‹ La fin du XVIIIe siècleChapitre 48 sur 62 · Vatei, t. III, p. ICI · texte numérisé non relu

Vatei, t. III, p. ICI

M. de Brissac fut emprisonné dans l'ancien couvent des Minimes, à Orléans; il y resta sous les verrous attendant que les grands jurés fussent réunis pour statuer sur son sort. Mais les événements politiques s'assombrissaient de plus en plus et les sj^mptômes les plus alarmants faisaient pressentir le dénouement fatal du 10 août. Après les massacres qui suivirent la prise des Tuileries, il n'y avait plus à se faire illusion, et aussitôt que M. de Brissac les apprit, il écrivit son testament. Il instituait sa fille madame de Mortemart, sa légataire universelle ; celle-ci, bouleversée du danger que courait son père, avait écrit à madame Du Barry pour tâcher d'avoir des nouvelles. La comtesse s'était rendue à Orléans, et parvint plusieurs fois jusqu'au prisonnier; elle fit passer des lettres à madame de Mortemart qui lui écrivit de nouveau pour la remercier. Le duc, sachant cela, ajoute à son testament ces lignes adressées à sa fille : « Je lui recommande aussi ardemment une personne qui m'est chère et que les malheurs des temps peuvent mettre dans la plus grande détresse. Ma fille aura de moi un codicille qui lui indiquera ce que je lui ordonne à ce sujet. » Ce codicille est daté du même jour, le 11 août 1792; il léguait à madame Du Barry une rente annuelle et viagère de vingt-quatre mille francs ou bien une somme de trois cent mille francs une fois payée à son

choix. A la même date, M. de Brissac écrit à madame Du Barry :

« J'ai reçu ce matin la plus aimable des lettres et celle qui depuis longtemps a plu davantage à mon cœur. Je vous en remercie. Je vous baise mille et mille fois; oui, vous serez ma dernière pensée. Nous ignorons tous les détails. Je gémis, je frissonne. Ah ! cher cœur, que ne puis-je être avec vous dans un désert plus que je n'ai pu être qu'à Orléans où il est fort fâcheux d'être. Je vous baise mille et mille fois ! Adieu, cher cœur. La ville est tranquille jusqu'à présent. »

L'Assemblée législative, prévenue de l'effervescence qui régnait à Orléans par l'arrivée de deux cents fédérés marseillais, rendit un décret par lequel elle ordonna que les prisonniers fussent dirigés sur le château de Saumur; mais malgré ce décret, on achemina les prisonniers sur Paris, sur des chariots qui servaient pour le transport des boulets de canon; ils se mirent en marche le 3 septembre — les voitures allaient au pas — et n'arrivèrent à Versailles que le 7 septembre, après avoir été insultés dans les campagnes qui environnent Versailles. Dans la ville même l'exaltation était extrême ; le conseil général de la Commune, effrayé, imagina de calmer les meneurs de ces manifestations en

38) LE DUC r>E NIVERNAIS.

décrétant que les prisonniers seraient enfermés dans les cages de Tancienne ménagerie du parc, « ce qui aurait l'avantage de satisfaire Vanimadversion populaire et tV atténuer le sentiment de la haine en faisant naître des idées de mépris (sic). »

Pendant ce temps, les chariots et leur escorte s'engagèrent dans la rue des Chantiers pour arriver directement à la ménagerie. Ils traversèrent la rue de Paris, la place d'Armes et arrivèrent à grand'peine à la hauteur du ministère de la guerre; là, ils furent arrêtés par la foule, la grille de l'Orangerie étant fermée et gardée par les émeutiers; on essaya de faire rebrousser chemin aux prisonniers et de remonter la rue de l'Orangerie, mais à ce moment-là déjà tout-était perdu. Les chariots furent assaillis tout à coup par une troupe de forcenés qui, s'élançant sur les malheureux prisonniers, sans armes et sans défense, les massacra à coups de sabre, de pique et de baïonnelle; l'escorte qui devait les défendre ne tira pas un coup de fusil. L'infortuné duc de Brissac était assis sur la paille du troisième chariot; on détela les chevaux et les prisonniers furent littéralement hachés. M, de Brissac, le visage labouré en tous sens par les coups de sabre et le nez presque tranché, lultait encore de toutes ses forces, mais on le précipita de la voiture, on le mutila de différentes manières, puis on l'abandonna, et une heure après il était encore étendu

