Archives d'Havrincourt. Minute autographe
à la veille d'être obligé de me réfugier je ne sais où et d'y manquer de tous les soins dont je ne puis me passer. Je ne mérite pas un pareil traitement; j'ose dire même, sur le témoignage de ma conscience, qu'il serait scandaleux qu'on me le fît éprouver et je vous prie, citoyen ministre, de m'en préserver en ordonnant ma radiation pour laquelle vous avez dans vos bureaux tous les documents et pièces justificatives. » Salut et fraternité. »
Qui eût dit au duc, lorsqu'il recevait de si nombreuses pétitions pendant ses ambassades et son ministère, qu'il seiait réduit à solliciter à son tour pour obtenir de quoi vivre !
L'ex-ministre connaissait par expérience le sort réservé aux pétitions dans les bureaux et, en attendant qu'on eût fait droit à la sienne, il fallait vivre.
Au moment de son arrestation, les scellés avaient été apposés sur un chiffonnier renfermant des diamants, et sur un portefeuille qui renfermait des valeurs. On vint les lever le 11 vendémiaire an ni (2 octobre 1794), sur l'ordre du ministre. Les diamants étaient ceux de l'ordre du Saint- Esprit que le duc avait fait remonter en 1787, lorsqu'il entra au ministère, et fut appelé à figurer dans toutes les grandes réceptions de la cour. Ti n'avait conservé que ceux-là, madame de Bris-
sac ayant hérité de tous les diamants de sa mère et même de ceux de madame de Rochefort qui les lui avait légués. Quant au portefeuille, il contenait des valeurs de compagnie d'assurances ne représentant plus rien. M. de Nivernais chercha à mettre les diamants en gage, il n'y réussit pas; il aurait pu les vendre et un assez bon prix, car à ce moment-là, les marchands anglais et hollandais achetaient tout ce qu'ils pouvaient trouver et payaient même assez cher lorsque l'objet était exceptionnel. Mais il réservait ses diamants pour sa petite-fille et ne voulut pas s'en défaire. Il fallut pourtant se résigner à des sacrifices. Nivernais se décida à vendre la monture en or de deux vases du Japon, le portrait de Mazarin, sa tabatière, et un fort beau tableau représentant une madone ; il reçut pour le tout la misérable somme de sept mille cinq cent livres en assignats, il y avait à peine de quoi subvenir aux premiers besoins. Mais, pendant ce temps, Doloret toujours en correspondance avec les hommes d'affaires que le duc avait encore en Nivernais, parvint, par un miracle de soins et de persévérance, à toucher en argent douze mille livres de sommes arriérées qu'un de ses agents apporta lui-même <à Paris. Cette rentrée inattendue calma les inquiétudes de Mancini ; il reprit sa sérénité accoutumée, ses occupations et, restreignant sa maison à deux serviteurs et un cui-
sinier, il laissa inoccupés les grands appartements vides et se cantonna dans sa bibliothèque et sa salle à manger. Au jour de l'an, une de ses amies lui envoya pour ses étrennes deux écrans qu'elle avait brodés. Il lui répondit par la chanson suivante, sur l'air de : Ahi povero Calpigi !
Je touche à la décrépitude,
C'est une triste certitude
Qu'il faut bientôt partir d'ici :
Ahi ! povero Mancini ! (bis.)
Mais aux derniers jours de ma vie,
Zulmé daigne être mon amie,
Et j'en suis presque rajeuni :
Ah ! ah ! trop heureux Mancini ! (bis.)
J'ai vu de près la guillotine !
Mon sort avait méchante mine,
Et j'en avais quelque souci :
Ahi ! povero Mancini ! (bis.)
Mais j'ai trompé la faulx cruelle.
Et dans le quartier de Grenelle
Je suis reçu, je suis chéri :
Ah 1 ah 1 trop heureux Mancini ! (bis.)
J'ai perdu ma fortune entière, Ou s'il m'en reste ce n'est guère; Je suis mal mis et mal nourri :
Ahi ! povero Mancini ! (bis.) Mais je n'ai plus regrets ni peines; Zulmé m'a donné pour étrennes Les deux beaux écrans que voici :
Ah ! ah ! trop heureux Mancini ! (bis.)
Malgré la simplicité extrême de sa petite installation, Nivernais reprit le plus vite qu'il put
la douce habitude de réunir ses amis chez lui le jeudi; c'était, de temps immémorial, le jour de réception de l'hôtel de Nivernais, Tous les grands salons étant clos et démeublés, on se réunissait dans la bibliothèque transformée en salon; c'était une pièce assez grande dont les fenêtres donnaient sur la cour et sur le jardin. Sept chaises et quatre fauteuils en velours d'Utrecht vert et un sofa pareil composaient les sièges, un fauteuil tournant en noyer et jonc devant un petit bureau de bois de noyer, une petite table à écrire en bois d'acajou, deux tables à jouer noyer et drap vert, des rideaux de taffetas vert aux quatre fenêtres, deux anciennes portières en tapisserie représentant des paysages avec des perroquets et autres oiseaux, un lustre carré à quatre branches; une pendule de cuivre dans une boîte de bois incrusté était placée sur la cheminée, deux bras de lumière à droite et à gauche de la glace, des chenets et une garniture de feu en fer; des deux côtés de la porte deux petites armoires à dessus de marbre, sur l'une d'elles une paire de flambeaux et sur l'autre un jeu de dames; qu'on ajoute à cela un grand clavecin, un pupitre à musique et l'on aura l'exacte description du séjour habituel de celui qui possédait cinq ans auparavant un des plus beaux hôtels de Paris, contenant des objets d'art et des tableaux si précieux que les étrangers venaient le visiter
comme un musée. Le contraste était saisissant. Un seul veslige de sa splendeur passée existait encore : c'était douze tableaux de maître, retrouvés dans les grands appartements; on les descendit dans la bibliothèque où ils furent soigneusement accrochés par le duc lui-même. Il ne s'agissait pas de renouveler les dîners exquis ni les fins soupers d'autrefois, au temps où le duc faisait recommencer sept jours de suite le même plat par son cuisinier afin de le servir à ses amis dans toute sa perfection ! Voici la modeste requête qu'adresse le vieux duc à Guillet du Mont, son ancien homme d'affaires à Nevers, pour obtenir un peu de gibier :
<f 7 novembre 1795
» Mon cher Guillet, voici certainement le temps où il est facile d'avoir du gibier. Je voudrais bien que vous puissiez m'en envoyer toutes les semaines une petite pacotille. Jadis on en envoyait beaucoup à mon père, et cela lui faisait un petit surcroît d'abondance dont il s'apercevait à peine. Aujourd'hui, c'est pour moi un objet d'utilité, pour ne pas dire de nécessité. Voyez, mon cher Guillet, ce que vous pourrez faire à cet égard, vous me rendrez un grand service.
» Je vous renouvelle tous les sentiments d'amitié que vous me connaissez pour vous. » Mancini-Nivernais ^ »