QUESTIONS RÉPONSES
Sur la fuite du tyran. Tout le monde sait que j'ai appris avec étonnement et chagrin l'évasion des Tuileries qui ma paru une très mauvaise et nuisible démarche.
Sur la révolution du .J'ai été profondément affligé de cette affreuse 10 août 1792. journée dont il n'était pas difficile de prévoir
les suites.
Sur celle du 31 mai J'ai été à peine instruit du contenu de cet 1793. article. Je n'y ai certainement pris aucune
part.
Sur les crises de la Dieu me garde de m'ingérer à juger les géguerre, elles généraux néraux; mais je pense que ceux qui auront qui ont trahi la patrie. été légalement reconnus traîtres ont mérité le supplice.
Si le détenu a signé Je n'ai jamais signé ni ne signerai aucunes
des pétitions anticivi- pétitions et encore moins des arrêtés liberti-
qucs et arrêtés liberti- cides.
cides.
Signé : Maxcim-Ni verrais.
Iy décembre 179',.
Le 16 yeiilôse an n de la République française.
Il fallait un certain courage pour qualifier la journée du 10 août comme le fit Nivernais, aussi à la suite de cet interrogatoire fut-il maintenu en prison d'une manière définitive.
On remarquera aussi que dans sa réponse, lorsqu'on lui demande le lieu de sa détention, Mancini ne fait point mention des quatre mois et demi qu'il vient de passer rue de Tournon, il dit simplement prison des Carmes ; il y était rentré, en effet, depuis peu de jours.
Les Carmes passaient pour une des prisons les plus insalubres; les corridors et les cachots étaient d'une humidité si grande que les malheureux qui y couchaient pouvaient, le matin, tordre leurs habits comme si on les avait exposés' à la pluie ; ils y étaient dévorés d'insectes de toute espèce et cette saleté devenait un des supplices les plus difficiles à supporter. Les fenêtres étaient bouchées aux trois quarts, de sorte qu'on ne recevait de jour que d'en haut et encore le peu d'ouverture était-il grillé avec de forts barreaux. Les détenus mangeaient en commun; au réfectoire, les hommes prenaient leur repas les premiers et les femmes étaient servies après. Cependant, avec de l'argent, on pouvait obtenir une chambre et manger chez soi. Cela s'appelait être à la pistole, c'est-à-dire payer une pistole par jour. Le duc en payait plus d'une comme on va voir.
Les corridors, fort larges et fort sombres,
n'étaient jamais éclairés. L'odeur méphitique de certains lieux, qui consistaient en une sorte de cuve placée à l'extrémité des corridors, devenait un véritable supplice pour les malheureux dont les chambres avoisinaient la cuve. Le duc en souffrit cruellement les premiers jours ; heureusement il obtint d'être transféré plus loin. Le fidèle Liebbe venait chaque jour pour savoir des nouvelles de son maître, mais on ne le laissait pénétrer que rarement auprès de lui, et seulement lorsqu'il lui apportait quelque argent. Nivernais écrivait de temps en temps un petit billet, le matin, sur un carré de papier à chandelle, et le geôlier consentait, moyennant finances, à le transmettre au vieux serviteur.
En voici un qui nous est transmis par la marquise d'Havrincourt :
« Mon bon François, je vais bien, et je ne suis pas trop mal dans ma chambre ; seulement, je n'accommode pas mon lit si bien que toi; il est fort mal fait. Ce qui me coûte le plus, c'est de descendre remplir ma cruche et de la remonter, car elle est fort lourde. Enfin je m'y habituerai. »
Le duc avait obtenu, grâce à des largesses répétées, de manger dans sa chambre avec Kéralio, qui, par une coïncidence bizarre, avait été arrêté
404 L 1-: DUC DK N I V K R N A 1 s .
en même temps que son indulgent créancier. Loin de lui garder rancune d'être si mauvais payeur, il tâchait d'adoucir de toute manière sa captivité. Quoique jNivernais ne mangeât point au réfectoire, il contribuait pour une somme considérable à la dépense de la table des détenus pauvres qui étaient fort mal nourris.