sur le carrefour où il venait d'expirer. Alors on lui coupa la tête, on la mit au bout d'une pique, et on la porta triomphalement de Versailles à Luciennes. Arrivés là les assassins traversèrent le jardin, pénétrèrent dans le pavillon en poussant des cris effrayants, et ouvrant brusquement la porte du salon oij était madame Du Barry plus morte que vive, ils lancèrent la tête du duc de Brissac, qui vint rouler aux pieds de sa maîtresse.

On n'ose affirmer que le duc eût pu échapper à cette horrible destinée, mais il est certain que sa liaison avec madame Du Barry fut une des premières causes qui le firent figurer sur les listes de proscription.

C'est en Italie que la duchesse de Brissac apprit cette efrro3'able nouvelle, et quelque graves que fussent les torts de son mari vis-à-vis d'elle, elle les oublia pour ne songer qu'aux premières années de bonheur qu'il lui avait données. Sa santé fut profondément ébranlée de cette violente secousse et nous avons pu voir, dans des lettres écrites bien des années plus tard, quelle profonde mélancolie et quel découragement de la vie ces douloureux événements avaient laissés au cœur de celle qui avait été si longtemps la jo3'euse et brillante Mancinelte.

Madame Du Barry se consola rapidement soit avec Georges Seymour, soit avec le duc de Rohan

Rochefort, et, en dernier lieu, avec un personnage plus obscur nommé Lavallery.

Revenons maintenant à l'hôtel de la rue de Tournon où le terrible événement que nous venons de raconter avait causé une émotion profonde. Des scènes moins dramatiques, mais peu rassurantes allaient s'y passer. L'abbé Barthélémy, l'ami si intime et si dévoué de madame de Choiseul, était ainsi qu'elle le plus fidèle habitué de M. de Nivernais. Il avait alors soixanledix-huit ans et il touchait à une (lisgràce que son âge, ses infirmités et sa conduite ne permettaient pas seulement de soupçonner. Barthélémy était alors directeur du cabinet des médailles à la Bibliothèque. Laissons la parole au duc i

« Le 30 août 1793, il fut dénoncé sous prétexte d'aristocratie (accusation qui pouvait surprendre un homme à qui la langue grecque était si familière). La dénonciation était du nommé Duby, commis à la Bibliothèque, et consignée dans une lettre de lui au nommé Chrétien, limonadier, membre de la section dont est la Bibliothèque, qui lut cette lettre à la section d'abord, et ensuite à la Commune. Dub}^ ne connaissait pas Chrétien, Chrétien ne connaissait pas Duby, Barthélémy n'avait jamais vu ni l'un ni l'autre, et il est aisé de juger qu'il n'était pas mieux connu d'eux! Dans les temps de trouble où la défiance parait

de première nécessité, tous les dénonciateurs sont écoutés et toutes les dénonciations sont reçues. »

On alla chercher Barthélémy chez madame de Ghoiseul où il était alors et il fut conduit à la prison des Madelonnettes. Madame de Ghoiseul, bouleversée, courut aussitôt chez M. de Nivernais auquel on attribuait encore de l'influence dans son quartier, pour obtenir de lui de l'accompagner dans les bureaux pour éclairer le gouvernement sur l'erreur qui avait fait arrêter Barthélémy. Elle y réussit, et le soir môme, elle apportait à son ami la nouvelle de sa délivrance. En effet, Barthélémy rentra chez lui sous l'escorte de deux gardiens et il écrivit le lendemain à madame de Ghoiseul :

A la citoyenne Ghoiseul, rue Dominique au coin de la rue de Bourgogne.

