Collection d'autographes du comte de Soultrait
Guillet parvint cependant à envoyer assez régulièrement au duc une bourriche du gibier dont ses immenses forêts étaient pleines, mais le droit de chasse étant aboli, les paysans tuaient tout, à tort et à travers; plus jaloux peut-être de cette nouvelle liberté que des autres, car au fond l'égalité tenait et tiendra toujours bien plus au cœur du peuple français que la liberté.
Cependant, il se trouva parmi les anciens tenanciers du duc quelques hommes n'ayant point perdu la mémoire de ses bontés pour eux, et, sur la demande de Guillet, ils s'empressèrent de lui envoj^er du gibier, à la grande joie de Nivernais qui put en régaler ses amis.
Dans ce siècle réputé si frivole, les amitiés qui occupent une si grande place dans la vie survécurent jusqu'au bout; nous voyons leur durée vivace et les dévouements qu'elles inspirèrent sous la Terreur.
Voici une épître charmante adressée par Nivernais à ses fidèles du jeudi. On avait longuement parlé un soir de toutes les tristesses et des privations que l'âge amène avec lui ; le jeudi suivant, le duc lut à ses amis les vers suivants. Leur tour vif et léger, malgré leur titre, ne ressemble guère à un octogénaire.
LES SOUVENIRS, LES REGRETS ET LES RESSOURCES d'uN OCTOGÉNAIRE
J'ai VU le temps où sur une épinette Une guitare ou bien un violon J'accompagnais les enfants d'Apollon; Même j'osais d'une voix assez nette A leurs concerts mêler ma chansonnette.
C'était alors qu'un crayon à la main Je dessinais joliment une belle ; Et quelquefois le succès du dessin Me procurait les bontés du modèle.
Je paraissais assez intéressant
On me trouvait de la grâce en dansant.
J'étais adroit à tous les exercices
Et qui plus est habile au jeu d'amour
Où je faisais mes preuves chaque jour
Dans les boudoirs comme dans les coulisses :
Voilà les dons que j'eus à mon printemps.
Ils sont perdus. Ce dieu que rien ne touche
Le fier Destin, l'impitoyable Temps
Ont tout détruit au déclin de mes ans.
Faire parler ou la corde ou la touche
D'un instrument, manier un crayon
Faire avec grâce un pas de rigaudon,
C'est aujourd'hui pour moi chose impossible :
Ma voix n'est plus ni juste ni flexible
Et des boudoirs je craindrais d'approcher
Je perdrais trop ma peine à m'y cliercher.
Voilà mon sort, le sort de la vieillesse.
Et savez-vous comme en celte détresse
Je me défends du poison de l'ennui?
J'ai conservé parmi tant de débris Un cœur aimant et j'ai de bons amis Dont l'indulgence à mon sort s'intéresse. Ils veulent bien encor tous les jeudis Venir chez moi ranimer ma faiblesse ; Et c'est par eux et pour eux que je vis.
On voit avec quelle douce philosophie le duc se résigne à sa nouvelle existence. Il s'attacha à en tirer le meilleur parti possible et à retrouver, autant que faire se pouvait, non pas le somptueux mobilier qui lui avait été dérobé, mais certains objets auxquels il mettait un prix particulier, aidé dans ses recherches par les habitants du quartier eux-mêmes qui le renseignèrent sur ce qui s'était passé. Après de nombreuses réclamations, il s'adressa directement au Comité de sûreté générale et obtint la restitution d'un certain nombre des volumes de sa bibliothèque qui avaient été placés dans les dépôts publics, plus quatre fusils à deux coups et trois épées qu'on lui avait pris et qu'on retrouva déposés à l'hôtel d'Elbeuf. — Chaque fois qu'il rentrait en possession d'un de ces objets, il en jouissait comme un enfant, et appelait cela : « mes petits bonheurs » ; rien n'égalait surtout la satisfaction qu'il éprouvait à replacer dans sa bibliothèque les livres qu'il avait cru ne jamais revoir.
La perte de ses titres et de sa fortune, sa prison, son hôtel mis au pillage n'étaient point
parvenus à altérer son aimable caractère. Sans rancune du passé et toujours passionné serviteur de son pays, il consentit en 4795 à prendre part aux affaires politiques et accepta la présidence de l'Assemblée électorale de la Seine, sous le nom de citoyen Mancini. Mais le parti de la Convention, redoutant son influence, parvint à l'évincer de la députation et il rentra dans la vie privée dont il n'était sorti que dans l'espoir de faire quelque bien.