Nous trouvons de fréquentes mentions de ses générosités dans ses notes ; ainsi, le 6 frimaire an II : « Il donne trois mille livres au commissaire de la section pour subvenir aux dépenses des détenus dans la maison d'arrêt de la caserne des Carmes, et plus loin, le 15 pluviôse, dix-huit cents livres au citoyen Pigal, pour les dépenses des détenus. On trouve aussi dans ses notes l'indication de dons en nature, tels que bas, chemises, etc., pour ses malheureux compagnons de captivité. Il invitait souvent à sa table quelques femmes de ses amies, prisonnières comme lui, et quelques anciens amis; les geôliers toléraient volontiers cette infraction aux règles, à cause des aubaines qu'elle leur procurait, car ils achetaient tous les objets destinés à la table, et ils les faisaient payer un prix exorbitant. Voici quelques détails sur la dépense de bouche pendant le mois de juin 1794, pour la table particulière du duc :
Morceau d'esturgeon 4 10
Limandes 4 »
L E DUC DE M V E U N A I S . 40o
Un quarteron de pommes. . . G liv.
Alose et autres poissons. ... 12 »
Carrelet et maquereaux .... 9 »
Limandes 5 »
Un quarteron de pommes. . . 6 »
Grondins 4 »
La dépense de la viande de boucherie, pour ce même mois de juin, fut de quarante-cinq livres; la note du rôtisseur, cinquante-cinq livres; le beurre, soixante-dix livres; les œufs frais, soixante-douze livres; l'herbière et la crémière, quarante-quatre livres; l'épicier, quarante-cinq livres, et le boulanger, cent cinquante livres, etc., sept cent six livres en tout.
Ce sont des chiffres considérables lorsqu'on songe à la valeur de l'argent à cette époque; mais il faut se rendre compte aussi qu'il s'agit déjà d'assignats et qu'à ce moment-là ils commençaient à perdre de leur valeur. Malgré cela, il est évident que cet argent, passant tout entier par les mains des geôliers, y laissait des traces fort agréables ; ils avaient donc tout intérêt à soigner et surtout à conserver un prisonnier si généreux et si bien pourvu de numéraire. Nous croyons beaucoup plus à ce motif intéressé qu'au charme séducteur exercé par le duc sur des personnages assez peu accessibles à la grâce des manières. Mais comment M. de Nivernais avait-il encore de
l'argent à sa disposition, dans un moment où tous ses biens étaient séquestrés et où il n'était payé par aucun de ses débiteurs? Ses notes répondent elles-mêmes à la question. Depuis deux ans, le fidèle Doloret et les hommes d'affaires du Nivernais avaient fait renlrer et mis de côté tous les droits, fermages et redevances arriérés, et, par ces sages mesures, étaient parvenus à réunir à peu près cent mille livres. Le valet de chambre Liebbe, dévoué corps et biens à son maître, lui faisait passer dans sa prison les sommes nécessaires pour subvenir à sa table et à son entretien personnel. Nous voyons même, sur ce dernier point, le duc continuer à prendre grand soin de sa toilette, ses geôliers n'y apportaient aucun obstacle. Voici une petite note de parfumerie qui vient comme pièce à l'appui :
Notes (acquittées) du 25 mars 1794.
Une bouteille d'eau de rose ... S liv.
Un pot de pommade bergamotte . 8 »
Un pot de savon de Naples parfu-
fumé à l'ambre 18 »
Deux livres de poudre à poudrer très fine purgée à l'esprit de vin
fin 4 »
Une bouteille d'eau de lavande . . 8 »
Jasmin ordinaire 12 «
Une bouteille d'eau de Célestia. . 3 »
La tenue des malheureux détenus privés de ressources pécuniaires ne ressemblait guère à celle du citoyen Mancini. Au contraire, les prisonniers des Carmes avaient la réputation, à quelques exceptions près, de ne point soigner leur personne. Ils différaient en cela de ceux du Luxembourg entre autres, prison peuplée presque entièrement par la noblesse. Aux Carmes, ils étaient décolletés pour la plupart, sans cravate, en chemise et pantalon malpropres, les jambes nues, un mouchoir autour de la tête, point peignés et la barbe longue; les femmes, sombres et rêveuses, étaient vêtues simplement d'une petite robe ou d'un pierrot de couleur. Les intrigues d'amour, si fréquentes ailleurs, y étaient rares, mais existaient cependant; ainsi le prince de Salm, qui adorait madame de Custine, mis à la Force au début, obtint d'être transféré aux Carmes où se trouvait sa passion. Quoique la plupart des détenus des Carmes n'appartinssent pas à la noblesse, il y avait cependant quelques grands seigneurs et quelques femmes de qualité, entre autres madame de Beauharnais, qu'on aurait bien surprise aJors en lui prédisant qu'elle deviendrait un jour l'impératrice Joséphine; la duchesse d'Ayen, belle-fille de l'ancien ami de Nivernais, la duchesse d'Aiguillon, madame de Bragelonne, supérieure des Ursulines ; madame Charles de Lameth, madame de Custine, la jolie