« Au nom de Dieu, divine citoyenne, ne prenez pas la peine de venir ici, ni par la faveur d'un fiacre, ni par le secours de M. de Nivernais; laissons passer le mauvais temps; quand il aura fini sa course, je commencerai la mienne ; je suis assez bien, je ne suis arrêté que par mes nerfs qui ressemblent à des cordes à violon qui jurent sous l'archet. J'ai à la vérité deux officieux, mais ils sont si souvent de garde que je ne puis pas envoyer chez vous tous les jours.

» Je voudrais à l'exemple des Levantins élever un pigeon pour vous porter mes billets; mais outre que nous n'avons pas encore de professeur pour ce genre de courrier, j'aurais peur que Marianne, dans ce moment de disette, ne mît le mien à la broche. Regardez à vos pieds, vous m'y trouverez toujours ^ »

Peu de jours après, l'abbé, délivré de ses gardiens, retrouvait sa liberté; mais une nouvelle arrestation devait bientôt succéder à la sienne.

1. Madame de Choiseul, après avoir sacrifié à son mari tous ses biens disponibles, jusqu'à ses diamants, avait encore consacré après lui toutes les rentes dont elle avait l'usufruit à sa mémoire. Elle ét.iit réduite à vivre dans un modeste entresol avec un laquais et une cuisinière, dépensant la dixième partie de son revenu, pour acquitter les dettes de M. de Choiseul; elle paya jusqu'à la Révolution plus de trois cent mille ccus par an pour les éteindre.

Le duc de Nivernais est arrêté. — On lui accorde de demeurer chez lui. — Réquisitoire de Ghaumette contre le citoyen Mancini-Nivernais. — Les dons à la section.

— 11 passe cinq mois chez lui, puis il est réintégré aux Carmes. — La page déchirée au registre d'écrou.

— La Bussière. — Interrogatoire. — La prison des Carmes et les détenus. — Exécution de madame Du Barrv.

La mort du duc de Brissac devait fatalement ramener l'attention sur son beau-père. Cependant il ne fut point inquiété jusqu'au mois de septembre 1793. Profondément affecté de la mort du roi, il vivait dans une retraite absolue pendant les jours si terribles à passer. A chaque séance de la Convention, le danger qui menaçait les ci-devant et les suspects devenait plus près-

sant. Il faut lire les Mémoires du temps pour se rendre compte du tourment causé par l'incertitude perpétuelle du lendemain. Au milieu de cette ville en révolution, où voire vie était toujours à la merci du voisin qui vous épiait, du domestique qui vous vendait, du jaloux qui vous trahissait et même de l'ami dont un mot irréfléchi vous livrait, l'existence était devenue à ce point intolérable que l'arrestation même semblait une délivrance. L'arrivée de la catastrophe, attendue pour ainsi dire d'heure en heure, était presque un repos en comparaison de la vie inquiète et troublée que l'on menait chez soi. Cet événement ne devait point tarder à s'accomplir pour le duc...

Un des membres les plus violents de la Convention, le terrible Chaumette ^ était l'ennemi mortel

1. Cbaumette (Pierre-Gaspard), né à INevers en 1763. Son inconduite et sa dissipation le firent renvoyer du collège; son père l'embarqua comme mousse ; il devint timonier, puis quitta la mer. En 1789, on le retrouve chez un procureur à Paris, où il était, clerc copiste. Il fit connaissance avec Camille Desmoulins et fut désigné par les comités à haranguer la multitude et les clubs; sa violence, sa facilité d'élocution et sa voix sonore lui valurent de grands succès. Au 10 août, il était au premier rang des clubistes; nommé procureur de la Commune, après la démission de Manuel, il devint le persécuteur acharné du roi et de la reine. Ce fut lui qui provoqua l'établissement du tribunal révolutionnaire. La loi des suspects fut également imposée par lui à la Convention. Il avait pour substitut le terrible Hébert. Chaumette fut arrêté par Robespierre, conduit dans la prison de Luxembourg et guillotiné le 13 avril 1794, vingt jours après son substitut.

