‹ La fin du XVIIIe siècleChapitre 51 sur 62 · Voir à l'Appendice n · texte numérisé non relu

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blé de la cave au grenier; heureusement, durant le temps de ses arrêts, rue de Tournon, et malgré les quatre gardiens, ou plutôt à cause d'eux, il avait pu mettre à l'abri, soit dans des cachettes, soit hors de Paris la plupart de ses objets précieux, tableaux et objets d'art. C'est pourquoi presque tous les portraits de famille, bustes, miniatures et autres, existent encore chez ses descendants.

Quant au mobilier lui-même, sauf de très gros objets, il n'en existait plus rien; toutes les belles choses avaient disparu : tentures, tapisseries, rideaux, etc., Liebbe et les autres domestiques avaient sauvé à grand'peine de quoi meubler à peu près la bibliothèque, une petite salle à manger et une chambre à coucher, au rez-de-chaussée ; puis dans le haut de la maison, une ou deux chambres où s'installèrent Kéralio et Doloret.

Après cette première surprise désagréable, le duc prit très philosophiquement son parti de ce désastre; ce qu'il regretta le plus fut bon nombre de livres de la bibliothèque disparus. Mais on avait respecté son violon et son clavecin, qu'il retrouva avec grand plaisir, et ce fut avec un soupir de satisfaction qu'il se mit à table avec Kéralio dans sa modeste salle à manger, en lui disant: « C'est égal, mon ami, cela vaut mieux que la prison! »

Le premier soin du duc fut de prévenir ses amis qu'il avait encore à Paris; ils étaient peu nombreux, car sauf quelques vieillards malades

OU fort âgés, toutes les personnes appartenant à la noblesse étaient forcées de par la loi de résider à quelques lieues de Paris. Cependant on fermait quelquefois les yeux, et le duc vit accourir l'abbé Barthélémy, M. de Gontaut*, M. de Brancas-Cereste, frère cadet de madame de Rochefort ; madame de Forcalquier, la maréchale de Mirepoix, la princesse de Beauvau et la duchesse de Choiseul. Ces premières entrevues furent douloureuses ; tant de noms manquaient à l'appel ! La joie de se revoir l'emporta sur la peine, on s'interrogeait avidement, on voulait des détails, même déchirants, sur tout ce qui s'était passé et on ne pouvait se lasser de les entendre.

Cependant il fallut s'occuper de savoir comnient on allait vivre. C'était le moment le plus cUfficile à passer de cette terrible crise du maximum, et en plus, l'hiver de 1794 fut glacial ; on ne pouvait se procurer ni bois, ni chandelles, ni surtout du pain. Chacun portait un morceau dans sa poche en allant dîner chez un ami. On envoyait les domestiques, si on en avait, faire queue depuis trois heures du matin pour avoir des provisions, et le plus souvent, on y allait soi-même. Il fallait y passer quelquefois tout un jour pour

1. Jcan-Marie-Alexandre de Gonfaut-Biron, né en 1746, entré dans les gardes françaises en 1763, emprisonné en même temps que Nivernais, mais d'une façon plus rigoureuse. 11 fut nommé lieutenant général à la rentrée des Bourbons.

obtenir un morceau de pain de deux onces, fabriqué avec du chènevis, des pois secs et cent autres drogues.

Le duc commença immédiatement par faire venir de la farine dont voici la note :

Pour 40 livres de farine .... 400 livres.

Pour frais de port de la farine . 200 »

Roulage au port 50 »

Pour charger sur la voiture les

deux poinçons 1/4 de farine. . . , 300 »

Voilà donc quarante livres de farine qui revenaient à neuf cent cinquante livres, soit près de vingt-quatre livres la livre, mais il faut ajouter que c'était payé en assignats.

Les premières dépenses qui figurent sur les comptes de Doloret, depuis le jour de la délivrance du duc jusqu'au 17 octobre, sont plus éloquentes que toutes les phrases du monde sur sa générosité :

A la citoyenne Elisabeth Machy, pour son loyer 180 livres.

Au citoyen iMarkowsky.

A la citoyenne Beaucaire A la citoyenne Duras .

Au citoyen Gontaut . .

Au citoyen Mangal . .

Pour une pauvre dame

426 LE DUC DL NIVER^fAIS.

On voit que les dons et secours passaient en première ligne; puis il faut renouveler une garderobe, fort usée depuis les derniers mois. Liebbe achète deux aunes et demie de drap d'Elbeuf, habit et culotte, pour le citoyen Mancini, puis quatre aunes de drap de Silésie, puis sept aunes de croisé blanc pour caleçons et camisoles, plus une paire de souliers de soixante francs 1 II fait nettoyer deux vestes brodées, cela lui coûte la somme de deux cent cinquante livres, et cela lui fend le cœur de les payer ; enfin il s'achète un chapeau neuf pour lui-même, et, tout compte fait, il ne reste plus rien. On n'espérait plus toucher un sol en Nivernais, car, par une iniquité très fréquente alors, pendant que le duc était en prison, on l'avait j)orté sur la liste des émigrés et confisqué tous ses biens. Il écrivit aussitôt une lettre au ministre.

<c Citoyen ministre*

» Je vous supplie d'avoir égard à la situation cruelle où je me trouve, faute d'avoir été rayé de la liste des émigrés oii l'on m'a placé d'une manière dont l'absurdité est si notoire et si prouvée. Agé de quatre-vingts ans et dans le besoin de secours journaliers pour ma santé, je me vois

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