Mémoires du comte de Ségur, t. III, p
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L'hôtel de Nivernais était resté un centre oîi se retrouvaient encore ceux des amis qui n'avaient pas émigré : la maréchale de Mirepoix, la marquise de Gréqui, le prince et la princesse de Beauvau, l'évêque d'Alais, l'abbé Barthélémy, le marquis de Sainl-Lambert, le duc de Gharost, M. de Gontaut, la princesse de Poix, les Ségur; ces derniers représentaient bien les deux courants de l'opinion dans la noblesse. Le comte, revenu depuis peu de son ambassade en Russie, était ardent partisan des idées nouvelles. Le vicomte, au contraire, était l'image de cette jeunesse brillante de l'ancien régime « qui ne connaissait que le plaisir, l'amour, les arts et les batailles », mais qui cachait sous cette enveloppe frivole le courage intrépide dont elle donna les preuves pendant la Révolution. « Cette Révolution m'a gâté mon Paris, disait-il en riant, c'est ce qu'elle a fait de pire. Elle se vante d'un grand amour du bien public, d'une abnégation totale de tout intérêt privé, et elle se résume en deux mots : Ole-loi de là, que je m'y melte. » Le chevalier de Boufflers, qui n'avait pas encore émigré, faisait partie de l'Assemblée nationale, ainsi que le duc de la Rochefoucault-Liancourt. Il comptait aussi parmi les plus fidèles habitués du salon de la rue de ïournon. Boufflers se montra sous un aspect inattendu pour ceux qui ne voyaient en lui qu'un aimable et spirituel libertin; modéré,
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consciencieux, ennemi de toute mesure oppressive, il joua le rôle le plus honorable; ce fut lui qui proposa et fit rendre, en 1791, un décret important qu'on ne lui attribue guère, celui qui assure par brevet aux inventeurs la propriété de leur découverte.
Madame de Sabran était également restée à Paris, ainsi que sa fdle, madame de Custine, dont le beau-père et le mari servaient dans l'armée. Mais, après le 10 août, Boufflers, effrayé des dangers qui menaçaient la noblesse, émigra en Prusse avec madame de Sabran, qu'il épousa vers cette époque. Ils reçurent chez le prince Henri l'accueil le plus empressé au début, mais ils finirent ])ar se brouiller, et M. et madame de Boufflers ne rentrèrent en France que deux ans après la mort de leur ami Nivernais.
A partir de la fin de 179:2, la société semblait être en dissolution, toutes les habitudes changées, les rues étaient peuplées de gens sans aveu et sans habits, auxquels on ne pouvait supposer aucun état, si ce n'est celui de « bandit »; la garde nationale était si singulièrement composée qu'elle elTrayait plus qu'elle ne rassurait. « La peur agissait sur tout le monde, dit madame Vigée-Lebrun, les femmes grosses que je voyais passer me faisaient peine; la plupart avaient la jaunisse de frayeur. »
Le comte de Ségur, dont nous avons déjà parlé,
arrivant de Russie et, disposé d'avance avoir tout en beau, écrivait : « Sur ma route même, et avant de parler à personne, j'éprouvais une vraie surprise, car tout présentait à mes regards un spectacle imprévu; les bourgeois, les paysans, les ouvriers, leurs femmes même, montraient dans leur maintien, dans leurs gestes et sur tous leurs traits cjuelque chose de vif, de fier, d'indépendant et d'animé que je ne leur avais jamais connu. A mon départ de France, j'avais quitté un peuple paisible et courbé par habitude sous le joug d'un long assujettissement; à mon retour, je le retrouvais redressé, indépendant et trop ardent peut-être pour jouir avec sagesse d'une liberté nouvelle. »
En regard de ce tableau, en voici un autre tracé par madame Vigée-Lebrun au retour d'une visite à Romainville, précisément chez le maréchal de Ségur, père du comte : œ En route, nous remarquâmes que les paysans ne nous étaient plus leurs chapeaux; ils nous regardaient au contraire avec insolence, et quelques-uns même nous menaçaient avec leurs bâtons. »
Le duc de Nivernais savait fort l)ien qu'on l'espionnait de toutes parts ; sa fidélité au roi n'était ignorée de personne; chaque matin, il se rendait au palais des Tuileries faire sa cour comme au temps passé et ne s'en cachait point. Il était auprès du souverain pendant l'effrayante journée du 20 juin, quand la populace des faubourgs, péné-
trant dans le château des Tuileries, força le roi à coifler le bonnet rouge et l'insulta de toutes les manières.