Delphine, que nous avons vue à Saint-Ouen, à peine âgée de dix-huit ans et brillant de tout l'éclat de sa fraîcheur et de sa beauté. Puis en hommes, Alexandre de Beau harnais, mari de Joséphine, ancien président de l'Assemblée nationale; l'amiral de Montbazon, le général Hoche, le duc de Béthune,M.Thironde Crosne et bien d'autres. Madame de Gustine fut écrouée à la prison des Carmes après la mort de son beau-père qu'elle avait si courageusement défendu, et celle de son mari ; ce dernier ne voulut point consentir à l'évasion qu'elle avait habilement préparée pour lui, d'accord avec la fille de son geôlier : il devait revêtir les propres babils de sa femme et sortir ainsi de la prison à la tombée de la nuit; 1^ geôlier, habitué aux visites quotidiennes de la jeune femme, ne l'aurait probablement pas remarquée, grâce à sa fille qui reconduisait toujours madame de Custine, mais rien ne put vaincre la résolution de M. de Custine qui ne voulut point sauver sa vie en exposant celle de sa femme. Il fut exécuté le 3 janvier 1794 et, madame de Custine fut arrêtée et conduite à la prison des Carmes, au mois de mars, précisément alors que le duc de Nivernais venait d'y être réintégré définitivement ^ Un redoublement de sévérité dans l'appli-
1. Un des motifs qui peuvent avoir servi au duc pour obtenir de subir la prison chez lui fut peut-être qu'au moment de son arrestation (9 septembre 1793), le couvent des Carmes, dit M. de Les-
cation de la terrible loi sur les suspects venait d'être ordonné. « On doit, disait-elle, classer parmi les suspects ceux mêmes qui, n'ayant rien fait contre la liberté, n'ont aussi rien fait pour elle. » Tl ne manquait rien à l'élasticité d'un pareil arrêté; on arrêta donc partout et à propos de tout; on était emprisonné, et guillotiné comme « suspecté d'être suspect ». Chaque prison était, comme on le sait, sous la surveillance d'un administrateur de police et sous le gouvernement d'un concierge qui pouvaient à leur gré maltraiter les détenus. Le duc ne se plaint pas des siens, mais à partir du mois de mai les exécutions se multiplient d'une manière effrayante; chaque jour, un des membres de la petite société qui s'était groupée autour de Nivernais monte dans la fatale voiture de la Conciergerie, ce qui équivalait à un arrêt de mort.
L'échafaud avait été transporté de la place Louis XV à la place de la Bastille, et la même protestation muette des commerçants de la rue Saint-Honoré, qui fermaient leurs boutiques au
cure, ensanglanté par les massacres de septembre, abandonné par Us derniers religieux en novembre 1792, fut loué, le h mars 1793, pour trois, six, neuf, moyennant quatre mille deux cent quatrevingts livres, aux sieurs DulVancastel et Langlois, jardinier et traiteur, associés pour l'exploitation des lieux en bal public dit bal des Tilleuls; il fut enfin converti, par éviction des locataires, en suite d'un arrêté du Comité de salut public, en maison de détention. En novembre 1"93, le nom du concierge était Koblâtre.
passage des lugubres charrettes, fut imitée par les boutiquiers de la rue Saint-Antoine. Il fallut transférer de nouveau la guillotine dans un quartier encore plus éloigné, à la barrière de Vincennes, ci-devant barrière du Trône. La populace, toujours friande de ces horribles émotions, assistait tumultueuse aux exécutions, mais la foule qui garnissait presque toujours les quais à l'entour de la Conciergerie manifestait parfois une indignation et une sourde révolte; surtout aux approches de Thermidor on put remarquer les symptômes de dégoût de cet affreux spectacle. L'exécution de madame Du Barry en fut un exemple. La malheureuse femme, après la mort de M. de Brissac, fit plusieurs voyages à Londres au sujet d'un vol de diamants dont elle avait été victime. Le 21 janvier elle assista en vêtements de deuil à la messe expiatoire qui fut dite à la chapelle catholique de l'ambassade d'Espagne.