du duc de Nivernais. Nous ignorons le motif de cette haine, car Ghaumette, fils d'un cordonnier de Nevers, devait connaître mieux que personne la douceur et la facilité que le duc avait toujours apportées dans ses rapports avec les habitants de son duché. Quoi qu'il en soit, ce fut lui qui demanda au conseil général de la Commune de Paris l'arrestation du ci-devant duc de Nivernais comme concussionnaire et prévaricateur. On n'avait pas l'habitude de rien refuser au terrible procureur de la Commune et sa demande fut déférée à la section de Mucius Scaevola, dans laquelle était comprise la rue de Tournon. Quoique la plupart des membres de cette section fussent favorables à Nivernais, ils n'osèrent point désobéir.

Au milieu de la nuit du 8 au 9 septembre, et non pas du 13 comme on l'a toujours dit, des coups violents retentissaient à la porte cochère de la rue de Tournon. Un commissaire, suivi de deux délégués, de quatre gardes civiques et porteur d'un mandat d'amener, se présenta et pénétra dans l'hôtel. Le duc, réveillé en sursaut, demanda le temps de s'habiller; puis, entrant dans sa bibliothèque, où l'attendaient le commissaire et les deux délégués, il s'informa tranquillement du motif pour lequel les citoyens ici présents s'introduisaient chez lui à pareille heure. Le commissaire exhiba son écharpe et signifia au

duc son arrestation. Ciiliii-ci, sans se départir de son calme, demanda s'il pouvait en connaître les motifs.

Il lui fut répondu qu'on accusait son caractère dissimulé et ses opinions, qui sont comme ceux (sic) de tous les ci-devant nobles. « Mon caractère est bien loin d'être dissimulé, répondit-il; tous ceux qui me connaissent savent, au contraire, que je suis trop confiant. Quant à mes opinions, elles sont qu'un honnête homme doit se conformer exactement aux lois de son pays, et c'est ce que j'ai toujours pratiqué, comme ma section doit le savoir. — Mais, reprit le commissaire, au 10 août, vous avez reçu des équipages dont les personnes ne sont sorties de chez vous que très avant dans la nuit? — La veille du 10 août, j'étais malade, répondit le duc, et plusieurs personnes sont venues me voir le soir, mais aucune n'est restée chez moi plus tard que onze heures ^ »

Le procès-verbal de cet interrogatoire fut rédigé et le commissaire intima l'ordre à M. de Nivernais de le suivre à la caserne des Carmes, où il devait être écroué. C'était précisément dans la prison des Carmes^ que les scènes de massacre

1. Tout cet interrogatoire est éciil de la inuia même du duc. (Archives d'Havrincourt.)

2. L'ancien couvent des Carmes, rue de Vaugirard, avait étj transformé en prison et en caserne. Les bâtiments existent encore.

LE DLC DE MVEBNAIS. 389

les plus terribles s'étaient passées l'année précédente ; on en conservait un souvenir plein d'effroi, mais il n'y avait pas à résister; le duc fit préparer à la hâte un paquet de vêtements par son vieux Liebbe, qui obtint, par grande faveur, la permission d'accompagner son maître jusqu'à la porte de la prison, située à peu de distance; un fiacre attendait le commissaire, les deux délégués et leur prisonnier dans la cour. Le trajet ne fut pas long, et, à quatre heures du matin, M. de Nivernais entendait refermer sur lui les lourdes portes de la caserne et pénétrait dans la chambre étroite et basse qu'il devait habiter désormais sans savoir quelles seraient la durée et surtout l'issue de sa captivité.