Le duc avait été désolé de la tentative de fuite de la famille royale, arrêtée à Varennes; il la trouvait impolitique et nuisible, et, comme il le dit lui-même dans ses notes, il jugea dès lors la cause de la monarchie perdue et s'en ouvrit avec ses amis. On lui proposa alors plusieurs moyens sûrs de gagner la frontière et de rejoindre sa fille en Italie ou sa petite-fille à Aix-la-Chapelle; il refusa net, disant qu'aussi longtemps que le roi serait là, il ne quitterait pas Paris. Pendant l'effroyable journée du 10 août, Nivernais, retenu au lit par le retour de la fièvre qui lattaquait constamment, n'apprit que le soir le massacre des Suisses et des gardes du corps, et, le lendemain, la déclaration de l'Assemblée nationale qui suspendait le roi de ses fonctions. Le duc, pouvant à peine se soutenir, et en proie à une violente fièvre que ces nouvelles n'étaient pas faites pour calmer, se leva cependant pour se rendre auprès du roi le H au matin; mais il ne put le voir, et le lendemain, Louis XVI et sa famille, confiés à la garde de la Commune de Paris, étaient enfermés dans la prison du Temple.
Le duc n'ignorait pas qu'il avait été l'objet de plusieurs délations ; mais, fort aimé dans la section du Luxembourg (qu'on appelait la
section de Mutius Scsevola), il ne s'inquiétait pas outre mesure. Cependant, un rapport plus dangereux que les autres avait été fait à la séance du comité secret de l'Assemblée nationale, le 4 juin 1792, c'est-à-dire deux mois avant l'arrestation du roi. Le citoyen Chabot, orateur, prit la parole en ces termes : « M. Ma jeux vous dénonce que M. Nivernais se rend tous les jours chez le roi, à neuf heures au plus tard, qu'il y demeure jusqu'à midi; qu'il va de là à Saint-Ouen tenir un conciliabule d'aristocrates où la reine se rend quelquefois. » Cette déclaration fut suivie de Tordre de faire surveiller étroitement ledit Nivernais et de l'arrêter à la première occasion.
En effet, huit jours à peine après l'arrestation du roi, le duc fut secrètement averti qu'une perquisition serait faite dans son domicile le 18, à cinq heures du matin. Quatre commissaires de la section arrivèrent à l'hôtel de Nivernais; ils exhibèrent un ordre de l'assemblée générale de la section et furent immédiatement introduits; le duc, prévenu d'avance, était prêt à les recevoir. Ils demandèrent à faire une perquisition dans tout l'hôtel, et, sous la conduite de M. de Nivernais lui-même, ils visitèrent les appartements, ouvrirent les secrétaires et les armoires qui contenaient de « nombreux papiers dans des cartons » ; ils les firent tous transporter dans
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une petite pièce à côté de la bibliothèque et apposèrent les scellés sur la porte et la fenêtre de ce cabinet.
« Après laquelle opération, dit le procès-verbal, nous avons interpellé ledit sieur de Nivernais de nous déclarer s'il n'a pas de correspondance avec aucune personne émigrée; il a répondu que non, si ce n'est qu'il a sa petite-fille, aujourd'hui dame de Mortemart, à Aix-la-Chapelle, avec laquelle il est en correspondance, ainsi qu'avec la duchesse de Brissac, sa fille, auprès de Venise, où elle prend les eaux, et qu'elle est absente depuis quatre ans environ.
» A lui demandé s'il n'était pas des conseils du roi? a répondu qu'après l'assemblée des Notables, il l'a été jusqu'au mois de juin 1789 et qu'il ne l'a pas été depuis.
« A lui demandé s'il avait des relations secrètes avec la reine, arépondu que non, non plus qu'avec le roi.
« A lui demandé s'il est resté exactement en France depuis la Révolution, arépondu que oui.
» A lui demandé s'il a des liaisons ou des correspondances avec aucun prêtre réfractaire, a répondu que non, si ce n'est qu'il est lié avec l'ancien évêque d'Alais, qui est actuellement à Paris, parce que son évêché a été supprimé.
« Lecture à lui faite de ses réponses, a dit
icelles contenir vérité, y a persisté et a signé avec nous. »
Après cet interrogatoire, les commissaires se retirèrent, laissant le maître de la maison en état d'arrestation, sous la garde d'un nommé Deseine et de deux sentinelles placées à la porte.
