus intéressants à connaître pour le prince Henri. On y voyait les principaux membres de l'Académie française, des généraux, des ministres, les artistes les plus célèbres, peintres, sculpteurs ou musiciens, les femmes les plus aimables de la cour, entre autres mesdames de Mirepoix, de Sabran, la jeune Delpliine de Custine, sa tille, qui venait de se marier et dont la beauté était dans tout son éclat. Les convives étaient répartis en quatre tables, de manière à pouvoir observer l'étiquette des places et des rangs pendant le repas. Mais après le dîner, qui eut lieu comme de coutume à deux heures, l'on se rendit sur la magnifique terrasse du château dominant la Seine; là, l'étiquette dis[)arut et les groupes se formèrent au gré de chacun. De nombreux invités arrivèrent de Paris pendant l'après-midi, et, au moment où la nuit, qui commençait à tomber, lit rentrer les promeneurs, ils trouvèrent tous les salons ilhiininés, un théâtre dressé avec un orchestre sur le devant, et un concert com-
mença. Les premiers sujets du grand Opéra, entre autres Chéron et la Saint-Huberti, qui remportaient alors des succès éclatants, se firent entendre. Au concert succéda un proverbe avec ariettes, duos, trios, etc., intitulé: Une hirondelle ne fait pas le printemps, composé par le duc et le chevalier de Boufflers de retour du Sénégal. Le héros du proverbe était le prince Henri, et voici le sujet : Un dragon français (Mathurin), pendant une bataille de la guerre de Sept ans, se défendit comme un lion contre sept hussards noirs qui l'entouraient. Le prince Henri, voyant la bravoure du dragon, défendit qu'on lui ôtât la vie, fit panser ses blessures et, quand il fut guéri, le renvoya en France en lui -promettant de marier sa fille au premier voyage qu'il ferait en ce pays. Le fond de l'anecdote étant vrai, les auteurs ne manquèrent pas de l'embellir.
Au lever du rideau, on attend l'arrivée du prince pour célébrer les noces de Lise, c'est le nom de la fille de Maihurin ; un vieux seigneur des environs (le duc de Nivernais), dont Mathurin est le fermier, a convoqué ses amis pour fêter le mariage chez lui. L'époux est un bon homme vieux et riche choisi par le père, mais la fillette aime Colin, un jeune gars, pauvre et joli garçon, et ne se soucie point du mari que lui destine son père. Par bonheur, le prince arrive, devine
le chagrin de Lise, et dote Colin qui épouse son amoureuse. « Ah 1 si tous les princes étaient comme cela, maman, s'écrie Lise enchantée. — Dame, répond sa mère, une hirondelle ne fait pas le printemps I »
« Pour comprendre le charme de ce joli petit ouvrage, dit Grimm qui assistait à la représentation, il faut l'avoir vu. jouer avec tout l'intérêt qu'inspiraient la présence du prince et celle de l'auteur. Ce dernier apparut lui-même à la dernière scène et, ses lunettes sur le nez, il n'eut pas moins de grâce à chanter le couplet final. »
Quand le spectacle fut terminé, on servit un magnifique souper; pendant ce temps, le parc avait été illuminé jusqu'à la Seine, couverte ellemême de petites embarcations chargées de lanternes de couleur; c'était un coup d'œil féerique, et tous les équipages, suivis de laquais portant des torches et des flambeaux, firent, au pas, le tour du parc avant de reprendre la route de Paris.
Cette fête devait être la dernière ; désormais les belles dames en costume de campagne, robes abattues et coiffures à la Ques-aco, ne se promèneront plus dans les grandes allées du parc de Saint-Ouen, les jeunes seigneurs en habits de couleur tendre ne murmureront plus doucement à
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leurs oreilles l'éternelle chanson damour ; les grands lustres de cristal de roche et les girandoles dorées des anciens hôtels vont s'éteindre, ils n'éclaireront plus les riches habits de cour et les diamants séculaires des duchesses et princesses de vieille race. La Révolution arrive avec une effrayante rapidité donner le coup de grâce à cette riante existence dont Talleyrand disait : « Ceux qui n'ont pas vécu avant la Révolution n'ont pas connu la joie de vivre ». Bientôt la toile, qui s'est baissée sur les joyeuses comédies, les salons superbes et les châteaux princiers, se relèvera pour nous laisser voir un drame terrible dont le dernier décor sera la place Louis W et la guillotine.