Le 26 septembre, c'est-à-dire quinze jours après l'arrestation du duc, Ghaumette prononça au conseil général de la Commune de Paris un long discours pour rendre compte d'un voyage qu'il venait de faire en Nivernais. Si l'on avait besoin de preuves de l'innocence du seigneur le plus débonnaire qui fut jamais », il faudrait lire le réquisitoire de Ghaumette qui, malgré son envie du contraire, est obligé de constater que le Nivernais jouit d'une parfaite tranquillité et ne signale pas un ancien abus. Dans ce discours ampoulé et ridicule, il déclare, sans dire comment, « que les patriotes ont régénéré le département »; il se })laint seulement

d'avoir trouvé les forges dans l'inaction; mais il a 'ranimé k zèle des forgerons en créant un club ■'parmi eux (sic); ils travaillent maintenant, et des quantités de bombes et de Ijoulets vont sortir de leurs ateliers I »

Il fait ensuite entendre les plaintes des habitants des campagnes dont « plusieurs ont été ruinés par les vexations et les injustices du ci-devant duc de Nivernais, autrefois seigneur d'une partie de ce département ». « Je propose que le ci-devant duc de Nivernais ne soit point relâché de la maison d'arrêt où il est retenu avant qu'il restitue aux pauvres, aux veuves et aux orphelins de ce département ce qu'il leur a volé par des concussions et d'autre manière, »

Là-dessus, on séquestre ses biens, on se saisit de l'antique couronne ducale en or massif et on l'apporte à Paris pour la briser pompeusement sur l'autel de la patrie.

On se tromperait cependant en croyant que le discours de Chaumette fût l'unique cause de l'arrestation de Nivernais. La question d'argent a joué un très grand rôle pendant la Révolution et nous en trouvons des preuves manifestes dans les papiers du duc. Il était à coup sur le plus riche particulier de sa section, resté à Paris, et il lui servait littéralement de vache à lait, comme nous allons le voir. Mais peu de semaines

LE DUC DE Nivernais. 391

avant son arrestation, il avait reçu la demande d'une somme considérable qu'il se trouvait dans l'impossibilité de payer, comme il l'explique dans la lettre suivante^ :

Aux citoyens composant le Comité de surveillance de la section de Mucius Scœvola .

« Citoyens,

» J'ai fourni il y a quelques jours aver plaisir, mais non pas sans embarras, une somme de trois mille francs qui m'a été demandée de votre part. Vous savez que je ne me suis jamais refusé à rien de ce qui pouvait convenir à la section et je serai toujours dans la même disposition, et ma bonne volonté ne pourra jamais être arrêtée que par l'impossibilité. C'est le cas où je me trouve aujourd'hui, parce que ma fortune est fort amoindrie depuis quelque temps. Je crois, en conséquence, devoir éclairer votre religion en

1. Cette lettre, ainsi que tous les détails relatifs à l'arreslation du duc, à ses impôts, à sa prison, à ses dépenses, les minutes et les notes écrites de sa main pendant la période de la Révolution, sont tirés des archives du marquis d'Havrincourt. Nous indiquons cela une fois pour toutes.

mettant sous vos yeux l'état de mes affaires, que vous trouverez suffisamment détaillé dans la petite note que vous trouverez ci-jointe. » Je suis votre concitoyen.

» Salut et fraternité,

» Manciini-Nivernais. -0

État succinct et exact de ma fortune acluelle : Quatre-vingt-six mille neuf cent huit livres de rente

« Sur lesquels j'entretiens et je nourris trente personnes, tant à Paris qu'à Saint-Ouen.

)) Une taxe extraordinaire en Nivernais m'ôte deux cent cinquante mille livres, et par conséquent mon revenu en sera diminué de quatorze à quinze cents livres.

» J'ai payé quarante mille livjes de contribution patriotique et je viens de payer à la trésorerie nationale, pour ma taxe à l'emprunt forcé, un cinquantième de mes quatre-vingt-six mille neuf cent huit livres dix-huit sols. Ma terre de Saint-Ouen a été occupée pendant dix-huit mois, ce qui m'a fait perdre le revenu des prairies.

» J'ai perdu depuis la Révolution plus de cent soixante mille livres de revenu, par les suppressions successives.

» J'ai cru devoir donner à mes concitoyens ce détail exact de ma fortune actuelle, afin qu'ils connaissent combien elle est éloignée de l'opinion qu'on paraît en avoir. »

Élat des rentes et pensions qui se payent annuellement à la caisse de M. de Nivernais.