Une fois de retour en France, elle rentra chez elle, à Luciennes, sans se douter qu'elle avait dans le village même un ennemi puissant, un Anglais nommé George Greive; on ignore pourquoi il haïssait ainsi madame Du Barry, mais il est certain qu'il la fit placer sur la liste des suspects, et mettre en état d'arrestation chez elle ainsi que ses parents et ses principaux domestiques. Peu de jours après, Greive, aidé du nègre
ZamoreS allait la dénoncer à la Convention comme ayant prêté de l'argent aux émigrés. Elle avait alors pour amant le prince de Rohan- Chabot, car le duc de Brissac fut promptement remplacé; elle lui avait prêté deux cent mille francs et entretenait avec lui une correspondance des plus tendres retrouvée dans ses papiers. La malheureuse femme, qui n'avait réellement commis aucun acte politique suspect, fut condamnée à mort sur les dépositions de Greive acharné à sa perte et les dénonciations de Zamore, son petit nègre favori, qu'elle choyait à outrance et comblait de bienfaits. Jusqu'au dernier moment, elle ne put croire à son supplice et, en montant sur l'échafaud, elle poussa des cris si déchirants que le peuple s'en émut et faillit la délivrer. Madame Du Barry fut guillotinée le 7 décembre 1793 (17 frimaire an II).
1. Zamore était entré tout enfant au service de madame Du Barry qui l'avait gâté d'une façon excessive et le conserva à son service devenu grand.
Mancini en prison traduit le poème de Ricciardetfo . — Les rigueurs s'aggravent. — Nombreuses exécutions. — Le 9 Tliermidor. ~ Comment ils apprennent la mort d.^ Robespierre. — Mancini est mis en liberté. — Son hôtel est dévasté. — Il revoit ses amis. — Les petits bonheurs. — Il reçoit des étrennes et fait une chanson en remerciements.
Dans ces terribles circonstances le duc, fidèle à ses habitudes, chercha dans le travail une distraction momentanée aux lugubres scènes qu'il avait sous les yeux. Il avait commencé, pendant qu'il gardait les arrêts chez lui rue de Tournon, la traduction d'un poème italien lîicciardetto, qui autrefois à Rome l'avait beaucoup amusé. Ce poème léger, œuvre d'un prélat romain, monseigneur Fortiguerra, fut entrepris dans la chaleur d'un pari. Un jour, dans une réunion, trouvant
i,i: DLc i)i: X rvKiiNAis. 413
qu'on vantait trop l'Arioste, il prétendit qu'il composerait un pareil ouvrage avec une rapidité qui prouverait combien il est facile d'y réussir. En effet, il composa Trente Chants, dit-on, en trois semaines. C'est une espèce de parodie spirituelle de Roland furieux écrite avec une facilité vraiment remarquable ^
La gaieté un peu leste de certains passages avait servi de texte à ses ennemis pour l'accuser d'une liberté de style peu séante à un ecclésiastique. Quelques critiques se sont étonnés et ont blâmé Nivernais d'avoir choisi un sujet aussi gai dans de si tristes circonstances, c'est un singulier reproche.
S'il eût entrepris pour se distraire de traduire le Livre de Job ou les Lamentations de Jérémie, infiniment plus appropriés à sa situation, nous doutons fort qu'il eût trouvé dans ce travail une diversion sufïisante. L'âme et le corps ne supportent pas plus l'une que l'autre le désespoir et la souffrance sans un instant d'arrêt. Il faut respirer quelquefois, ne fût-ce que pour reprendre des forces, et, nous ne saurions blâmer Nivernais si, tout en demandant à ses croyances chrétiennes
1. Le nom d'auleur que porte Ricciardetlo est CarteromaLO traduction gi-ecque de Fortiguerra. Ce prélat était particulièrement aimé dn pape Clément XII; il mourut en 1735, peu de temps avant de revêtir la pourpre que le pape lui destinait. Ricciardetlo était un ouvrage de sa jeunesse et ne fut publié que trois ans après sa mort.
les consolations nécessaires à son âme, il demandait aussi à son imagination de lui faire oublier, ne fût-ce que pendant quelques heures, le spectacle déchirant qu'il avait sous les yeux dans cette affreuse prison des Carmes, et le sort qui l'attendait peut-être le lendemain.