Deux mois après le départ du prince Henri, les états généraux s'assemblaient à Versailles, Nivernais jugeait cette convocation prématurée et pleine de dangers; il usa de toute son influence pour l'empêcher, disant que « c'était aussi imprudent que de mettre une arme chargée entre les mains d'un enfant ». En effet, on y était si peu préparé que le gouvernement ne savait même pas, au moment de leur convocation, quel serait le mode de délibération ni les proportions exactes de la représentation nationale.
Nous n'avons pas la prétention d'écrire ici l'histoire de la Révolution fran(;aise; il s'agit ici tout simplement de suivre le duc dans les nom-
breuses péripéties qu'entraîne la marche vertigineuse des événements.
Le 5 mai 1789, les états généraux s'étaient donc ouverts à Versailles, et dès le 17 juin le tiers état se séparait des deux autres, quoiqu'on lui eût accordé une représentation aussi forte qu'au clergé et à la noblesse réunis parce qu'il représentait en effet la partie la plus nombreuse de la nation. Il se constitua en Assemblée nationale. Louis XVI fit fermer le 20 juin la porte de l'Assemblée nationale; le tiers se réunit alors au Jeu de Paume et jura de ne se séparer qu'après avoir donné une constitution à la France. Les prévisions de Nivernais sur les troubles qu'amènerait infailliblement la réunion des états généraux commençaient à se réaliser. Une grande agitation régnait à Paris et dans la province; il s'établit des clubs de toutes parts, on commença dès lors à faire usage des qualifications d'aristocrate et de démocrate. Le roi et son conseil, indécis et tiraillés, agissent tantôt- dans un sens, tantôt dans l'autre ; le 23 juin dans une séance royale des états généraux, le roi casse tous les arrêtés du tiers état, qui n'en persiste pas moins dans son opposition, puis le 27 juin, par un retour inexplicable, le roi ordonne au clergé et à la noblesse de se réunir au tiers état; ce fut après cet ordre que le duc, désespéré de voir l'inutilité de ses efforts et convaincu que la monarchie courait
à sa perte, se découragea tout à fait et donna sa démission. Le soir même, en rentrant à Paris, ne jugeant que trop bien l'état des choses, il dit à un petit groupe d'amis qui étaient réunis chez lui : « Ce qui nous attend désormais, cest la prison ou la mort. » Cela se passait au commencement de juin et, le 14 juillet, la prise de la Bastille donnait le signal des excès qu'il prévoyait ; elle fut suivie d'une jacquerie générale dont le Moniteur lui-même rend un compte effrayant :
« Dans les premiers transports de l'effervescence, ce fut un crime d'être gentilhomme, et les femmes mêmes ne pouvaient se garantir de la vengeance de la multitude. M. de Montesson fut fusillé au Mans après avoir vu égorger son beau-père. En Languedoc, M. de Barras fut coupé en morceaux devant sa femme près d'accoucher. En Normandie, un seigneur paralytique fut abandonné sur un bûcher, dont on le retira les mains brûlées. En Franche-Comté, madame de Batteville fut forcée, la hache sur la tête, de faire abandon de ses titres ; la princesse de Lislenay y fut également contrainte, la fourche au col et ses deux filles évanouies à ses pieds. Madame de Tonnerre, M. L'Allemand eurent le %iôme sort. Le ch(ivalier d'Ambli, traîné nu sur un fumier, vit danser autour de lui les furieux
qui venaient de lui arracher les cheveux et les sourcils. M. d'Ormesson, M. et madame de Montessu eurent pendant trois heures le pistolet sur la gorge, demandant la mort comme une grâce et ne voulant pas consentir à la cession de leurs droits. Ils furent tirés de leurs voitures pour être jetés dans un étang ^ »
Devant de pareils actes, la terreur s'empara des esprits et l'émigration commença; il est incontestable que ce fut une faute et qu'elle eut les résultats les plus fâcheux pour la famille royale, mais il faut se transporter à ce momentlà et au milieu d'excès aussi effrayants; il est certain que le premier mouvement devait être d'y échapper par la fuite, imaginant que cela ne durerait pas.
Il faut citer ici l'opinion d'un contemporain, publiciste éminent, sur les causes de l'émigration au moment même où s'accomplissaient tous ces crimes.
« Quiconque considérera impartialement les seules et véritables causes de l'émigration, les trouvera dans l'anarchie. Si la liberté individuelle n'eût pas été formellement menacée, si l'on n'avait pas mis en pratique le dogme insensé,