M. Moreau, secrétaire 1700 livres.

M. Marvereau, secrétaire 700 —

Domestiques, etc.

Liebbe, premier valet de chambre 300 —

Récapitula lion des charges.

Paris, appointements et gages. . 15.960' 5^ » noui^s

Saint-Ouen. - 12.020 » ^ ^ ^^^

Rentes perpétuelles 41.220 S^

Rentes viagères et pensions . . 9.33 j » Rentes et pension du duc de

Nevers •).078 » » V 67 . 325' 3* i'^

Bienfaits et bonnes œuvres. . . 754 » »

Intérêts d'obligation 2..500 » »

Imposition Paris et Saint-Ouen. 8.431 18 4''

Total générai 95.303' 8^ ¥

Il est fort probable que la section, voyant l'impossibilité dans laquelle était le duc de fournir de nouvelles sommes, cessa de s'opposer à son arrestation, tout en restant, dans le fond, assez bien disposée pour lui ; en voici la preuve. Nous avons laissé le citoyen Mancini à la prison des Carmes ; on peut l'y croire bien définitivement incarcéré, car à cette terrible époque, les prisons n'avaient pas coutume de rendre facilement leurs prisonniers. Mais, à l'opposé de tout ce qui se passait ailleurs, celle des Carmes se montra clémente pour le duc. « Agé de près de quatrevingts ans, miné par la fièvre et n'ayant qu'un souffle de vie, sa santé était à tel point détruite, sa fin paraissait si prochaine, il faisait avec tant de grâce tous les sacrifices qu'on exigeait de lui, que ses gardiens eux-mêmes cherchèrent à le faire oublier de ses juges. »

Voilà ce que dit Sainte-Beuve, d'après tous les biographes de Nivernais ; mais grâce aux notes de la main même du duc, conservées par ses descendants, nous nous trouvons en face d'une révélation assez inattendue ^

1. Ce fait, de subir la prison chez soi, n'est pas un fait exceptionnel ; plusieurs personnes, très âgées ou infirmes, reçurent l'autorisation de subir leur emprisonnement chez elles, mais cela n'était, en général, que pour un temps fort court et surtout il n'arrivait jamais que le prisonnier fût promené de la prison chez lui et de chez lui à la prison, comme le fut le duc de Nivernais.

Après un premier interrogatoire fort sommaire, le prisonnier obtint, chose difficile et rare, d'être reconduit à son hôtel de la rue de Tournon, accompagné de quatre gardiens qu'il payait luimême à raison de cinq francs par jour, plus leur nourriture ; il y resta près de cinq mois, ignoré de tous, sauf peut-être de quelques intimes amis ; l'hôtel était fermé en apparence du côté de la rue de Tournon, mais on pouvait y pénétrer par une petite porte du jardin donnant rue Garancière. Gomment ce fait échappa-t-il à l'irascible Ghaumetle, nous ne nous chargeons point de l'expliquer ; seulement nous en avons la preuve écrite sous nos yeux. Le duc resta donc mystérieusement caché dans son hôtel avec ses quatre gardiens; il est probable qu'ils passèrent aux yeux du public pour garder les scellés qu'on avait apposés sur un petit chiffonnier contenant des diamants, car la présence de ces quatre hommes ne pouvait être ignorée du quartier. Mais il faut ajouter que le duc y était adoré; sa bonne grâce et ses libéralités lui avaient conquis même les sympathies des gens du peuple; on en avait eu la preuve lors d'une saisie qu'on voulut pratiquer chez lui deux ans auparavant, à la demande d'un ancien procureur de Nevers qui voulait se faire rembourser le prix de sa charge, que le duc ne lui devait pas et refusait de payer. L'huissier chargé de la saisie ne put parvenir à trouver

dans toute la rue de Tournon un seul homme qui voulût servir de témoin et signer au procèsverbal. » Il est donc probable que tout le monde conspira à cacher les facilités extraordinaires qui furent accordées au duc pendant sa détention. Il resta ainsi chez lui près de quatre mois, c'està-dire jusqu'à la iin de lévrier.