11 obtint donc à prix d'or une table, du papier et des plumes, choses difficiles à se procurer, car elles étaient sévèrement interdites, et chaque jour, après son dîner qui avait lieu à une heure, exact comme un écolier allant à sa classe, Nivernais s'établissait devant son bureau improvisé et travaillait avec l'application la plus soutenue jusqu'à la nuit.
On ne peut qu'admirer le tranquille ccfurage, la résignation et la force de caractère de ce vieillard de près de quatre-vingts ans qui, au milieu des défaillances d'une santé pitoyable, pouvait encore trouver assez de liberté d'esprit pour donner six à sept heures par jour au travail.
Sa besogne terminée, il revenait à ses compagnons d'infortune et consacrait le temps qui restait de ces trop longues journées à secourir, à consoler, à distraire ces malheureux avec cette bienfaisance délicate, cette gaieté douce et cette amabilité affectueuse qui donnaient un si grand charme à son caractère.
Il lisait parfois à ses amis son travail de la journée.
Voici un fragment de rintrodiiction :
11 m'est venu certaine fantaisie
Que je ne puis ôter de mon cerveau;
C'est de rimer quelque conte nouveau,
Ou peu connu pour amuser Silvie.
Ma muse n'est ni fille d'Apollon,
Ni de ces sœurs que le sacré vallon
Voit accorder au bord de l'Hippocrène
La lyre d'or et le sistre d'ébène :
Née au village, elle en a les façons,
Vivant de glands au milieu de buissons,
Et s'abreuvant au ruisseau qui les mouille.
Elle est sans art, et sa voix ne gazouille
Que par instinct de rustiques chansons.
Or elle veut du sein de ses broussailles
Chauler ici les héros, leurs batailles.
Et leurs amours et leurs faits éclatants.
Elle y pourra broucher de temps en temps.
Pardonnez-lui, messieurs, son ineptie;
Elle a passé tout le temps de sa vie
Au pied d'un hêtre ou bien d'un cornouiller.
Surtout au fait de la géographie
Vous la verrez trop souvent se brouiller.
Comme l'on voit fourmi s'embarbouiller.
Quand par hasard la pauvrette chemine
Sur plâtre fin, ou poussière, ou farine.
Souvent aussi vous verrez ses récits
Vous rappeler ce peintre mal appris
Au haut des monts posant une baleine,
Ou des buissons sur la liquide plaine.
Pour tout cela n'allez pas la gronder,
La bafouer ni la vilipender ;
Car la pauvrette (et vous pouvez m'en croire)
N'a nuls moyens d'embellir une histoire.
Au grand jamais elle n'a su puiser
Dans les trésors de la Gi'èce et de Rome ;
Et qui plus est, elle ne sait user
Des beaux écrits que chez nous on renomme :
Écrits dictés par un esprit divin,
Et qu'a gravés un immortel burin.
La pauvre enfant ne ch;mte que pour rire.
Et divertir son monde à peu de frais,
Ne connaissant ni règle à son délire
ISi peur de blâme, ou désir de succès. .
A tout moment vous verrez la follette
De çà, de là, comme une grenouillette
Aller sautant. Ce n'est point un travers;
N'imputez point cette allure à folie.
Vous savez bien que dame Poésie,
Ailes au dos, voltige par les airs ;
En un clin d'oeil sur mille objets divers
Elle s'élance, et par cette merveille
Charme à la fois et l'esprit et l'oreille... •
Mais je l'entends fredonner en sourdine;
Et je lui vois la guitare à la main.
N'approchez pas; vous la verriez soudain
Se colorer de rougeur enfantine.
Un peu de honte est promptement passé;
Ce n'est plus rien quand on a commencé;
Elle commence, avançons auprès d'elle.
En vo^'ant la liberté aisée et la grâce facile de ces vers, qui n'ont guère d'autre mérite, peut-on s'imaginer qu'ils sont écrits en pleine Terreur, entre les quatre murs d'une cellule, par un vieillard qui, selon toute apparence, ne doit en sortir que pour monter sur l'échafaud?