Deseine ne gêna pas le moins du monde son prisonnier, car il s'empressa de suivre à la cuisine le brave Liebbe, premier valet de chambre du duc, qui lui fit servir un bon déjeuner. Dans Taprès-midi du môme jour, le duc vit arriver de nouveau les quatre commissaires accompagnés de Jean-François Godard, officier municipal, commissaire nommé séance tenante par délibération (lu conseil général de la Commune, pour faire la levée des scellés et procéder à la vérification de tous les papiers. Ils exposèrent au duc le sujet de leur nouvelle visite. « En conséquence, dit le procès- verbal, nous l'avons sommé de nous représenter sains et entiers les scellés par nous apposés sur ses papiers dans la pièce suivante. A quoi obtempérant, le sieur de Nivernais nou& a introduits dans la salle de sa bibliothèque où,, vérification faite des scellés sur la porte d'entrée de la petite pièce, dit le cabinet de la bibliothèque, nous avons trouvé les scellés sains et entiers; en conséquence, pour faire ouverture de la porte, nous les avons brisés et en avons
déchargé le sieur de Nivernais, de même sur la croisée donnant sur le jardin.
« Après laquelle opération, procédant ensuite à Texamen des papiers que nous avons fait resserrer dans ladite chambre, nous avons trouvé une très grande correspondance avec beaucoup de personnes, tant en France que chez l'étranger. Nous avons bien remarqué dans ces diverses correspondances que leurs auteurs ne sont point dans le sens de la Révolution. Nous avons très bien remarqué aussi, par diverses notes écrites par le sieur de Nivernais, qu'il participe à ces sentiments. Mais, dans tout cela, nous n'avons pas trouvé de faits positifs, en telle sorte qu'il est impossible de l'inculper d'une manière certaine.
» En conséquence, nous avons jugé nécessaire de lever l'arrestation provisoire prononcée contre ledit sieur Nivernais et de décharger de la garde de sa personne le sieur Deseine. A la charge néanmoins par ledit sieur Nivernais ainsi qu'il s'y oblige, de ne point sortir de Paris sous quelque prétexte que ce soit jusqu'à nouvel ordre et de se représenter s'il en est requis et a ledit sieur Nivernais signé avec nous.
(Suivent les signatures.)
Cette première alerte une fois passée, tout rentra à peu près dans l'ordre rue de Tournon, mais le duc apprit bientôt par son fidèle Doloret
que le château de Saint-Ouen était occupé militairement parle général Berruyer \ d'après l'ordre du ministre de la guerre. On avait appris que l'armée des alliés s'était emparé de Longwy et de Verdun et on groupait des troupes nombreuses autour de Paris pour se préparer à se défendre. Les soldats s'installèrent non seulement dans toutes les dépendances, mais encore dans le château, et les belles prairies où paissaient les moutons enrubannés du chevalier de Boufflers devinrent une sorte de haras pour les chevaux de remonte. Il fallut bien accepter ce qu'on ne pouvait empêcher, et par-dessus le marché, payer trois cents livres pour l'habillement des volontaires, et quatre cent soixante-dix-neuf livres pour la prise de possession du château de Saint-Ouen par les troupes; ce dernier article fut particulièrement sensible à M. de Nivernais qui trouvait par trop ironique de payer de ses deniers les frais d'envahissement de son château.
Quinze jours après la descente des commissaires eut lieu l'effroyable massacre de septembre qui dura quatre jours ; il suffisait aux septembriseurs qu'un homme fût désigné comme prêtre ou comme noble pour le tuer sous prétexte qu'il
1. Berruyer (Jean-François), né à Lyon, 6 janvier 1737; nommé colonel (les carabiniers dès le commencement de la Révolution, il devint bientôt général et commanda en 1793 les troupes rassemblées près de Paris. 11 mourut en l8Ui, cuniinaiidaiit dis Invalides.
était ennemi de la Révolution. Une terreur panique régnait dans tout Paris et le 6, au moment où finissait le carnage, le duc fut mandé à sa section ; il ne douta pas que sa dernière heure ne fût arrivée. Mais avec le calme qui ne l'abandonnait jamais, et accompagné seulement de son fidèle Liebbe, il se rendit au Luxembourg où, à son grand étonnement, il trouva seulement un comité de la section qui lui fit prêter le serment décrété par l'Assemblée nationale avant sa chute.
En voici le texte de la main même du duc :
« Le sieur Mancini de Nivernais, demeurant rue de Tournon, âgé de soixante-seize ans, Si prêté le serment de maintenir la Liberté et l'Égalité et de mourir en la défendant, ainsi que la sûreté des personnes et des propriétés, de mourir s'il le faut pour l'exécution de la loi.
» 6 septembre 1792. o
Le duc, assez satisfait d'en être quitte à si bon marché, rentra rue de Tournon. Au milieu de ces troubles croissants , l'Académie française continuait à tenir des séances régulières auxquelles le duc ne manquait jamais d'assister, sauf quand sa santé très altérée l'en empêchait tout à fait. Elle résidait toujours au Louvre, mais elle se vit