Cette bizarre manière de subir une détention n'est pas la seule cause d'étonnement que nous rencontrerons à cette époque singulière de la vie de Nivernais. Ayant voulu constater la date exacte de son entrée à la prison des Carmes, dans les registres d'écrou existant au musée Carnavalet ^ il nous a été impossible de trouver la moindre trace de son entrée; évidemment, la page qui en'contenait la mention a été déchirée, cette suppression explique un fait qui jusqu'à présent l'avait été d'une manière différente. Nivernais, ancien favori de Louis XV, ancien ambassadeur, ancien ministre de Louis XVI, connu par son dévouement au roi et à la reine, beau-père du duc de Brissac, dernier seigneur féodal, avait certes tous les droits possibles à la guillotine: eh bien, pendant toute la durée de sa détention, il n'a pas même été traduit devant le tribunal révolutionnaire.

1. Ce sont les copies de ces registres, prises par M. Léon Labat avant l'incendie de l'Hôtel de Villi», qui a détruit les originaux.

Ce fait a frappé tout le monde et chaque biographe a répété, à la suite de François de Neufchâteau, que les geôliers des Carmes, dont Nivernais avait gagné le cœur, s'étaient entendus pour le cacher à ses juges; cette supposition n'est pas admissible un instant. Quelle pouvait être l'influence d'un guichetier en comparaison de celle de Chaumette, procureur de la Commune ? Le fait devient, au contraire, facile à expliquer par la suppression de la page du registre d'écrou ; dès l'instant que le prisonnier n'y figurait pas, il ne pouvait pas être appelé devant le tribunal révolutionnaire. Quelle était donc la main bienfaisante qui avait arraché cette page? Nous nous creusions vainement l'esprit en revenant de Carnavalet pour la trouver, quand relisant les lettres des officiers du bailliage de Clamecy nos yeux se portèrent sur leurs signatures. En tête de celles qui figurent au bas d'une lettre, protestant de leur dévouement éternel au duc, le nom de La Bussière vint nous frapper; serait-il donc vrai que ce personnage un peu légendaiie a rendu réellement une partie des services qu'on lui attribue, et serait-ce à son intervention secrète qu'on doit la disparition de la page du registre d'écrou? En tout cas, dans chaque lettre écrite au duc par La Bussière, nous trouvons les protestations de dévouement et de respectueuse affection les plus vives.

ÔMii LE DUC DE NIVERNAIS.

11 existe une coïncidence trop frappante entre les faits que nous venons de citer pour les passer sous silence, mais nous ne trouvons pas non plus la preuve suffisante pour en tirer une conclusion définitive. On peut seulement résumer ceci : une main inconnue et bienfaisante a empêché le duc de paraître devant le tribunal révolutionnaire, en déchirant la page du registre d'écrou. Ce rôle de sauveur a été, prétend-on, souvent exercé par un personnage nommé La Bussière, et, parmi les anciens officiers de bailliage du duc, il existe un La Bussière dépouillé de ses fonctions par la Révolution et qui proteste de son éternel dévouement à son ancien maître, est-ce lui qui a arraché la page? Nous laissons au lecteur le soin d'en décider, et la vraisemblance de cet incident romanesque, une fois signalée, nous n'avons plus à nous en occuper.

Pendant les cinq mois qui venaient de s'écouler, la rigueur et le nombre des arrestations n'avaient fait qu'augmenter et quelle que fût la bienveillance des membres de la section de Mucius Scsevola envers le citoyen Mancini, il fallut le faire rentrer dans la prison, sa mauvaise santé ne pouvant suffire pour motiver un plus long séjour chez lui. Il fut réintégré aux Carmes le 14 février 1794 (14 ventôse), et dut subir un nouvel interrogatoire beaucoup plus long que le précédent.

A la caserne, le 26 ventôse — i6 février (V.

Page 1