Cependant les rigueurs s'aggravaient de jour en jom\ Le 5 thermidor fut terrible })our la prison
des Carmes. Quarante prisonniers furent appelés et parmi eux le jeune sous-lieutenant Beauvoir. Il était détenu aux Carmes en même temps qu'une charmante jeune fille, sa fiancée, mademoiselle de Croiseilles, qu'il adorait. A peine âgée de quinze ans, la malheureuse enfant avait cédé à la passion de son amant ; elle était enceinte et, ne pouvant croire au sort qui les attendait, elle soupirait après une liberté qui permettrait au mariage d'effacer sa faute. Ces deux jeunes gens excitaient la sympathie et la pitié de tous les détenus, et comme en réalité il n'y avait aucune charge contre eux, chacun espérait leur délivrance; mais, hélas I Beauvoir fut enveloppé dans l'accusation si commode de conspiration dans la prison, inventée par Robespierre. Ce terrible prétexte permettait d'aller vite en besogne et, grâce à lui, on condamnait aisément ceux contre lesquels il n'y avait point de griefs précis. Le 5 thermidor, après des adieux déchirants, le malheureux Beauvoir fut conduit à la guillotine; il grava pendant la nuit, sur le mur de sa cellule, les vers suivants :
Amour, viens recevoir ma dernière prière, Accorde à Désirée un avenir iieureux; Daigne ajouter à sa carrière Les jours que me ravit un destin rigoureux.
Certes les vers ne sont pas bons I Mais le sen-
timent qui les inspire est si touchant qu'il est impossible de n'être pas ému en les lisant.
Le prince de Salm, dont nous avons parlé plus haut, quitta les Carmes pour la Conciergerie le même jour ; il n'était préoccupé que d'une chose, c'était de faire disparaître des lettres de madame de Custine, qui étaient restées dans ses papiers à son domicile. Sa sœur, la princesse de Hohenzollern, ayant obtenu la permission de venir le voir, lui promit de faire ses efforts pour les retrouver et les détruire; elle y parvint, non sans risquer sa vie, car cette visite clandestine dans l'hôtel d'un suspect suffisait pour la faire arrêter. Il fut exécuté la veille de la mort de Robespierre; un jour de retard et il échappait; sa sœur put encore lui faire savoir que ses derniers vœux avaient été accomplis K
Ces lugubres journées avaient jeté un voile funèbre sur la prison des Carmes. Chaque prisonnier croyait sa dernière heure arrivée lorsqu'il
1. Prévoyant sa mort, le prince Frédéric de Salm écrivit le 20 juillet 1794, dans la Conciergerie où il avait été transféré, le billet suivant à sa sœur la princesse de Hohenzollern Sigmaringen.
a Chère Amalie! je suis à la Conciergerie; dans trois heures, mon sort sera décidé. Si je succombe avec mes cinquante soi-disant complices, crois-moi, je meurs innocent. Si tu m'aimes, prometsmoi de vivre pour mon pauvre Ernst et pour le petit Renneberg (son fils naturel) que je te recommande. Pense à ton malheureux frère Friederich. »
11 succomba en vertu d'une sentence du 9 thermidor et sa tête tomba sous la guillotine le 23 juillet 1794.
entendait entrer la sinistre voiture qui conduisait les accusés à la Conciergerie et le bruit sourd des lourdes portes qui se refermaient sur ces malheureux qu'on savait ne plus revoir glaçait tout le monde d'effroi. Le général Beauharnais fut emmené le 5 thermidor. Malgré la tendre lettre d'adieu qu'il écrivit à Joséphine et qui a été reproduite partout, il était fort amoureux de la belle Delphine de Custine qui, paraît-il, tournait toutes les têtes. Madame de Beauharnais s'en montrait fort jalouse, et à bon droit, car lorsque le général, au moment de monter dans la fatale voiture, passa devant Delphine, il lui tendit une bague qu'il portait toujours à son doigt et « qu'elle conserva toute sa vie », dit son fils. Quatre jours après cette terrible journée, un mouvement inaccoutumé eut lieu dans la cour de la prison. Dès le matin, on avait entendu le bruit du canon ; il se passait évidemment quelque chose d'extraordinaire. Les détenus, presque tous sortis dans les corridors, parlaient à voix basse, et les geôliers ne cherchaient pas à les faire rentrer pour les empêcher de communiquer entre eux, comme ils le faisaient pendant les jours précédents où la rigueur avait redoublé au point de ne plus permettre de descendre au jardin. Tout à coup l'un des prisonniers, dont la chambre avait vue sur un toit de la maison voisine à la lucarne duc^uel sa femme venait souvent pour
tâcher de l'apercevoir une minute, eut l'idée de monter sur une chaise pour voir si elle ne serait point à son poste habituel. Il l'aperçut en effet qui agitait vivement un mouchoir en donnant évidemment des marques de joie. Il fit signe de son côté qu'il la voyait ; alors elle prit le mouchoir blanc sur lequel elle traça au charbon en
énormes lettres « Robesp » Le prisonnier fit
signe qu'il comprenait. Sa femme frappa aussitôt son cou du revers de sa main, comme pour faire signe de trancher sa tête ; puis elle disparut vivement, craignant sans doute d'être vue. Il se hâta de rejoindre ses compagnons et de leur transmettre la nouvelle, qui se répandit comme l'éclair. Les geôliers restaient muets, mai^ leur air abattu et leurs physionomies moins farouches laissèrent aux prisonniers l'espoir que la nouvelle était vraie. Dès le soir, bon nombre de billets parvinrent aux détenus et leur donnèrent la certitude de l'événement ^
Il est impossible de peindre le sentiment de délivrance et d'allégement que chacun ressentit.