Un trait distinctif du caractère de Nivernais c'est l'amour qu'il ressent pour son pays. Chaque fois qu'il croit pouvoir lui être utile, [il sacrifie ses goûts, ses convenances personnelles, sa fortune même sans la moindre hésitation. L'ambassade de Rome, celle de Prusse et celle d'Angleterre en font foi ; et ce n'est point l'ambition qui le guide, il n'en recueille aucun fruit. Son entrée au ministère en 1787 à une époque où toutes les difficultés se dressaient à la fois et sa présidence de l'Assemblée électorale de la Seine prouvent qu'il conserva ce sentiment jusqu'au bout et rien n'est plus rare qu'un caractère qui ne se dément jamais.
XYII
Réclamation pour être rayé de la liste des émigrés. — La fête de la vieillesse. — Les impôts exorbitants. — Vers à la châtelaine de Lormoy. — Maladie grave de Nivernais. — Lettre du général Bonaparte en faveur de madame de Brissac. — Lettre à M. Roy. — Billet et vers au docteur Caille, son médecin. — Mort du duc de Nivernais.
On croira difficilement qu'en 1796 et malgré toutes les instances le duc n'avait pas encore obtenu le certificat de sa radiation de la liste des émigrés sans lequel il ne pouvait toucher les revenus de ses biens séquestrés.
Il s'adressa d'une manière plus pressante encore et celte fois-ci au conseil municipal de son arrondissement, qui promit enfin de le lui délivrer.
Ce 14 venlôse, l'an IV de la R. (4 mars 1796).
Les administrateurs municipaux du XP arrondissement au citoyen Mancini-Nivernais .
« Citoyen, le conseil municipal désirant satisfaire à votre demande ne peut faire autrement que de se conformer à la loi et de remplir les formalités qu'elle exige : il faut que vous vous présentiez à une des séances du conseil, accompagné de neuf citoyens de votre section qui attesteront en sa présence la vérité des faits dont vous demandez à avoir un certificat. Les témoins signeront leur attestation, et le conseil vous donnera ensuite le certificat le plus authentique possible.
» Salut et fraternité.
» Les administrateurs, » Le Blond, Violette, Bonenfant. »
Malheureusement le duc, atteint d'une bronchite et tourmenté par la fièvre qui avait reparu plus fréquente que jamais depuis son séjour à la malsaine caserne des Carmes, ne pouvait sortir de son lit; il écrivit au conseil municipal qui dès le même jour répondit avec un empressement qu'il faut reconnaître.
Paris, 14 ventôse l'an IV, 1795.
Les administrateurs du A7« arrondissement au citoijen Mancini Nivernais.
Citoyen , le conseil municipal, prenant en considération les motifs exprimés dans votre lettre eu égard à votre âge, votre infirmité et l'intempérie de la saison vous dispense de venir en personne à l'administration. Vous voudrez bien envoyer après-demain matin neuf témoins qui signeront le certificat que vous demandez et attesteront la vérité des faits y contenus. » Salut et fraternité.
^) Signé : Le Blond, Sillan, Bonenfant. »
Il fallait faire attester par les neuf témoins que le duc n'avait pas quitté Paris pendant la Révolution et qu'il avait donné les preuves de civisme demandées c'est-à-dire payé les taxes exorbitantes auxquelles il avait été soumis.
Gela fut fait, et le certificat enfin obtenu.
En observant de près tous les détails de ce qui se passa depuis la fin de 1793 jusqu'à l'époque où nous sommes, on suit aisément le curieux mouvement des esprits qui amena une si forte réaction contre la Terreur. « Ces terribles journées que nos
neveux effaceront, s'ils le peuvent, des fastes de la France », comme le dit Nivernais \ avaient laissé une trace trop profonde dans les esprits et dans les cœurs pour qu'un sentiment autre que l'abattement et la tristesse pût j trouver place au premier moment; mais au bout d'un certain temps chacun éprouva un impérieux désir de secouer ces funèbres images et de réagir contre ces souvenirs sanglants. Une sorte d'attendrissement universel, un épanchement de tendresse, de sensibilité, d'enthousiasme pour la vertu se répandit et s'exprima avec un lyrisme frisant même le ridicule. Nous ne croyons pas que les mœurs du Directoire rendissent un témoignage bien pur à cette vertu qu'il célébrait sans cesse, mais entraîné par le mouvement général, il décrétait des fêtes civiques sans nombre, destinées à rendre hommage à l'amour conjugal, à la vieillesse, à l'enfance, et surtout à la vertu ; ce mot, en particulier, revient sans cesse, même dans les décrets officiels ; cette sensibilité générale (autre mot favori du temps) se traduisit par des vers, des hymnes, des couronnes de fleurs et des apothéoses qui succédaient au Ça ira, aux bonnets rouges et à la guillotine. Le peuple, mobile et impressionnable comme toujours, suivait avec enthousiasme la nouvelle impulsion qu'on lui donnait.