1. Chacun s'ingénia pour faire parvenir cette nouvelle aux prisonniers. Nous tenons des pctils-enfanls de M. Andrieux qu'il l'apprit par ses filles qui allèrent se poster à un endroit où leur père pouvait les apercevoir et secouèrent vivement leurs robes pour attirer son attention, puis prenant chacune une pierre dans la main, se mirent à la baiser, après quoi elles firent le geste de couper le cou. M. Andrieux finit par comprendre que cette bizarre pantomime signifiait Robe baise pierre est guillotiné.
Cependant on avait trop souffert pour se livrer de suite à la joie et une sorte d'abattement succéda aux premiers mouvements d'ivresse. Dès le lendemain, le régime fut adouci. On accorda aux détenus la permission de se promener dans le jardin. Ils purent écrire et recevoir des réponses, faire acheter des journaux. Les femmes obtinrent la permission de se promener au jardin avec les hommes. Enfin, l'espoir rentra dans le cœur de chacun et il sembla que les portes des Carmes allaient, d'un instant à l'autre, s'ouvrir toutes grandes et qu'il n'y aurait qu'à les franchir. Cela ne devait pas cependant aller si vite. Une des premières personnes qui obtint sa grâce fut madame de Beauharnais; sa mise en liberté eut lieu le 19 thermidor par l'intervention de Tallien. Fort aimée dans la prison, car elle avait, comme femme, la même grâce et la même bonté que Nivernais ', la nouvelle de sa sortie excita une telle explosion d'applaudissements chez les détenus ffu'elle se trouva mal d'émotion. Revenue à elle-même, elle leur fit ses adieux et sortit au milieu des vœux et des bénédictions de toute la maison.
Le 22, le citoyen Mancini vit entrer Auber, le geôlier, dans sa chambre ; il venait d'un air moi-
1. I.a remarque en a été fiite par un de leurs compagnons d'infortune. — Voir la relation de la prison des Carmes, de Coittant.
tié content, moitié chagrin, lui annoncer sa mise en liberté! Il ne pouvait cacher tout à fait le regret qu'il éprouvait de voir tarir une source de si agréables bénéfices. Le duc, après un dernier et généreux pourboire et les formalités d'usage, partit précédé de Liebbe, qui avait obtenu la permission d'entrer, et de Kéralio, mis en liberté comme lui.
Ils sortirent à pied des Carmes pour regagner l'hôlel de la rue de Tournon. Liebbe portait le paquet peu volumineux des hardes de son maître; Kéralio s'était chargé des livres, et Nivernais n'avait voulu confier à personne le soin de son manuscrit. Ils cheminèrent ainsi lentement, respirant à pleins poumons cet air libre qu'ils ne connaissaient plus. En descendant la rue de Journon, le duc vit sortir de plusieurs boutiques de braves gens qui venaient le féliciter et qui étaient fort embarrassés de savoir comment l'appeler; un involontaire « monsieur le duc » arrivait sur leurs lèvres, mais la crainte de se compromettre les arrêtait court'. Nivernais, voyant leur embarras: « Appelez-moi citoyen Mancini, mes amis, leur dit-il en souriant, cela ne m'offense point, je vous Je jure; » et, ce disant, il rentra dans son hôtel.
Une pénible surprise l'attendait; pendant ses derniers mois de captivité, et malgré les efforts de Liebbe et de Doloret, l'hôtel avait été démeu-